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Un exemple, un modèle de vertu ?

La vie des philosophes

Ou une banalité ?

mardi 25 janvier 2011, par Picospin

Pour Frédéric Nietzsche, la réponse était évidente : pour démontrer l’existence de la philosophie, essayez de voir si vous pouvez vivre avec elle. C’est dans cette critique que réside la preuve de l’existence de la philosophie qui signifie quelque chose, a-t-il écrit.

Une critique décisive

C’est dans cette critique que réside la preuve de l’existence de la philosophie qui signifie quelque chose, a-t-il écrit. C’est aussi la forme de critique qui est le plus souvent négligée dans les enseignements de cette discipline au sein des universités. C’est dans ces conditions que Nietzsche a rejeté cette discipline comme hors de propos ce qui signifiait pour lui la critique de mots par d’autres mots et c’est aussi la raison pour laquelle il s’est acharné à partir à la quête de cette spécialité en dehors des milieux académiques. Si la preuve de l’existence de la philosophie est située dans la vie même, ce qui pourrait bien plus utile serait de lire des écrits sur la manière dont les philosophes ont vécu. La philosophie devrait être validée sans être obligé de s’appuyer sur des bizarreries particulières ou des expériences de la vie initiées à partir de ses acteurs. Diogène Laertius est le représentant d’une tradition plus ancienne qui considère la philosophie moins comme un ensemble de recettes que comme quelque chose que l’on apprend en suivant la sagesse d’un homme où qu’il aille et en observant la manière dont il s’y prend pour résoudre les problèmes de la vie courante. « Les vies » permet de tester cette solution avec plusieurs philosophes quitte à découvrir celui avec lequel cette méthode fonctionne la mieux.

Examen des vies de philosophes

L’auteur du livre, James Miller, a eu l’idée géniale de tester ce modèle avec une approche similaire en se servant d’une douzaine de philosophes, parmi lesquels : Socrate, Platon, Diogène, Aristote, Sénèque, Augustin, Montaigne, Descartes, Rousseau, Kant, Emerson et Nietzsche. Dans chaque cas, il examine le mode de vie en s’intéressant particulièrement à quelques points clés et en cherchant dans quelle mesure les idées de la vie philosophique avaient changé. Rares seront les lecteurs étonnés d’apprendre que les philosophes font de leur vie un gâchis comme tout le monde. Miller, connu entre autres pour une biographie sur Michel Foucault ne s’arrête pas en si bon chemin lorsqu’il déniche de minuscules erreurs ou des moments d’hypocrisie. Il nous montre au contraire des philosophes de plus en plus enclins à réfléchir à ces erreurs et va jusqu’à suggérer qu’elles rendent la vie plus ou moins riche d’enseignements pour le futur. Son point de départ se situe chez Socrate le penseur le plus mythique de tous, celui qui a proclamé qu’une vie qui n’a été soumise à aucun examen critique ne vaut pas la peine d’être vécue. Ses biographes ont décrit avec admiration son itinéraire dans la voie de la sagesse, sa tendance à rester accroché aux endroits de rassemblement comme les marchés, entrant an conversation avec tout passant susceptible de lui répondre ou restant immobile dans la rue toute la nuit jusqu’à ce qu’il ait réussi à résoudre son problème. Ce qui l’a rendu original c’est son rapport à la mort qui a servi à redéfinir sa vie entière.

Condamnation au suicide

Condamné par un jury de 501 Athéniens à se suicider en avalant la ciguë, Socrate exécuta la sentence avec le plus grand calme et en toute conscience. On ne saurait imaginer une plus grande valeur dans l’existence d’un philosophe. Comme il l’a dit lui-même « Ne pensez-vous pas que les actes sont des faits plus marquants et significatifs que les paroles ? » Les autres exemples cités dans ce livre ne sont plus que des échecs pour rester à la hauteur de leur idéal, que ce soit à l’occasion de leur mort ou de leur vie. Sénèque représente un autre idéal de vie pour quelqu’un qui fut aussi condamné à mort par suicide. Le désordre dans sa mort fut un reflet de l’embrouillamini de sa vie. Alors que ses écrits tentaient de promouvoir la sagesse, l’équilibre, le détachement et la retenue, lui-même se vit obligé d’accepter de nombreux compromis en faveur de son employeur et protecteur qui ne fut que l’empereur meurtrier Néron. Il est même allé jusqu’à comploter en faveur de l’assassinat d’Agrippine, le propre mère de l’empereur. La tension fut violente et extrême jusqu’au point de lui faire écrire que « je ne suis pas sage et je ne deviendrai jamais » jusqu’à entrer en conflit avec lui-même. D’autres philosophes ont même souffert d’être divisés en deux, en particulier ceux qui sont morts de folie.

Morts en folies

Diogène qui vécut dans un tonneau se masturba publiquement, et se mit à embrasser et étreindre des statues de vaches couvertes de neige. Le plus rationnel des penseurs, Kant, a fini sa vie dans un enfer de compulsion et d’obsessions qui l’incitèrent à consulter sans cesse des thermomètres et des baromètres. Nietzsche a écrit quelques-unes de ses ouvres majeures au début de sa contamination par la syphilis à l’origine de la démence qui finit par le tuer. La figure la plus marquante dans l’œuvre de Miller est René Descartes qui s’était donné pour mission d’apporter la lumière des mathématiques à la Philosophie. Ce projet fut pour lui un calvaire marqué par des visions terrifiantes et irrationnelles dont il rendit compte ensuite dans le « Discours sur la Méthode » où il établit les critères de la certitude. Ce philosophe français a tracé deux chemins divergents sur son itinéraire vers la philosophie. L’un devait mener sous l’égide de la vieille tradition vers la route menant à une meilleure vie ce qu’il raconte sous une forme narrative jalonnée de circonstances savoureuses. L’autre mène à une discipline qui prévaut aujourd’hui dans l’enseignement universitaire et qui est à la portée de tout le monde. Il n’est pas certains que Descartes lui-même ait compris cette dichotomie. Pour lui, une vie de philosophe exige à la fois la quête d’une précision absolue et celle d’une expérience si riche qu’elle y conduit directement.

Quels modèles de vie

Et Miller de conclure que les 12 vies de philosophes offrent un modèle de vie qui n’est ni simple ni édifiant. Ce qui revient à dire que l’idée que l’on se fait de la philosophie est erronée car elle ne peut offrir ni consolation ni apport positif et que l’examen a posteriori d’une vie d’homme est plus dure et moins gratifiante pour nous qu’elle ne le fut pour Socrate. Cette remarque ne signifie nullement que la philosophie ne mène nulle part. Au contraire, l’investigation d’une vie sous le regard de la philosophie est susceptible de nous mener vers des destinations radicalement différentes de celles convoyées par d’autres types de réflexions. L’auteur en veut pour preuve l’exemple de Husserl qu’il identifie comme un personnage situé à l’opposé des penseurs post cartésiens. Il écrit à son sujet « tout individu qui a réellement l’intention de devenir un philosophe doit au moins une fois dans sa vie se replier sur soi-même et tenter de renverser ses opinions pour revoir de fond en comble l’essence et la signification des sciences telles qu’il en a accepté le sens jusque là".

Renversements

Ce renversement de situation constitue un extraordinaire fait d’armes, un projet personnel, un acte de grande portée envers le monde entier de manière à le redessiner depuis sa fondation. C’est peut-être ce qui distingue les philosophes des autres hommes, cette capacité à animer et assumer une sorte de convulsion interne au cours de laquelle on réinvente la réalité autour de soi. Qu’y a-t-il de plus intéressant dans la vie ?

Miller J. Examined Lives From Socrates to Nietzsche. Farrar, Strauss & Giroux

Questionnement :

1. Les lépreux étaient bannis autrefois, exclus de la société même quand la lèpre eut disparu et que les léproseries furent fermées. Cette succession d’évènements ne fut pas celle appliquée aux malades mentaux qui continuèrent d’être parqués. Que faut-il penser de ces pensées de Michel Foucault ?

2. Est-ce que la folie justifie l’exclusion des malades mentaux de la société par une vision homogène de l’opération d’exclusion appliquée en tant que procédure de punition ?

3. Est-ce que cette manière de considérer la folie a justifié les actes médicaux perpétrés contre eux parce qu’ils étaient considérés comme coupables et de ce fait justiciables de traitements par aversion comme l’administration de douches glacées, de camisoles de force, toutes punitions dont on espérait qu’elles ramèneraient les "coupables" dans la droit chemin ?