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Le Pape ou le Dalaï Lama ?

Le Visiteur

Un pape intellectuel, philosophe et distant ?

jeudi 11 septembre 2008, par Picospin

Cette réflexion caresse la réflexion d’un citoyen qui vient d’assister à l’inauguration, combien officieuse du LCH collisionneur que le CERN vient d’achever de construire aux alentours de Genève et de la frontière franco suisse. On pourra répliquer que les fonds engloutis dans cette opération sont peut-être à la mesure de l’orgueil de l’homme qui cherche toujours à déchiffrer l’éventuel et problématique dessein de l’Etre supérieur, du grand architecte tel qu’il a été remis à la mode par les Américains sous le nom de scène ou le pseudonyme de « dessein intelligent ».

Une lumière venue de la Bavière en passant par Rome

Dans ces circonstances, il n’est pas inapproprié ni anachronique qu’un Pape considéré comme intelligent vienne éclairer la France de ses lumières surtout si elles sont capables de faire briller un certain esprit philosophique dans un monde plutôt terni par la consommation, les produits, les objets sinon les gadgets, terme anglais qui qualifie parfaitement ce que l’on peut attendre de futile d’une production qui ne sait guère où elle doit aller. La visite d’un pape en France a souvent rempli la fonction de révélateur de l’état de la France. A chaque visite, monte à la surface de l’opinion publique une question, restée auparavant latente et d’autant plus obsédante, qui éclate à la première parole du visiteur. Lors de sa première visite en 1980, puis lors des Journées mondiales de la jeunesse en 1997, Jean Paul II, en demandant "France, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ?", avait fait éclater une première question, pour les catholiques eux-mêmes : allez-vous continuer encore longtemps à diviser en vous l’Eglise entre "progressistes" qui ne cessent de régresser en se recadrant selon les utopies variables de la société supposée à venir et "conservateurs" qui prennent le risque de tout perdre en bloquant le dépôt de la foi sur certains de ses effets empiriques, parfois les plus contestables ? Ces dérives parallèles ne font que partager la même tentation en deux directions opposées - se rallier à tout prix à la force politique dominante et, sous prétexte de convertir des foules à la foi, conformer cette foi elle-même aux conventions de l’époque. Lors d’une précédente visite, à l’occasion de l’anniversaire du baptême de Clovis (1996), la question s’adressait aux Français globalement : allez-vous persister dans la guerre de religion qui, depuis deux siècles, empoisonne votre histoire politique et ronge votre identité nationale, tantôt silencieusement et structurellement, tantôt par des crises brutales et vaines ?

Divisions

La distinction entre l’Eglise et l’Etat, nécessaire pour des raisons théologiques, car inscrite dans les deux Testaments comme une exigence de la transcendance de l’Un doit-elle vraiment conduire à une laïcité de combat et enfermer la foi religieuse dans la sphère privée, imprévisible ghetto illusoire ? Ces deux questions restent suspendues à une réponse définitive, mais ne constituent déjà plus l’horizon de la discussion. Les catholiques français oublient peu à peu les querelles entre "progressistes" et "conservateurs" : faute de combattants aux extrêmes qui n’ont jamais beaucoup évangélisé mais servent de sas à l’abandon de la foi et par la grâce du renouveau conduit, miraculeusement sous l’impulsion, entre autres du cardinal Lustiger, dont on commence à peine à mesurer quel il fut : minorité certes mais l’Eglise n’a jamais reçu la promesse de faire une majorité que le Christ n’a lui-même ni obtenue ni cherchée, minorité pourtant très significative, lucide sur ses faiblesses, consciente de son rôle et convaincue de la force de l’Esprit, les catholiques savent qu’ils vont surmonter la crise du XXe siècle. Qu’ils ne vont pas plus disparaître du paysage aujourd’hui qu’en 1791 ou 1905, qu’ils survivront à la mondialisation comme ils ont survécu à l’Ancien Régime. A défaut de n’avoir plus peur, ils commencent à ne plus avoir peur d’avoir peur, à moins s’inquiéter d’eux-mêmes, à prendre plus au sérieux les promesses de Dieu, irrévocables pour certaines croyances ou variétés de foi. On peut espérer que le travail de l’intelligence et la reprise des vocations suivront. La société française, hors les nostalgiques de l’ancien temps se convainc que les catholiques ne menacent pas la République et la défendraient même au moins aussi résolument que les autres ; que leur action sociale, associative, éducative et solidaire s’enfonce dans les profondeurs malheureuses de la société française avec une efficacité et une constance dignes d’une meilleure reconnaissance ; que l’Eglise catholique n’attise pas les tensions entre religions, mais s’emploie à les réduire et qu’elle pourrait constituer non seulement le pôle privilégié de l’oecuménisme entre chrétiens, mais aussi le point d’équilibre entre le judaïsme et l’islam à condition que ce dernier puisse trouver un degré suffisant de consistance.

Une vision élogieuse

On admettrait que l’avenir de la République passe par l’intégration en elle de toutes les énergies religieuses, à commencer par celle des catholiques. Ce qui ne ferait que remettre la France dans la situation la plus commune des pays les plus développés. La laïcité à la française commence à sortir de sa sacristie, comme les catholiques français commencent à surmonter leurs peurs. Quelle question va donc faire surgir la visite de Benoît XVI ? Je ne peux guère que suggérer celle que je souhaiterais entendre et que le discours attendu au Collège des Bernardins laisse espérer. On le découvre un peu tard : comme théologien et comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Joseph Ratzinger ne fut pas un homme de dogmes et d’interdits mais d’argumentation et de raisonnements. Il a le dangereux talent de voir les difficultés que l’ont préférerait ignorer, de poser les diagnostics des maladies si dangereuses pour la santé qu’on nie les avoir. Ses réponses méritent parfois discussion mais ses questions s’imposent souvent. En temps de crise, c’est une bénédiction, parce que les politiques n’ont que trop tendance à imposer des solutions supposées définitives à des questions mal posées, parfois mal vues, voire dissimulées au peuple. Au discours idéologique, on peut difficilement opposer autre chose que celui de la raison si l’on suit la logiques de Socrate. Encore faut-il l’entendre autrement que sous ses figures miniaturisées, « gadgetisées » ou au contraire portées au pinacle de la société bien pensante : la technologie, la calculabilité, l’économie, le consensus du moment, ou la "culture" elle-même. Le fait que l’Europe éprouve cette crise plus fortement que les pays émergents prouve qu’il lui reste au moins le privilège de la lucidité et le courage de voir la détresse essentielle que d’autres ignorent ou s’imaginent pouvoir éviter.

Rationalité

La crise la plus profonde tient en effet à la dilution, l’évanescence ou même la disparition d’une rationalité apte à éclairer les questions qui dépassent la gestion et la production des objets, mais qui décident de notre manière de vivre et de mourir. Rarement la philosophie, la "science" ou la technologie a pu en dire moins qu’aujourd’hui sur notre condition, cette condition imaginée par Hannah Arendt et dépeinte par Malraux qui s’efforce de décrire ce que nous sommes, ce que nous pouvons savoir, ce que nous devons faire et ce qu’il nous est permis d’espérer. Ce désert asséché de rationalité se nomme le nihilisme. C’est moins une hypothèse en l’air, facultative qu’un fait mais elle constitue notre tragédie. Une constante de tous ses écrits est que Benoît XVI souligne la caractéristique de la foi des chrétiens, dès les premiers siècles, qu’il s’agisse de saint Justin ou de saint Augustin, comme une prétention à la vérité et à la rationalité. Par la suite, elle a refusé de discuter avec les religions de l’Antiquité, récusées comme infrarationnelles, mais non avec les philosophes, Grecs ou hellénisés. Dans ces conditions, est-ce que la Révélation chrétienne, en particulier quand elle s’exprime dans le discours des catholiques, peut encore contribuer à l’exercice de la raison ? Est-ce cette prétention est folle, même un peu plus aujourd’hui, alors qu’on va répétant, avec un fin sourire : "Qu’est-ce que la vérité ?" Apprêtons-nous pourtant à entendre quelqu’un qui va oser dire que cette question admet une réponse. Même si tous n’acceptent pas la réponse qu’il va proposer, tous gagneraient au moins à entendre calmement poser la question. La République va déployer ses ors et sa pompe pour accueillir pendant trois jours Benoît XVI. Est-ce qu’un tel accueil est légitime ? Oui si l’on se réfère à l’histoire contemporaine. De Valéry Giscard d’Estaing à Jacques Chirac, en passant par François Mitterrand, les trois prédécesseurs de Nicolas Sarkozy ont fait de même avec Jean Paul II. Le pape, qui se présente en "messager de paix et de fraternité", est à la fois le chef de l’Etat du Vatican et le chef d’une religion qui reste encore, mais pour combien de temps la première de France ?

Pape contre Dalaï Lama

Ne peut-on se poser cette question au vu de l’accueil pour le moins mitigé qui a été réservé tout récemment au Dalaï Lama qu’on a fait attendre presque 2 semaines pour annuler toutes les rencontres prévues avec des personnalités officielle de l’Etat alors qu’on essayait de le parer de toutes les vertus, de toutes les qualités, de son attitude héroïque de résistant ce qui rappelait curieusement les hommages qu’on avait réservés après la Libération aux résistants français à l’occupation nazie et aux collaborateurs de la Milice. La visite papale va donner lieu à un échange de discours entre M. Sarkozy et Benoît XVI sur la place de la religion dans la société. Le président de la République va de nouveau défendre, comme dans son discours du Latran, le 20 décembre 2007, la "laïcité positive". M. Sarkozy avait jugé que la laïcité "n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes". Il avait souhaité que la République s’enrichisse d’une "réflexion morale inspirée de convictions religieuses" ayant "des liens avec la transcendance". "Dans la transmission des valeurs et de l’apprentissage entre le bien et le mal, avait-il ajouté, jamais l’instituteur ne pourra remplacer le curé ou le pasteur." Aux yeux des laïques, M. Sarkozy avait ainsi franchi la ligne jaune dans son discours du Latran, en faisant l’apologie de la religion, selon une vision s’apparentant plus au Concordat de Napoléon qu’à une défense de la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat. A la différence de ses prédécesseurs, M. Sarkozy a manifesté une fâcheuse propension à mélanger ses convictions personnelles en l’espérance que beaucoup d’hommes et de femmes espèrent", dans l’intérêt de la République et son rôle de gardien d’une "République laïque" qui "respecte toutes les croyances" sans en privilégier aucune. Cette "laïcité positive" convient à Benoît XVI, qui aimerait que l’Eglise catholique prenne "une part toujours plus active à la vie de la société". A la veille de sa visite, le pape a loué la "généreuse tradition d’accueil et de tolérance" de la France. Il serait dommage qu’il soit démenti par des manifestations sectaires témoignant d’une vision étriquée de la laïcité. Les religions ont leur place dans la société. A condition aussi que la République continue de rester neutre.