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Le bonheur est-il triste ?

samedi 16 mai 2015, par Picospin

L’eudémonisme qualifie les doctrines éthiques qui font du bonheur la valeur suprême et le critère ultime de choix des actions humaines comme le pensent Aristote, Épicure, Montaigne, Spinoza, Diderot…. L’eudémonisme se fonde sur une confiance générale en l’homme qui reste la clé irremplaçable de l’humanisme. La doctrine se concentre sur la seule chance d’épanouissement que constitue la vie terrestre et c’est par conséquent à la réussite de cette vie, au bonheur immédiat ou rationalisé sur un temps long, tant au sien qu’à celui d’autrui, qu’elle consacre logiquement l’essentiel de son effort.

Définitions

L’aristotélisme est un eudémonisme intellectualiste qui place le bonheur dans la satisfaction liée à la contemplation de la vérité par l’esprit. Précisons toutefois que deux modèles du bonheur sont présentés de manière concurrentielle dans l’Éthique à Nicomaque d’Aristote : un bonheur contemplatif, propre aux dieux, et un bonheur découlant de la vie politique, accessible aux hommes. Les commentateurs ne s’entendent toujours pas sur la question de savoir lequel des deux types de bonheur Aristote privilégiait, étant donné que plusieurs de ces auteurs veulent voir en Aristote un contradicteur des doctrines éthiques de Platon. L’épicurisme, quant à lui, est un eudémonisme qui place le bonheur dans le plaisir sensible du corps mais il repose également sur la pratique de la philosophie, seul moyen de libérer l’âme de ses tourments et d’atteindre la sérénité et l’amitié.
Le spinozisme est un eudémonisme[réf. nécessaire] qui place le bonheur dans la joie de comprendre la nature, l’amour de soi et du monde et la puissance de la raison qui permet de vivre libre des passions.

Eudémonisme et désir

L’eudémonisme soutient qu’il faut choisir les désirs que l’on veut combler pour être heureux. Les eudémonistes jugent les désirs comme des manques, des frustrations, ils iront d’ailleurs jusqu’à comparer la thèse des hédonistes au supplice des Danaïdes condamnées à remplir des tonneaux sans fond. L’hédoniste, en ne sélectionnant aucunement ses désirs et en les accumulant, accumule les tonneaux comme une fuite en avant qui ne peut aboutir au bonheur, contrairement à l’eudémoniste qui sélectionne ses tonneaux et peut en jouir quand ils sont pleins. À noter que cette vision erronée de l’hédonisme a été propagée par Platon qui voulait discréditer ce courant de pensée.

Idéal

« Je ne tiens pas à être heureux », écrit dans « La vie devant soi » Romain Gary. Un idéal à tout prix,celui de faire du bonheur un idéal de vie pour lequel il n’y a pas de modèle efficace, les plaisirs et le bonheur artificiel. Quelles recettes, si ce ne sont la recherche de l’idéal absolu et autonome. Le bonheur c’est l’idéal subjectif, avec la recherche de la vérité et de la justice. Les eudémonismes, cherchent à capter le « carpe diem », le jouir de l’instant présent qui ne va pas durer, la manière de profiter de l’instant présent qu’on ne peut inscrire que dans la durée. Il faut se hâter de séparer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas, ce qui est injuste de ce qui est juste car si certains sont heureux, il faut valoriser les gens malheureux qui sont frappés deux fois, et auxquels on dit « dépêche-toi, cela ne va pas durer », ce qu’on réifie, ou que l’on se tourne vers les autres, sans oublier que le bonheur est une construction. Il n’est pas en dehors des évènements car certains sont défavorisés par la vie, frappés par elle.

Quel modèle ?

Est-ce un modèle indépassable, comme a pu l’être la finale de la coupe du monde de football en 1998, lorsque le Président Chirac enlève ses lunettes à chaque but dans le seul but de suivre les conseils de son conseiller en communication qui prétend qu’il faut se montrer sans lunettes. La conscience malheureuse consiste à obéir aux conseils d’un communicant, la conscience heureuse est constituante ou est-elle conscience heureuse constituée le résultat d’une réflexion ou d’une décision ? Est-ce que le bonheur est l’épilogue final par lequel on éprouve le bonheur qu’on feint d’exprimer ? Il faut se montrer sans lunettes. Le bonheur est-il séparable de sa manifestation. Aimer est-ce valable si on n’est pas capable de dire je t’aime ? Se pose la question de la sincérité, ou dans le sérieux du bonheur, celle d’accompagner l’exultation, de ne pas surjouer le bonheur ou de lui être étranger, ce qu’on a reproché à Camus lorsqu’il de ne pas pleuré à l’enterrement de sa mère. A force de contrefaire le bonheur, l’appareil du bonheur, le deuil, il arrive qu’on se sente étranger à lui, avec la sensation d’être en décalage au spectacle qu’on devrait donner de soi-même.

Pascal ?

Comme l’a fait Pascal, faut-il recommander de dire « si vous voulez avoir la foi, agenouillez-vous ». Le bonheur, est-ce de monter les escaliers dans les instants qui précèdent, comme les enfants, qui sont capables d’anticiper le bonheur. Dans l’attente, l’impatience, dans le moment qui précède, un enfant vit Noel avant de recevoir ses cadeaux. La vie est une oscillation entre la souffrance du manque et l’ennui de la possession, donc non saisissable. Dans le baiser d’Adèle, toute satisfaction est une chose négative, le manque, le désir apaisé, libération d’une douleur comme le soulagement le souvenir de la douleur avant sa cessation. On est infiniment en amont avec l’impatience, l’attente qui peuvent être indéfinis, quand est impliqué le corps tout entier, non une partie de soi, Albertine quand les choses se précisent, infini contenu dans ce qui précède qui est un instant de douleur que l’humain refuse de fuir. Comme on reçoit une offrande se représente le bonheur jusqu’au moment du baiser qui devient déjà son corps et l’âme son souvenir. On se projette en permanence dans le futur.

Proust ?

Il faut se libérer du bonheur, comme Proust sait si bien le faire quand il dilate à l’infini par des longues phrases à mesure qu’il se rapproche de la chambre d’Albertine, cet infini qui est un instant de douleur qui n’est pas à fuir mais dont la sensation et l’attente sont recherchés perpétuellement dans le futur. L’homme ne peut se concentrer sur le présent presque le bonheur qui représente continuellement la brèche, performance qui nous isole des autres, sans être une norme sociale, si je dis que je suis ce que je sais, la réduction du bonheur infini dans un moment qu’on recherche, l’instant qui donne son intensité à l’existence. Elle représente le bonheur qui va arriver avant qu’il ne soit déjà un souvenir. On se projette en permanence, on est constamment sur la brèche, est-ce que le bonheur peut se construire ? Je suis ce que je possède, c’est vrai de tous les instants, on ne peut se concentrer dans le présent ou c’est la mort. Il se construit à condition de se libérer des performances qui font le bonheur. C’est le fait que je vais écraser l’autre, qu’on est tranquille, dans une forme d’innocence, un idéal absolu.

Quel bonheur, avec quels ingrédients ?

Le bonheur sans la justice, la liberté n’est pas suffisant, car cette sensation est vouée à l’échec qui conduit l’individu à une conception du « bonheur si je veux », dans un état de suspension d’exister, alors que l’école de la joie peut être une forme d’innocence qui se moque, n’est pas un idéal à part entière, défini par ce qu’il va produire. Le bonheur est une suspension, un isolement par lesquels je vais écraser les autres.
Je suis ce que je possède et je vais écraser l’autre, dans un état qui peut se construire à condition de se libérer de la notion de norme sociale pour aboutir à la « conso-performance », cette réduction du bonheur au bienêtre qui se moque du bonheur, un bonheur sans justice ni liberté, un idéal à part entière. Il conduit à une société, du « bonheur si je veux », une suspension de la douleur d’exister, contrairement à la joie qui ne tourne pas le dos à ce qui est douloureux.

Regarder les autres : un bonheur ?

Un bonheur en engendre un autre, en avançant un argument moral, qui consiste à regarder des gens heureux, manœuvre qui ne coupe pas l’appétit. C’est un idéal par rapport au fait de juger les individus, moyen de se donner bonne conscience quand on est heureux soi-même. Il fait être solide pour s’occuper des autres. Dans « la peste » de Camus, Rambert cherche à sortir Rieu qui lui dit qu’il n’y a pas de honte à être heureux. Dans la révolte, Rambert décide à ne pas être honteux et exprime quelque chose qui va le rendre digne. Le bonheur peut être destructeur de l’humanité, car il n’est efficace qu’à la condition de ne pas se vivre comme un idéal solitaire et idéaliste, mais en tant qu’idéal solidaire. (Schopenhauer)