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Le deuil des monstres

mercredi 1er août 2007, par Picospin

Le synchronisme désigne le caractère de ce qui se passe en même temps, à la même vitesse. L’adjectif synchrone définit deux processus qui se déroulent de manière synchronisée. Les systèmes informatiques sont fréquemment fondés sur ce principe qui permet des transferts d’information fiables au niveau des réseaux ou à celui du processeur même s’il existe des processeurs asynchrones. Une méthode est dite synchrone si elle attend une réponse avant de retourner la sienne. La synchronisation de phase permet à deux évènements cycliques de se réaliser avec une même période et simultanément. La synchronisation de fichiers en informatique a pour objectif de s’assurer que deux endroits contiennent exactement la même information.

Simultanéité ou désynchronisation

Il se trouve que deux personnalités du spectacle viennent de mourir pratiquement en même temps. Sont-elles comparables ? Si oui comment et par quels caractères ? Sinon, peut-on et doit-on se livrer à une comparaison qui doit conduire fatalement à un classement, à la priorité d’un élément sur l’autre ? Est-ce que cette classification involontaire, commandée par la chronologie, introduit à un moment quelconque la notion d’une supériorité, d’une infériorité ou d’une égalité. Dans le cas qui nous préoccupe, il s’agit de la disparition presque simultanée de deux figures emblématiques qui n’avaient rien de commun dans l’expression de leur art mais communiquaient par le même canal artistique qui était en priorité.

Un cinéma prioritaire

Celui du cinéma, même si tous deux avaient fait des incursions dans d’autres moyens d’expression comme ceux du cabaret ou du théâtre. L’un était un créateur de génie, un metteur en scène qui avait renouvelé le 7è art par sa thématique et sa réalisation, l’autre était un acteur qui avait tiré sa formation de la fréquentation des cabarets et souhaitait s’incarner dans des rôles d’amuseur qu’il avait choisi comme une mission à accomplir pour aider le public à rire, à oublier ses soucis et à s’évader pour quelque temps d’un monde trop dur dont le poids ne cesse de peser de toute sa lourdeur sur le destin des gens. Que croyez-vous qu’il se soit passé lorsque les organes d’information ont rendu compte à chaud de cette mort presque synchrone mais non synchronisée, en tout cas presque simultanée. Le temps consacré à leur biographie revue en images était inversement proportionnel à l’impact artistique, intellectuel, philosophique, existentiel qu’ils avaient eu sur la population. Universelle d’un côté, celui du génial metteur en scène suédois, Ingmar Bergman de « Cris et chuchotements », « Le septième sceau », « Fanny et Alexandre », plus localisé au génie français de Michel Serrault, qui avait obtenu avec la farce « La cage aux Folles » un triomphe ayant dépassé les frontières de l’hexagone.

Rencontre avec la mort

Autre débat chez Bergman dans le « Septième sceau », où le croisé Antonius Block retourne en Terre Sainte et où, au bord de la mer, il rencontre la Mort qui lui accorde un sursis à condition qu’il consente à jouer aux échecs avec elle. A ce moment, sévit une épidémie de peste lors de laquelle il en voit partout la représentation sous la forme d’une faucheuse qui multiplie ses visages que ce soit dans les fêtes foraines ou lors de réunions religieuses. Ces rencontres lui offrent l’occasion de chercher une réponse aux doutes métaphysiques qui l’assaillent. Plus qu’une autre, cette œuvre interroge ses fantasmes et ses angoisses. Il ne cesse de redessiner la géographie de la psyché humaine en termes de souffrance et de tourments, de désirs et de religion, de démons et d’amour. Il décrit son univers, comme un endroit où la foi est ténue, la communication symbolique et la conscience illusoire. Pour lui, Dieu est soit silencieux, soit malveillant et les hommes et les femmes sont à la fois les créatures et les prisonniers de leurs désirs.

Des captifs ?

De nombreux films de ses débuts ont été consacrés à sa quête désespérée de la foi et de la recherche de Dieu même si des œuvres ultérieures soulignent sa conviction que les réponses à ces questions ne sauraient être trouvées que sur terre et non ailleurs. La qualité spécifique de Bergman se découvre dans la constitution d’une compagnie d’acteurs à sa dévotion qui ont joué au cinéma le rôle qu’elle accomplit généralement au théâtre. Cette innovation au cinéma lui a permis de rassembler autour de ses idées, de ses inventions, de ses initiatives des collaborateurs qui connaissaient et partageaient ses idées, ses fantasmes, ses interrogations et qui pouvaient y répondre avec leur professionnalisme, leur réflexion, leurs expériences d’hommes et de femmes et leur âme et leurs propres angoisses. Car c’est bien dans la description des relations entre les deux genres que Bergman excellait lorsqu’il utilisait ses multiples expériences de la rencontre avec les femmes qu’il a successivement épousées pour en extraire les joyaux de l’âme féminine en même temps que leur sensibilité exacerbée par l’interprétation des divers personnages soumis à leur choix, leur devoirs d’actrice et la nécessité imposée par le maître d’incarner des caractères à la fois hors du commun et si près de nous.

De Shakespeare à Strindberg

Ce n’est pas au hasard qu’il a choisi de mettre en scène des héros et des héroïnes tirés de l’imaginaire de Strindberg ou de Shakespeare. Cette détermination lui a permis de représenter un monde de héros incarnant divers aspects de l’âme humaine, de les faire tourner autour de ses thèmes favoris et de leur laisser la liberté des choix plutôt que de les soumettre au déterminisme du destin imposé par leurs créateurs.

Bâtisseur de cathédrales

Bergman a affirmé à plusieurs reprises qu’il ne cherchait qu’à être un des architectes de la Cathédrale de Chartres qui émerge de la plaine. Ce disant, il ne cherche qu’à sculpter des dragons, des anges ou des démons, peut-être parfois des saints sans que le type de création influe le moins du monde sur sa joie de créer. Quelle que soit la définition qu’il se donne à lui-même, croyant ou païen, artiste ou artisan, il se considère comme un artiste ou un artisan qui participe à l’œuvre commune de ses contemporains et qui veut ainsi survivre à la postérité quelle que soit la forme qu’il prendra après la mort qui restera son obsession même si l’angoisse s’éteint et la raison commande de la considérer comme une extinction progressive de la lumière. Cette image est assurément la moins tragique et offre la solution la plus acceptable à fin de vie. Il n’y a pas de quoi en faire un drame…

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