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Polémique en aéronef

Le genre

Qu’est-ce que c’est ?

mercredi 5 octobre 2016, par Picospin

Répondant aux interrogations d’une mère de famille catholique, le souverain pontife a désigné ladite “théorie du genre” comme “un grand ennemi” et s’est inquiété de ce qu’il y ait “aujourd’hui une guerre mondiale pour détruire le mariage”. ” Le lendemain, dans l’avion qui le ramenait à Rome, il a accusé des manuels scolaires français de répandre “un sournois endoctrinement de la théorie du genre” – tout en soulignant la nécessité d’“accompagner” les personnes homosexuelles et transsexuelles “comme l’aurait fait Jésus”. “Avoir des tendances homosexuelles ou changer de sexe est une chose, faire un enseignement dans les écoles sur cette ligne” en est une autre, a-t-il estimé, dénonçant une entreprise de “colonisation idéologique”.

Une dénonciation

Le pape François a dénoncé la présence de la théorie du genre dans les manuels scolaires, ce qui a provoqué la « colère » de Najat Vallaud-Belkacem. Pour la philosophe Bérénice Levet, cette idéologie est bien présente à l’école. Docteur en philosophie et professeur de philosophie au Centre Sèvres, son dernier livre, "La théorie du genre ou le monde rêvé des anges" vient de sortir dans une version « Poche » chez Hachette avec une préface inédite de Michel Onfray.

Le vocable

Le vocable de « genre » ne sert pas simplement à distinguer le donné naturel et les constructions culturelles, mais à les dissocier. Simone de Beauvoir est restée, aux yeux des promoteurs du genre, comme en retrait par rapport à sa propre intuition. Lorsqu’elle dit « On ne naît pas femme, on le devient », le Genre lui réplique, puisqu’on ne naît pas femme, pourquoi le deviendrait-on ? En l’absence de tout étayage dans la nature, on doit se jouer de toutes les identités sexuées et sexuelles. « Le travesti est notre vérité à tous », dit Judith Butler. Ce petit vocable de genre soutient en outre - et c’est là qu’il est instrument de lutte - que les différences sexuelles sont construites mais construites par des mâles blancs hétérosexuels donc selon un ordre exclusivement inégalitaire. Les travaux de Judith Butler reçoivent actuellement en France un accueil et une reconnaissance tardifs si on les compare avec leur impact partout ailleurs, où en particulier « Gender Trouble », celui de ses livres qui a le plus marqué la théorie féministe, est devenu un classique enseigné à l’université et où nombre de ses ouvrages sont depuis longtemps disponibles précédés d’une réputation sulfureuse.

Un paradoxe

Paradoxalement, la réception et la reconnaissance en France de la théoricienne féministe qu’est Judith Butler ne sont pas dues aux féministes qui ne l’ont pas toujours lue et n’ont pas considéré la diffusion et la discussion de ses travaux comme prioritaires. Elles résultent plutôt de travaux d’universitaires comme Eric Fassin ou Françoise Gaspard. Judith Butler propose dans "Gender Trouble" une critique généalogique du genre, afin de « démontrer que les catégories fondamentales de sexe, de genre et de désir sont les effets d’une certaine formation du pouvoir ». Il s’agit de « chercher à comprendre les enjeux politiques qu’il y a à désigner ces catégories de l’identité comme si elles étaient leurs propres origine et cause alors qu’elles sont en fait les effets d’institutions, de pratiques, de discours provenant de lieux multiples et diffus ». Butler a contesté les accusations d’antisémitisme opposées à ceux qui revendiquent le droit de critiquer la politique menée par l’État d’Israël. Elle s’est intéressée à la façon dont les normes orientent la perception américaine de la guerre en Irak : déshumanisation de ceux à qui l’on inflige des violences ; contenu et impact normatif des termes du deuil — vies qui valent la peine/ne valent pas la peine d’être pleurées ; nécrologie comme forme de production de la nation.

Nature et socialisation

Elle a contribué à sortir la réflexion féministe de l’opposition entre le sexe rapporté à la nature et le genre rapporté à la socialisation. Elle permet de penser le féminisme non naturaliste sans faire l’impasse sur les enjeux de la sexualité et de la psychanalyse. Le féminisme peut faire place au désir et au psychisme lors même qu’ils ne sont pas politiquement corrects. En posant à la fois l’instabilité des identités, en particulier sexuelles et le fait que l’identité n’est pas un préalable à l’existence politique, cette approche multiplie les possibilités d’existence et de capacité d’agir et les domaines de pertinence du féminisme. Le Genre travaille à disqualifier les représentations du masculin et du féminin qui sont des significations partagées, héritées, et qui cimentent une société. Le Genre est le dernier avatar de cette offensive menée contre la civilisation occidentale depuis les années soixante par le structuralisme de Michel Foucault ou de Jacques Derrida. La filiation est d’ailleurs revendiquée par les adeptes du Genre. Les formulations du Pape sont sans doute excessives mais elles contiendraient une certaine vérité. Le genre est un militantisme et la gauche y est acquise ainsi qu’une bonne partie de la droite.

Consacrer l’amour ou la procréation

En étendant le mariage à des couples de même sexe, on en destituait le sens, qui n’est pas de consacrer l’amour mais la procréation et la filiation. L’on dessinait ainsi le cadre pour une reconnaissance de la « filiation » aux homosexuels. Quelle conclusion tirer de cette polémique entre un Pape considéré comme d’esprit libéral et une femme Ministre qui cherche à l’être aussi ? Le premier demande aux nations européennes de s’y convertir en matière d’immigration, ce qui relève de la même logique : le combat contre le principe de limite, de frontière - frontière entre les nations comme entre les sexes est un refus des limites que nous fixe la nature. Ce n’est pas le cas de l’anthropologie chrétienne qui prône la finitude en tant qu’emplacement de l’homme comme créature de Dieu et non comme fondement de lui-même ce qui en fait un individu absolu et étranger à la philosophie diffusée par le Vatican.

Qu’est-ce que le genre ?

Le genre est un concept utilisé en sciences sociales pour désigner les différences non biologiques entre les femmes et les hommes. Alors que le sexe fait référence aux différences biologiques entre femmes et hommes, le genre réfère aux différences sociales, psychologiques, mentales, économiques, démographiques, politiques. Le genre est l’objet d’un champ d’études en sciences sociales, les études de genre. Ce concept est apparu dans les années 1950 dans les milieux de la psychiatrie et de la médecine aux États-Unis. À partir des années 1970, le genre est fréquemment utilisé par les féministes pour démontrer que les inégalités entre femmes et hommes sont issues de facteurs sociaux, culturels et économiques plutôt que biologiques. Issues de la Nouvelle Gauche, les théories du genre les plus fécondes qu’elle produisait alors reflétaient l’influence encore vivace du marxisme. Qu’elles fussent favorables ou hostiles à l’analyse de classe, ces théories situaient les rapports entre les sexes sur le terrain de l’économie politique, tout en cherchant à y inclure travail domestique, reproduction et sexualité. Les limites d’une théorie centrée sur le travail se firent jour avec de nouveaux courants féministes influencés par la psychanalyse.

Au travail !

Le travail domestique ne fut pas le seul à influencer le courant porteur de l’activité professionnelle rémunérée telle qu’on la concevait dans les usines stakhanovistes d’URSS et des pays socialistes pendant les périodes révolutionnaires et surtout les épisodes de la 2ème guerre mondiale. Les "lacaniens" rejetaient l’expression « rapports sociaux de sexe », trop sociologique selon eux, et lui préféraient « différence sexuelle », concept qui s’articulait sur les notions de subjectivité et d’ordre symbolique. Rejoignant les intellectuels qui quittaient en masse le marxisme, la plupart des théoriciennes féministes s’engagèrent dans ce qu’on a appelé le « tournant culturel ». Jadis centrées sur le travail et la violence, les luttes de sexes se sont de plus en plus intéressées aux questions d’identité et de représentation, ce qui a entraîné une subordination des luttes sociales aux luttes culturelles et politiques. Les luttes pour la reconnaissance se sont multipliées partout – comme le montrent les batailles autour du multi-culturalisme, des droits de l’homme et des mouvements nationalistes. Sont-elles justifiées ? Si l’on s’en tient aux perspectives développées par les courants religieux catholiques, il suffit de se reporter au texte d’obédience catholique qui précise la division des genres. On peut y lire que la perspective du genre permet de « saisir les enjeux de signification de la division entre masculin et féminin pour mieux comprendre la construction des rapports sociaux hiérarchiques » . Cette définition met en valeur les deux fondements des théories qui s’y rattachent. N’y a-t-il pas d’essences masculine et féminine fondées en nature ?

Constructions

Le masculin et le féminin, variables dans le temps et l’espace, sont des construits historiques et sociaux. « La » femme n’existe pas, pas davantage que « l’ » homme. Ces constructions assurent la domination du masculin sur le féminin. Adopter une telle perspective conduit ainsi à s’intéresser aux relations de pouvoir et aux inégalités entre les hommes et les femmes. Qu’en est-il maintenant dans l’esprit et les intentions de autorités religieuses ? « Les femmes ont une dignité égale à celle des hommes. Elles ne sont ni inférieures, ni impures » est il répondu. Est-ce à dire qu’il est fait table rase des arguments passés alors que les théologiens anciens avaient tiré la conclusion que la femme était mineure, qu’elle n’avait pas une raison suffisamment autonome et qu’elle devait toujours vivre sous autorité paternelle, maritale ou religieuse.  Le discours romain consiste à tenir, en même temps, le principe d’égalité en dignité des hommes et des femmes et celui de différence des fonctions. Cette « diversité des fonctions » est présentée comme fondée en nature et ne découlerait donc pas d’un « ordre arbitraire ». Du fait de leur capacité physique à donner la vie, les femmes disposeraient de qualités particulières dans les relations humaines (souci de l’autre, écoute, humilité, qualités présentées comme précieuses dans la famille, la société et l’Église. Ces caractéristiques ont été d’ailleurs mises à profit dans la pratique des soins palliatifs au sein desquels la femme a bénéficié d’un rôle privilégié pour ses qualités d’écoute, de prise en compte de la souffrance, ses dons pour dispenser les soins avec douceur, humanité sans oublier son expérience de la maternité qui lui permet de considérer le malade en fin de vie en tant qu’être fragile et vulnérable comme l’est le nourrisson et le bébé qu’elle prend en charge.

Un génie féminin ?

Il s’agit d’un « génie féminin » avec ses qualités dites féminines exaltées par des éminences comme celle de Jean-Paul II. Ces effluves de compliments et reconnaissances de qualités spécifiques n’empêchent pas de reléguer les femmes dans une situation statutaire subalterne au sein même de l’Église. La disqualification des féminismes, opinion répandue dans la sphère ecclésiale, constitue une façon d’éluder le débat. Les revendications timides dans le contexte français sont le plus souvent réduites à une volonté de prise de pouvoir des femmes sur les hommes. On peut voir dans la raideur, voire l’intransigeance des autorités catholiques par rapport aux questions de genre une occasion de mettre en scène une autorité religieuse par ailleurs malmenée et de préserver une spécificité catholique menacée par la sécularisation. Certains des dilemmes qui en sont la conséquence, notamment dans les cas où les efforts pour corriger la non-reconnaissance culturelle et religieuse semblent menacer d’exacerber le sexisme pourraient être corrigés. La conception d’une politique féministe pourrait être liée au glissement plus général « de la répartition à la reconnaissance » qui a eu lieu dans la grammaire des revendications. Pour contrer la menace que ce glissement représente, dans la mesure où il encourage le néolibéralisme en marginalisant la problématique de la justice distributive, incite à proposer une orientation politique à deux dimensions. Cette approche conserve les acquis du marxisme et bénéficie des enseignements du « tournant culturel ».

Répartition et reconnaissance

Comment les féministes peuvent-elles mettre sur pied un programme cohérent intégrant répartition et reconnaissance ? Quel cadre proposer qui intégrerait ce qui reste pertinent et incontournable dans la vision socialiste, et ce qu’il est urgent de défendre dans la vision apparemment « post-socialiste » du multiculturalisme ? Faute de répondre à cette question, et de rester au contraire attachées à de fausses antithèses et à des dichotomies exclusives et trompeuses, il sera impossible de saisir l’occasion donnée de concevoir des agencements sociaux qui corrigent à la fois les aspects de classe et de statut de la subordination féminine. Ce n’est qu’en regardant du côté de ces approches intégrées qui lient répartition et reconnaissance qu’il sera possible d’accéder aux exigences d’une justice pour tous.