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Une histoire de poisson tueur

Le poisson qui tue a été désarmé

Encore une histoire de chercheurs de stress

dimanche 4 mai 2008, par Picospin

La roulette russe, comme chacun sait, est un « jeu » consistant à mettre une cartouche dans le barillet d’un revolver, à tourner ce dernier de manière aléatoire, puis à pointer le revolver sur sa tempe avant d’actionner la détente. Si la chambre placée dans l’axe du canon contient une cartouche, elle sera alors percutée, et le joueur mourra ou sera blessé.

Le foie du poisson est-il mortel ?

En utilisant non pas un revolver, mais un pistolet, on ne peut que perdre. En effet, dans ce type d’arme, une cartouche est automatiquement chambrée dès lors que le magasin n’est pas vide et que le chien est armé. De retour des croisades, le chevalier Antonius Blok rencontre la Mort sur son chemin. Il lui demande un délai et propose une partie d’échecs. Dans le même temps, il rencontre le bateleur Jof qui a vu la Vierge Marie et sa famille. C’est l’histoire racontée dans un des films qui fit découvrir le cinéma suédois et qui contribua à la grande notoriété de Bergman. L’imagerie et l’intrigue du « Septième Sceau » ont été inspirées à Bergman par des fresques suédoises datant du Moyen-âge. C’est dans l’une d’entre elles que le cinéaste a trouvé l’idée du combat d’échecs entre son personnage et la mort. Je me rappelle que quand j’étais adolescent la simple évocation d’Ingmar Bergman me donnait des frissons dans le dos, raconte, ému, un critique de l’époque. J’avais vu Le silence et j’avais eu du mal à supporter le premier quart d’heure. Le septième sceau, qui est le film qui a consacré Bergman comme metteur en scène hors normes, n’est pas aussi hermétique. Pourtant ce ne sont pas des thèmes légers qui sont abordés dans ce film : quel est le but de la vie ? Y a-t-il quelque chose après la mort ? Tout commence sur une plage.

Bergman et le Septième Sceau

Antonius Blok est un chevalier qui revient de dix ans de croisades avec son écuyer Jons ett qui rencontre la mort au petit matin. Ce dernier lui propose un challenge : une partie d’échecs. Si Antonius gagne, la mort devra le laisser, sinon son heure aura sonné pour de bon. Dès les premiers instants, le ton est donné : l’histoire sera métaphysique. En effet, si Antonius veut gagner du temps ce n’est pas qu’il a peur de la mort, mais c’est qu’il est tourmenté et cherche des réponses. Il veut savoir si Dieu existe ou non si la vie a un sens. Son écuyer au contraire est totalement hermétique à toute foi, toute idée de transcendance. Pour lui il n’y a rien que le vide après la vie. Antonius et Jons traversent une Europe où la peste fait rage. De villages fantômes en processions de flagellants, c’est dans un monde en dérive qu’ils tentent de rentrer au château d’Antonius pour qu’il y retrouve sa femme. Bien que le chevalier et son écuyer soient d’un point de vue spirituel diamétralement opposés, ils sont les seuls à garder un peu de lucidité et d’humanité. Ils sont tous les deux calmes et lucides alors que les autres sont effrayés et superstitieux. Le chevalier est sans peur mais perdu, c’est assez étonnant comme mélange et je ne crois pas l’avoir vu ailleurs. Au fur et à mesure que leur partie progresse, les dialogues entre lui et la mort, se développent qui sont vraiment de grands moments de cinéma. Une caractéristique de ce film est l’esthétisme constant qui s’en dégage. Chaque plan est composé comme une peinture du moyen-âge. La scène (maintes fois reprise dans d’autres films) de la mort qui entraîne Antonius et ses amis dans une farandole sur une crête est somptueuse.

Un esthétisme

Cependant cet aspect théâtral, avec des acteurs qui en rajoutent par rapport aux standards actuels, et posé (au sens de poser pour une photo) pourra en rebuter plus d’un. Mais il faut se rappeler que ce n’est pas un film ludique hollywoodien mais une oeuvre d’art. Le personnage de la Mort est une vraie réussite. Leur face à face suffit à tenir en haleine comme dans le plus effréné des films de course poursuite... Le chevalier Antonius Blok revient des Croisades avec son écuyer Jons. Soudain la silhouette noire de la mort apparaît sur le bord de la mer pour appeler sa victime ; le Chevalier de la raison la défie aux échecs pour pouvoir gagner du temps et découvrir le sens de la vie. Non loin de là, Jof le bateleur, qui a vu la Vierge Marie, sa femme Mia, leur bébé Mikhaël et le jongleur Skat apparaîssent. Plus tard Blok et Jons s’arrêtent dans une église de campagne : le moine qu’interroge le chevalier n’est autre que la Mort. Quant à Jons, qui regarde un peintre travailler à une danse macabre, il raconte sa croisade et se déclare sceptique. Sortis de l’église, ils aperçoivent une jeune sorcière vouée au bûcher et, poursuivant leur route, arrivent dans un village déserté par ses habitants : la peste règne sur la contrée et, au moment où Jof fait son numéro, une procession de flagellant débouche au chant du "Die Irae". Le chevalier, Jons et une fille muette sauvée d’un moine renégat, rejoignent la roulotte de Jof et de Mia, scène qui ménage un moment de paix. Dans une clairière, le bûcher est dressé : Blok interroge en vain la sorcière. La Mort lui reproche de toujours poser des questions. La partie d’échecs reprend : Blok qui voit Jof partir détourne l’attention de la Mort qui lui avoue ne rien savoir et n’avoir pas de secrets.

Echecs sur une plage

Le chevalier et un petit groupe arrivent enfin au château où les attend la femme de Blok. Au matin, Jof aperçoit la Mort qui les entraîne tous sur la colline. Le septième sceau est le dernier qui permettra d’ouvrir le Livre de la révélation (Apocalypse), et de connaître les secrets divins qu’il enferme. Seul l’Agneau (le Christ) peut briser ce sceau -qui vient après six autres symbolisant les fléaux dont est accablé l’homme (pouvoir, violence, faim, peste, mort…). "Et lorsque l’Agneau ouvrit le septième sceau, il se fit dans le ciel un silence d’environ une demi-heure" : l’aventure du chevalier -qui apparaît de nulle part, rejeté par la mer sur la grève, de même qu’ex nihilo apparaît son adversaire, la mort, qui se joue dans l’espace spirituel de cette demi-heure, au moment où le secret du ciel est en instance de révélation. A la fin du film, le chevalier n’a pas eu accès à la révélation. Ses rencontres terrestres se sont avérées décevantes entre l’écuyer athée, l’esprit qui nie, et le jongleur innocemment chrétien, sorte d’Adam d’avant la chute qui a la Grâce mais ne le sait pas. Ces deux pôles délimitent le terrain de son questionnement. Mais lui cherche une foi consciente à la mesure de l’homme réel et c’est pour cela qu’il s’est mis en tête de converser avec la mort, face à face avec Dieu. Saint Paul a promis qu’après la mort, nous ne verrions plus comme dans un miroir (titre original, mal traduit en français de A travers le miroir) mais face à face. C’est toujours l’obsession bergmanienne, même s’il n’y a pas de Dieu, pas de figure visible dans l’au-delà, il y a peut-être, au moins une vérité qui m’attend et dont je ne serai plus seulement condamné à voir le reflet. Je suis pris de dégoût et d’épouvante.

A la recherche de Dieu

Mon mépris des hommes m’a rejeté de leur communauté. Je vis dans un monde fantôme prisonnier de mes rêves. Mais tu ne veux pas mourir ? Si je le veux. Alors qu’attends-tu ? La connaissance... ou des garanties ? Appelles ça comme tu veux. Est-ce si impossible de comprendre Dieu avec ses sens ? Pourquoi se cache-t-il derrière des promesses à demi articulées et des miracles invisibles ? Qu’advient-il de nous si nous voulons croire mais nous ne le pouvons pas ? Pourquoi ne puis-je pas tuer Dieu en moi ? Pourquoi continue-t-il de vivre de façon douloureuse et avilissante ? Je veux le chasser de mon cœur. Je veux savoir, pas croire. Pas supposer mais savoir. Je veux que dieu me tende la main, qu’Il me dévoile son visage et qu’Il me parle. Mais il se tait. Des ténèbres, je crie vers lui mais il n’y a personne. C’est peut-être cela. Alors la vie est une crainte insensée. On ne peut vivre face à la mort et au néant de tout. La plupart ne pensent ni au néant ni à la mort. Et quand la fin approche, ils voient des ténèbres ! Oui ce jour là. Je comprends : à notre crainte, il faut une image et cette image nous l’appelons Dieu. Tu t’alarmes ? La mort m’a visité ce matin, nous jouons aux échecs. Ce délai me permet de vaquer à une affaire importante. Quelle affaire ? Ma vie durant j’ai cherché, erré, discouru. Tout était dénué de sens, ça n’a rimé à rien, je le dis sans amertume ni contrition parce que je sais qu’il en est de même pour tous. Je veux utiliser ce délai à quelque chose qui ait un sens. C’est pourquoi tu joues aux échecs avec la mort ? C’est une habile tacticienne mais je n’ai encore perdu aucune pièce. Comment espère-tu la déjouer ? Je jouerai avec mon cheval et mon fou.

Le cheval et le fou

Mais elle n’a rien vu. Je détruirai l’un de ses flancs. Croyez-vous que les clients des restaurants de fugu, attablés confortablement autour de la table ou faisant face au cuisinier spécialiste, diplômé du découpage du fugu, ne c essent de penser à Bergman et à son joueur d’échec, autre Kasparov égaré dans l’univers du jeu politique, après l’avoir été dans celui de la confrontation entre rois, reines, tours et fous ? Surtout les fous, personnages à peine sortis de leur nef et qui tentent de se frayer un passage dans le mortel combat de la compétition. Depuis que les actions de la société qui distribue le poisson mythique, parce que dangereux, sont tombées, pour la raison inverse, cet animal marin, débarrassé de ces dangers, n’exerce plus le même attrait sur son habituelle clientèle. Cette dernière aime jouer avec la vie et avec la mort. Malheureusement, le beau temps est passé. Il y a maintenant des zones de libre échange où on ne joue plus la vie contre la mort par ce que ces dernières sont toutes devenus libres, libres de tout enjeu, de tout risque, de ce qui pour certains fait le charme de la vie, c’est-à-dire la mort. Il n’y a plus moyen de jouer car plus personne ne meurt d’avoir avalé l’animal coupable. La chance vient de tourner. Les autorités ont reconnu que l’on pouvait fabriquer maintenant du fugu sans poison comme on vend du lait sans graisse ou des desserts sans sucre. On peut servir du fugu sans poison, simplement en contrôlant son alimentation, alors qu’autrefois son poison était une toxine qui rendait ses victimes conscientes de la paralysie qui les frappait et finissait par les faire mourir d’une attaque cardiaque sans que l’on ait pu administrer le moindre antidote car il n’y en avait pas. En même temps que le danger, le romantisme a quitté le fugu.

Les Simpson s’en mêlent

Ce dernier n’a pu s’empêcher d’envahir les poèmes du plus grand poète japonais Basho et d’entrer dans la vie de la famille Simpson lorsque Homer a avalé accidentellement du fugu. Pendant des années, les Japonais furent attirés par le fameux poisson tueur non pas en dépit de ses capacités à tuer mais à cause d’elles. Malgré toutes les précautions prises, des soldats, des empereurs, des acteurs célèbres moururent d’en avoir consommés. Aujourd’hui, les Japonais meurent du fugu non pas après en avoir mangé au restaurant mais après en avoir cuisiné chez eux. Si certains restaurateurs continuent de penser que la consommation de fugu met en jeu la vie de leurs clients, il y a de plus en plus d’arguments pour penser que ce poisson est maintenant assez sûr pour être mangé malgré des indices suggérant que des liens existent entre ceux qui veulent échapper à la loi et des autorités qui ferment les yeux sur des pratiques répréhensibles. Le mot final appartient à un négociant en fugu qui déclare à qui veut l’entendre : « Officiellement, vous ne pouvez jamais en manger, ce n’est pas tellement que vous ne pouvez pas manger du fugu, c’est que réellement vous ne le pouvez pas. »

Questionnement :

1. Que penser de cette citation : "c’est l’honneur du politique, sa plus haute mission, que de légiférer sur l’essentiel d’une société, la vie et la mort ».

2. Comment mourir ?
"La mort est la plus grande angoisse de la condition humaine, elle est source de révolte,
mais finalement elle est inévitable. Elle n’est pas la même pour tout le monde : certains
meurent paisiblement dans leur lit, ou surpris en pleine activité, alors que d’autres
doivent affronter des souffrances parfois longues. Si 70 % des Français déclarent vouloir
mourir paisiblement chez eux, dans les faits, ils sont aussi 70 %, et même 85 % en
milieu urbain, à mourir à l’hôpital."

3. Un dilemme ? Le débat sur la question de la fin de vie met en cause deux principes fondamentaux qui peuvent sembler contradictoires : le respect de la vie d’une part, le respect de la dignité et de la liberté de l’homme d’autre part. Il est interdit de donner la mort : tel est l’impératif éthique, social et politique. Mais, au nom de la liberté, tout homme doit avoir l’assurance qu’il pourra vivre sa mort conformément à ses choix.

4. Contradiction entre respect de la vie et respect de la liberté de l’homme : un choix est-il possible ? La question est difficile à aborder parce qu’elle fait appel à des convictions morales ou religieuses ; il me semble néanmoins que, dans un pays laïc, la morale religieuse, fort respectable au demeurant, ne saurait empêcher de légiférer.


Sources :
The New York Times
May 4, 2008
If the Fish Liver Can’t Kill, Is It Really a Delicacy ?
By NORIMITSU ONISHI

A demain les commentaires et les questions