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Les joueurs sont de retour

Le retour de Dostoievski

Encouragement à la vertu et à l’éthique ou au vice du jeu ?

vendredi 6 mars 2009, par Picospin

On clame partout que pour certains l’argent est trop facilement gagné, que si beaucoup « travaillent dur » d’autres se réfugient dans les paradis fiscaux d’où se dégage une manne acceptée et stockée sans retenue, sans limites et sans vergogne.

Quelle crise ?

Pendant que la crise, « d’une exceptionnelle gravité » sévit engloutissant dans la misère des milliers de foyers et jetant dans la rue des familles entières chassées de leur logement, installant dans les bois des bébés sous la tente, d’autres roulent en Mercedes ou BMW vers les stations de skis où l’argent se déverse à flot sous la protection des gens habillés de confortables fourrures, produit des peux déchirées par les chasseurs sans foi ni loi. Ailleurs les casinos se remplissent des nouveaux riches qui jettent leur argent sur les tapis verts avec le tremblement feint d’une angoisse artificiellement entretenue pour faire croire à une société d’où l’éthique a été extirpée, que la misère est unanimement répartie et que tout le monde souffre de la même peine, celle produite par des banquiers affairistes, des traders incompétents, ou des joueurs impénitents. Les revoilà ces joueurs, remis en selle par les pouvoirs publics qui, en cette période difficile encouragent le jeu et l’argent du hasard, de la chance, des cartes bien tombées, des dés trop bien lancés. Tout d’un coup, par l’effet de décisions prises en haut lieu, voilà les casinos réhabilités, les tapis verts remis à neuf, les croupiers réinstallés à leurs postes d’observation, prêts à ramasser avec leur râteau, non les produits du sol si entourés d’affection par les écologistes en mal d’amour, mais les jetons envoyés à distance par des zombies pour finir les mois difficiles sinon les retraites insuffisamment honorées.

Champs de course

Du coup, Longchamp, Auteuil, Vincennes se remplissent des robes impayables, des chapeaux étranges, faune centenaire qui recommence à hanter les champs de course, reprise d’une tradition qui n’a jamais cessé de se montrer au grand jour, même pendant les heures sombres de l’occupation où, après les courses, on sablait le champagne en même temps que de l’autre côté partaient à Drancy les convois destinés à Auschwitz, à Dachau ou à Bergen. Puisque tout est rétabli, que la boucle est fermée, que l’on peut librement décharger les substances hormonales destinées à traduire le stress, l’angoisse, la crainte de perdre et l’excitation de gagner, il ne reste plus qu’à bénir les auteurs du retour à « L’enfer du jeu » et à les remercier de fournir autant d’occasions de se faire peur et de trémuler à l’excitation du gain et au désespoir des pertes. Vous croyez que j’exagère. Vous vous trompez lourdement. Lisez et écoutez ce que dit de ces nouvelles mesures et décisions, approuvées et encouragées par les plus hautes instances de l’Etat, "Le Figaro » dans son édition de ce jour. « Ils étaient à Bercy, au grand complet. Sur l’estrade, Éric Woerth, le ministre du Budget, entouré de Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, Christine Albanel, ministre de la Culture, et Bernard Laporte, secrétaire d’État chargé des Sports. Au premier rang dans la salle, Dominique Desseigne, patron des casinos Barrière, assis à côté de Georges Tranchant, président du Groupe Tranchant. Pas loin, Christophe Blanchard-Dignac, président de La Française des jeux, et Bertrand Bélinguier, celui du PMU…

Du beau monde aux jeux

Après des années de réflexion, le gouvernement a donné, jeudi, le coup d’envoi de l’ouverture à la concurrence du marché des jeux sur Internet. Un grand jour. Il était temps ! Déjà, 5 % des Français fréquentent l’enfer du jeu en ligne sans être inquiétés. Ils ont accès à 25 000 sites de jeux (paris sportifs, poker, machines à sous…) dont 20 % en langue française et leurs mises dépasseraient les 2 milliards d’euros par an. Les trois quarts de ce pactole échappent à l’impôt car, en France, seuls La Française des jeux et le PMU ont le droit de proposer à leurs clients de jouer en ligne. Le projet de loi, présenté jeudi par Éric Woerth, doit conduire, selon le ministre, à une ouverture « maîtrisée et contrôlée » dans laquelle seuls seront autorisés le poker et les paris sportifs. « Plutôt que d’essayer d’interdire 25.000 sites, explique-t-il, nous préférons donner des autorisations à ceux qui respecteront nos conditions en matière d’ordre public et social. En devenant légaux, ces sites auront le droit de faire de la publicité. » Le texte sera présenté fin mars ou début avril en Conseil des ministres et débattu au Parlement avant l’été afin qu’il entre en vigueur le 1er janvier 2010. Les sites autorisés auront au préalable demandé et obtenu une licence.

Quels sites ?

Quant aux sites illégaux, ils devraient être poursuivis et leurs transactions bloquées. Si c’est le gouvernement qui fixe ces nouvelles règles, cette ouverture a été imposée par Bruxelles. Le marché des jeux d’argent en ligne pourrait rapidement doubler voire tripler. L’État est bien sûr intéressé puisqu’il en attend des recettes fiscales. La Française des jeux et le PMU ont une longueur d’avance sur Internet mais les deux entreprises vont voir débarquer de nouveaux concurrents qui sont déjà actifs ailleurs en Europe. Le marché pourrait intéresser les groupes de médias et de communications comme le fournisseur d’accès à Internet Free qui s’est déjà associé à un site basé à Malte. Les sites basés à l’étranger resteront accessibles par les joueurs français ce qui a excité l’ire de responsables des jeux comme Georges Tranchant qui affirme qu’on va partir avec un handicap phénoménal. « La situation est inacceptable », a-t-il confié. Qu’est-ce qui est inacceptable ? Les gains des joueurs, la protection des autorités, l’encouragement à cultiver le virus des jeux ou les naïfs qui ont confié leurs économies aux banques et de ce fait doivent déménager à Vincennes, moins pour y jouer aux courses qu’à trouver un toit sous une tente ?

Questionnement éthique :

1. Est-ce que l’encouragement au jeu et à l’éventualité de gains à répétition justifie un débat éthique ?

2. Les autorités de l’état qui facilitent sinon encouragent les jeux d’argent ne risquent-elles pas de décourager les plus vulnérables des citoyens d’accomplir quotidiennement leur travail avec sa pénibilité et de les décourager de faire cet effort au profit de l’addiction au jeu où l’argent est facile à gagner et dispense de déployer l’acharnement nécessaire à l’amélioration continuelle des performances ?

3. Que penser de la culpabilité éventuelle qui risque de peser sur les responsables de l’encouragement aux jeux dont on sait depuis les exemples de quelques grands les délabrements intérieurs causés par l’addiction aux jeux de hasard ?

4. Comment expliquer la coexistence des nouvelles propositions de loi contre l’abus de la consommation d’alcool qui mine les structures du MOI et en même temps les autorisations données en vue d’élargir le champ du jeu, depuis les ludismes de la roulette ou du poker au casino jusqu’aux paris supposés scientifiques des courses hippiques ?