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Le saut dans la mort

vendredi 26 octobre 2012, par Picospin

Cette halte brutale est moins reliée au hasard qu’à la difficulté pour l’être humain en général et le médecin en particulier à réfléchir au processus physique, mental, éthique du mourir puisqu’il concerne chacun d’entre nous, toutes catégories professionnelles et vivantes confondues comme diraient les commentateurs sportifs.

Où est Damoclès ?

La perspective de la fin de vie est l’épée de Damoclès posée sur le front de l’être vivant en général et de l’homme doué de conscience en particulier, même si l’on recense des rapports relatant la prise de conscience de l’imminence de la mort chez certains animaux qui fuient leurs congénères pour s’isoler à l’heure de la finitude ressentie et quitter la vie dans la discrétion, le secret et le retour à la tanière réservée par la nature aux vivants en train de cesser d’exister. Le problème ne se pose pas de la même manière chez l’homme qui bénéficie depuis peu de temps de l’accompagnement offert par la société – qu’elle soit d’ordre médical, sociétal ou pluridisciplinaire – pour le rassurer, le protéger et rompre sa solitude au moment où l’angoisse est extrême, la crainte, sinon la terreur insupportable et le « passage » insoutenable d’une vie connue, explorée, expérimentée et fouillée par la conscience à une phase inconnue, gardée secrète et pauvrement révélée par des accompagnants médusés aussi paniqués que ceux et celles dont ils ont pris la charge et la responsabilité de la conduite à travers une voie obscure parce qu’ignorée.

Médecine palliative

C’est à ce moment que la médecine dite palliative a l’occasion d’intervenir pour parler, expliquer l’inexplicable, pacifier la terreur, tranquilliser, soulager, adoucir pour maitriser les soubresauts du corps et des émotions, attisés par la perspective d’un saut dans l’inconnu. Ce dernier est sans doute plus préoccupant, plus inquiétant que le saut que vient d’effectuer depuis une altitude de 40 km un expérimentateur autrichien sautant en parachute à travers la stratosphère pour atterrir au bout de 4 minutes sur l’écorce terrestre sans esquisser ni faux pas, ni recul, ni hésitation. Un excellent entrainement l’avait préparé à cette épreuve voulue, planifiée, étudiée avec un soin extrême pour lui permettre de mettre toutes les chances de son côté pour que l’atterrissage soit doux, le traumatisme minimal et le risque effacé. Peut-on se servir de cet exemple pour préparer les candidats à la mort avec les mêmes mesures de précaution, de conduite à la maitrise ou d’atténuation de la frayeur ? On répondra que cette comparaison est pour le moins fallacieuse et que l’équipe des soins palliatifs ne saurait jouer le même rôle que celui des entraineurs sportifs qui préparent les athlètes de haut niveau à l’accomplissement de performances toujours plus élevées dans la perspective de dominer des adversaires ou rivaux de rang comparable.

Des rivaux ?

Que disent ces derniers aux partants pour un autre monde inconnu qui ne sera pas celui de l’écorce terrestre ? A quels rites ou subterfuges peuvent-ils faire appel pour cette traversée qui est si différente à celle qualifiée du désert pour les personnages en quête de réhabilitation ou de retour à leur fonction initiale ? On pense aux moyens de transgresser le sacré par des consécrations qui donnent la force d’agir ou de la mise en œuvre du principe de contagion lorsque deux éléments sont mis en contact sou l’effet de l’incantation et du sacrifice. On songe aussi à la transgression d’un interdit fondamental, celui de l’accès à un espace trop puissant, encombrant, voire dangereux, et dont les vainqueurs sont tentés de capter les forces du sacré, celles capables ou susceptibles de spiritualiser la matière, quitte à en récapituler les rituels à l’instar des cérémonies qui ornent les grands rassemblements sportifs, comme celui inscrit sur la pellicule depuis 1936 par Leni Riefenstahl à l’occasion du triomphe de l’homme blanc institué par la dictature nazie à Berlin qu’il a bien fallu au cours du passage du temps « métisser » par la présence de l’homme noir venu de la lointaine Amérique pour démontrer à la pureté aryenne imposée qu’une autre voie était possible, sinon souhaitable, celle d’une humanité retrouvée débarrassée de la vision mythique de la pureté virginale exempte de toute souillure.

Les mots explosent-ils ?

Ce sont ces fondations qui font exploser les mots, porteurs d’un secret très ou trop bien gardé, qu’il convient de transmettre aux sages, maitres de la vie et des mots, qu’il convient de bien choisir, cajoler, bien entourer pour les empêcher de mentir, de tuer et les encourager à transmettre la parole qu’ils portent et disséminent sans dérive ni déformations afin qu’ils lèguent la vérité, seule capable d’agir sur les dieux et la nature car ils seraient porteurs de la force magique qui anime la personne qui parle, de la médiation sacrée se confondant avec le souffle divin, à l’instar du logos qui restitue à la pensée et à son expression le contenu émotionnel des hommes sans en entamer ni en effacer la mémoire. C’est grâce à elle que survit dans la conscience universelle le surnaturel, mystère inconnaissable, incompréhensible, force et puissance qui dépasse la portée de notre entendement et l’être spirituel de la divinité, doué de pouvoirs supérieurs, comportant mythes, cérémonies, croyances, ces représentations qui figurent la nature des choses sacrées et les rites, règles de conduite qui prescrivent comment l’homme doit se conduire en face des choses sacrées. Quel peut être le rôle de ces médiations dans la relation du malade au médecin qui ne vivrait jamais comme un couple harmonieux, à l’insatisfaction des deux protagonistes ?

Malades et médecins

Le second doit-il perdre son âme en activités souvent proches de l’agitation, pour « stimuler ou débiliter » le premier en évitant toute inaction pour ne pas être tenté de se fier aux forces de la nature, car « la vie est un état forcé …au cours de laquelle … « nous ne sommes rien par nous-mêmes mais subordonnés aux puissances externes… » La cure thermale ne sert à rien si elle n’est pas prescrite par un médecin qui agit en tant que médiateur. « A corps dynamique, médecine expectante, à corps inerte, médecine agissante » écrit Georges Canguilhem . Que faire quand il n’y a plus de doute sur l’issue de la maladie terminale ? Dans l’unique cas du soin palliatif, le doute ne suspendra plus la décision d’intervenir qui la précipite pour autant qu’on se situe encore dans la médecine thérapeutique, laissant agir éventuellement les centres d’excitation ou de freinage. Comme les forces de la nature sont bornées, il devait résulter de cette évidence ce que la médecine attendait de cette limitation à l’agir médical, une pratique expectante désignée comme « méditation sur la mort ».

La médecine est-elle un art ou une science ?

En même temps, et à mesure que l’art médical s’orientait de plus en plus souvent vers un raisonnement scientifique fait d’une forte proportion de rationalité, on se rendit compte que tout état de santé stable et toute maladie avaient leurs causes bien plus que ne l’avaient cru et affirmé avec force conviction les pionniers de la pratique de l’art de guérir, au moins de soulager. C’étaient des forces obscures ou obscurantistes animées par un être malin dont les actes étaient inspirées par la volonté de punir, infligée à un déviant ou un impur. On retrouve cette pensée, cette exigence morale ou sociale de sanction dans les mesures prises par les autorités, pas toujours sanitaires, chassant les lépreux hors des communautés pour cause d’impureté comme le dirait plus tard Mary Douglas, figure contemporaine majeure de l’anthropologie sociale britannique. Certains patients, aux abords de la mort, n’expriment pas autre chose lorsqu’ils interrogent leur entourage à la cantonade par la question s’imposant à l’acmé de la douleur et de l’inconfort « Mais qu’ai-je fait pour mériter le malheur qui s’abat sur moi, la souffrance que j’endure ». Au XIXe siècle, on distinguait les religions primitives des grandes religions de la planète sous deux aspects.

La peur et la souillure

Ces dernières seraient inspirées par la peur et inextricablement liées aux notions de souillure et d’hygiène : les primitifs seraient convaincus que ceux qui par inadvertance traversaient quelque ligne interdite étaient victimes d’effroyables catastrophes. Mais des anthropologues comme Mary Douglas, ne trouvent pas trace de cette peur. L’hygiène, en revanche, se révèle une excellente piste si nous savons la suivre en profitant des connaissances que nous avons de nos propres sociétés : plus nous connaissons les religions primitives, plus il nous apparaît qu’il y a, dans leurs structures symboliques, une place pour la méditation sur la saleté qui est aussi une réflexion sur le rapport de l’ordre au désordre, de l’être au non-être, de la vie à la mort. Freud, qui savait de quoi il parlait quand il faisait allusion à son cancer fortement, bien que lentement évolutif, a fini par avouer qu’il avait « bien enduré toutes les réalités répugnantes, mais (qu’il acceptait) mal les possibilités, (n’admettait pas) cette existence sous menace de congé. » Et d’ajouter « une campagne d’insensibilité m’enveloppe lentement. Ce que je constate sans me plaindre.

Devenir inorganique : qu’est-ce à dire ?

C’est aussi une issue naturelle, une façon de commencer à devenir inorganique ». Canguilhem commente : « entre la révolte excitée par l’idée du congé donné à la vie et l’acceptation résignée du retour à l’inorganique la maladie a fait son travail, qui est tourment et torture, souffrance infligée pour obtenir révélation. Les maladies sont les instruments de la vie par lesquels le vivant – lorsqu’il s’agit de l’homme – se voit contraint de s’avouer mortel ». Cette prise de conscience ne constitue pas en elle-même une bonne nouvelle. Elle annonce la fragilité du vivant et les désagréments que l’on doit s’attendre à éprouver, ressentir et observer à la suite de cette observation. Cette dernière ne saurait pas être objective puisqu’elle concerne l’être humain dont nous sommes les représentants, les apparentés, les exemplaires encore gardés dans le fragile équilibre de la santé avant de sombrer dans le désordre final du vivant. Pendant toute notre vie, nous cherchons à garder la stabilité, celle du cycliste auquel s’imposent les lois de l’équilibre à conserver à tout prix, faute de quoi la chute est imminente et immanente.

De la roue de la vie aux deux roues du vélo

Les pratiquants de cette technique de déplacement en savent quelque chose comme le réalisent les coureurs cyclistes affectés des contusions consécutives aux chutes provoquées par des conducteurs imprudents ou maladroits. Quand la chute survient, le blessé est ramassé et conduit à l’hôpital pour y évaluer l’étendue et la sévérité des dégâts infligés au corps meurtri. Ceux qui s’extraient du peloton par la force de leurs jarrets font figure de héros quitte à s’apercevoir que des remèdes, appelés maintenant dopage ont été servis qui font pousser des ailes sur ses épaules. Tant qu’ils ne sont pas déboulonnés de leur stèle, ils imposent leur loi, prescrivent leurs ordonnances, exigent la compensation de leurs actes valeureux. Auparavant, on avait fait appel à eux pour panser les plaies ouvertes, apaiser les souffrances des blessés de la course, accélérer les cicatrisations. Jusqu’au moment où on s’aperçoit que les médecins n’étaient que des gourous, les guérisseurs des porteurs de canettes et de produits dopants, les managers, des commerçants âpres au gain et aux honneurs. Est-ce pour autant la fin de la course ? Le tour recommencera dès l’année prochaine…