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Une philosophie de l’existence ou un soin au malade ?

Le sexe et le genre : une inégalité plus sociologique que biologique

Souci et responsabilité

mercredi 11 avril 2012, par Picospin

Rawls, très ou trop conscient des principes de justice qu’une société démocratique devait reconnaitre, avait souligné d’emblée l’exigence d’égalité des chances et l’objectif de favoriser le sort des personnes socialement les plus défavorisées. Parmi ces dernières, il en est une qui ajoute à cette défaveur celle du handicap biologique, lorsque, parvenu à l’âge de le vieillesse, se présente la vieillesse et la perspective rapprochée sinon imminente, en tout cas immanente de la mort.

Justice

Les théories contemporaines de la justice avaient négligé depuis longtemps la problématique de la répartition sociale des biens et des charges, paramétrage générique qui constitue un lourd fardeau d’inégalités. Attribuer à chacun ce qui lui revient requiert de se faire des personnes concernées une représentation qui se trouve conditionnée socialement et naturellement par des ajouts ou correctifs aux déterminations distinguant les hommes des femmes. Aristote n’a rien dit qui puisse modifier philosophiquement et politiquement le statut subalterne de la femme dans les théories classiques de la cité. Le présupposé hiérarchique naturel des êtres sous-tend chez lui la réflexion morale et politique et retentit profondément sur la vision des femmes. C’est ainsi qu’a été adoptée une définition du masculin comme norme anatomique, physiologique et physique du genre humain à partir de laquelle un pas a été franchi selon lequel la femme a été autorisée à subir le traitement de monstre porteur d’un difformité naturelle ce qui la conduisait en toute logique à être traitée en tant que recluse de type humain subordonné. Ce rejet dans une catégorie inférieure d’où elle n’est jamais vraiment sortie l’a dotée, en supplément de la fonction reproductrice qui, heureusement, n’est plus niée par personne, a fortiori par les mâles dominateurs qui contemplent de haut cet avantage de créativité qui leur échappe et qu’ils sont bien obligés de restituer aux femmes, parfois à contrecœur. Préoccupante semble la lenteur du processus par lequel la philosophie a fait évoluer sa représentation de la femme.

Vision des femmes

La vision des femmes qui les réduit à leur fonction naturelle et sociale, renforcée par un préjugé hiérarchique de supériorité masculine, ne pouvait que conduire, aux yeux de Susan Moller Okin, à la conclusion selon laquelle l’existence au sein de la famille détermine et englobe tout ce que l’on peut dire de la femme. Une approche traditionnelle qui conduit à penser que l’éthique féminine entretiendrait un lien direct et presque exclusif avec l’éthique de la famille, au sens où ’tous les critères de mortalité appliqués à la femme (seraient) déterminés, en conséquence, par sa fonction de génitrice de nouveaux citoyens et de gardienne du foyer’. Susan Moller Okin se penche sur le déficit de justice vécu par les femmes dans les sphères à la fois publiques et privées. Ces considérations sociologiques conduisent tout droit – par la médiation du droit – à une hiérarchisation des rôles psychologiques, politiques, statutaires, voulue par la civilisation partriarcale, statufiée et figée par l’institution de da famille, désormais et pour longtemps dirigée par le genre masculin jusqu’à ce que la libération des mœurs permette de modifier l’immuable classement des partenaires présents dans le groupe familial, les foyers reconstitués ou les dynamiques psychosomatiques bouleversées. C’est en tout cas ce qu’affirme Susan Moller Okin, citée par Ludivine Thiaw-Po-Une. Est-ce que la conception du « care » est susceptible d’opposer une conception féminine à une conception masculine de l’éthique, la première définie par l’attention à l’autre, le souci de l’autre, le sens de la responsabilité, les liens tissés entre nous-mêmes et un individu ou un ensemble de personnes, de proches, la seconde intéressée davantage par le droit, la justice, l’autonomie. C’est ce message qu’autrefois, il n’y a pas si longtemps, Martine Aubry, première secrétaire du Parti Socialiste, avait tenté de diffuser à la population française, sans grand succès il est vrai, car ni les termes, ni le discours, ni le rattachement de ce thème à celui de la solidarité n’avaient été compris, analysés, ou même soumis à un approfondissement potentiellement fécond.

Incompréhension

On a donc retiré le concept en le laissant flotter librement sans qu’aucun preneur ne se présente pour le faire fructifier et tenter de l’adapter à un cadre politique devenu urgent en raison de la proximité des élections présidentielles. On était loin des idées flottantes de Platon qui avaient rencontré un si grand succès depuis l’Antiquité. Certains pensent néanmoins que, la dignité de la femme étant en voie de réhabilitation après les interminables années de frustration, de mépris et de soumission auxquelles elle avait été confrontée, l’heure était venue de lui confier la délicate mais capitale mission de jeter un pont solide entre la tâche permanente de se soucier de l’autre et celle de militer en faveur d’une amélioration et d’une plus grande équité en matière de justice. A cet égard, l’exemple du conditionnement d’écrasement de la femme face à la toute-puissance de l’homme pouvait inciter à engager une réflexion plus rationnelle, plus tournée vers des bases originelles et débarrassée de la longue tradition du mâle dominateur, face à une féminité qualifiée de sournoise, diabolisée comme incitatrice à tous les péchés de l’humanité, face à l’homme, modèle de vertu, d’héroïsme et d’abnégation. Il se trouve que c’est justement à partir de cette dernière caractéristique que la femme est destinée, plus naturellement que socialement, à montrer ses capacités de don de soi, de consolatrice, de médiatrice de tous les encouragements à une vie d’action, de courage et de protection d’autrui, ne serait-ce qu’à l’égard des enfants dont elle assure, plus que l’homme non seulement la création, la mise en route dans la vie mais encore par la suite, le développement, l’insertion dans la vie familiale et sociétale et son accès à une destinée exclusivement maternelle ou, si possible, une combinaison harmonieuse, équitablement partagée entre profession et affection.

Canard-lapin

Comment a-t-il été possible de montrer sur le modèle du canard-lapin de Wittgenstein des perspectives complémentaires qu’on peut choisir de prendre en fonction du contexte et redéfinir le care et le juste en redéfinissant l’éthique ? La réflexion sur le care ouvre moins sur de nouvelles approches de l’éthique que sur la transformation du statut de ce dernier. Convient-il alors de se demander quel sens attribuer au vocabulaire, qu’il soit d’ordre éthique ou non, si on ne le relie pas au particularisme, autrement dit, l’intérêt pour le particulier ? Et notre philosophe de prendre pour exemple la transition graduelle d’un usage à l’autre comme on peut le découvrir dans le mot « bon. » La façon différente dont une personne parvient à en convaincre une autre de la qualité bonne ou mauvaise d’une chose fixe la signification selon laquelle le terme « bon » est utilisé dans un échange, un débat ou une discussion. Cette signification dépend du contexte de l’usage, du sens moins fixé que particulier du mot, de la praxis qui donne leur sens aux mots et des modifications de sens que nous leur apportons aux actes qu’il modifie et de l’usage que nous en faisons. Du particulier, on passe à la notion d’attention, de souci pour cette personne, cet objet, ce sujet défini, dans toute sa singularité, le domaine de la narration fournie et surtout de l’intérêt personnel que nous lui portons, puisque c’est cela qui nous importe, sans doute plus par rapprochement de la distance entre lui et nous que par considération morale plus ou moins éloignée de nos préoccupations. Est-ce par le degré d’importance accordée à la vulnérabilité, à la capacité d’attention, si proche de l’amour que se révèle la tyrannie du care, ce souci permanent de la responsabilité qui tenaille jour et nuit la conscience, ce réseau de neurones passant par tous les sites de stockage de la mémoire et de son traitement des données du souvenir, structure et squelette de notre « moi » sans lequel ces derniers s’effondrent en tant qu’éléments épars, disparates, inarticulés et dépourvus de sens, de cohésion sinon de cohérence ?

Anticipation et improvisation

Est-ce cette disposition nouvelle qui ouvre les perspectives de l’anticipation et de l’improvisation face à une situation sortant progressivement de l’ombre pour apparaitre à la lumière dans un changement de perspective sur les phénomènes si aléatoires que d’aucuns (Wittgenstein) pensent qu’il s’agit davantage de « possibilités de phénomènes » comme un pari sur des aléas ? Au sortir de cette description du care, se présente la sensibilité, la perception, le « feeling », l’intérêt pour le particulier, termes qui entrent de plain pied dans le concept du care. La psychologie de la forme ou gestaltisme Gestaltpsychologie est une théorie psychologique, philosophique et biologique, selon laquelle les processus de la perception et de la représentation mentale traitent spontanément les phénomènes comme des ensembles structurés (les formes) et non comme une simple addition ou juxtaposition d’éléments. La théorie gestaltiste qui a été proposée au début du XXe siècle, se base sur plusieurs postulats telles que la présentation des activités psychiques dans un système complexe et ouvert, dans lequel chaque système partiel est déterminé par sa relation à ses méta-systèmes 2°/ un système conçu comme une unité dynamique, définie par les relations entre ses éléments psychologiques, 3/ un système tendant vers une balance entre toutes ses qualités pour permettre une perception concise et claire, la « bonne forme. Si la généralité philosophique est mépris du cas particulier, ce dernier reste l’objet essentiel, le « souci » dans la vision dès lors qu’on se tourne vers le care. Celui-ci devient domaine d’exploration de l’intérêt personnel manifesté prioritairement pour tout ce qui compte, ce qui est sélectionné à notre intention et pour notre attention. S’y ajoute, en filigrane ou non, une vision morale dont la texture peut apparaitre sous forme visuelle, sonore ou tactile, ce qui la rend instable en tant que concept qui ne peut être fixé ni par la reconnaissance des gestes, des manières ou des styles.

Compétence morale

La compétence morale est moins le fruit de la connaissance que d’un apprentissage de la sensibilité recueillie ou travaillée à des distances variables de l’objet de l’investigation et d’une initiation à une forme de vie et une formation sensible par l’exemplarité ce qui ne dispense pas d’y chercher la signification qu’elle véhicule. On apprend à voir en éthique et cet apprentissage est indissociable de son approche par la vertu. Ce préalable est d’autant plus important que l’éthique ne renvoie pas constamment à une description des pratiques mais à leur exploration au travers de laquelle l’aboutissement conduit à la vision complète de ce qui avait été supposé avant d’avoir été mis en mots. Ceux-ci se conjuguent dans la minceur comme le bien ou le juste, dans l’épaisseur, comme la lâcheté ou la douceur, dans l’adaptation au care avec l’attention à autrui ou la sensibilité dont on aurait du mal à déterminer une extension stable ou une signification déterminée.

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