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Mémoire externalisée

Le smartphone est-il un chapelet ?

Un téléphone ou un appel au ciel ?

mardi 1er novembre 2016, par Picospin

Il reste le sentiment vague de telle époque ancienne, un rêve, une rencontre, une robe imprimée (ou était-ce un livre ?), une humiliation. La nostalgie ne va pas sans un peu d’écœurement : nous avons trop vécu, mais nous ne savons plus très bien quoi.

Souvenirs englués

Faut-il un philosophe de la dimension de Merleau-Ponty pour nous ramener à la raison, c’est à dire aux justes proportions, aux souvenirs non englués dans les méandres de la mémoire mais plutôt disponibles à l’heure où nous avons besoin de les capter pour en faire des lambeaux de témoignages sur le passé qui trop souvent achoppe sur l’hésitation, la menace de l’invention, le mélange avec l’imaginaire. Le risque de la mémoire polluée par le présent trop présent, le passé déformé, voire l’avenir menacé à tout moment pour s’emparer des souvenirs qui angoissent, des allusions qui inquiètent, des évocations qui glacent se dresse à chaque inflexion du souvenir, chaque croyance dérivée d’histoires vécues puis transformées en stocks de mémoires rangés dans les entrepôts de l’existence. Que sont-ils devenus après leur transfert dans des caves plus lointaines où s’agitent les araignées promptes à tisser leurs toiles pour les recouvrir ?

Légendes, mythes, sagas

Ces souvenirs devenus légendes, mythes ou sagas tendent à quitter leur demeure attitrée depuis le début des âges pour rejoindre les caches plus confortables, sécurisées, inviolables des nouveaux chapelets offerts par les technologies des instruments électroniques miniaturisés, chaque seconde consultés par des doigts de plus en plus experts à mesure que l’habitude, l’entrainement, la pratique les oblige à se promener sur de minuscules touches, devenues les relais de la pensée. Peut-on dire que l’on pense plus souvent avec ses doigts qu’avec son esprit ? C’est le sentiment que l’on a quand on monte dans une rame de métro pour contempler les doigts agiles des passagers se promenant à toute vitesse et avec adresse sur les touches des téléphones mobiles devenus outils de récupération des souvenirs nécessaires à la conduite des gestes pratiques du quotidien et des rappels des opérations à accomplir pour survivre au jour le jour. Peut-on appeler ces instruments et ces gestes les appareils et procédures de la mémoire externalisée ?

Des dépôts dans le monde

Le cerveau et le monde sont engagés par des liens de causes à effets dans une danse interactive continue destinée à produire des actions capables de s’adapter aux besoins vitaux de l’existence. Les véhicules des représentations mémorielles comme les processus impliqués dans la mémorisation peuvent se propager en dehors du cerveau et rester à l’état de dépôt dans le monde. Nos capacités à résoudre des problèmes dépendent de nos aptitudes à faire disparaître des raisonnements pour les remplacer par des créations d’environnements. Il en est de même des nos capacités à accéder aux masses de données, à manipuler d’immenses quantités d’informations quand elles dépendent des réseaux technologiques et symboliques que nous avons construits afin de nous y brancher.

Une métaphore ?

La mémoire externalisée ne se réduit pas à une simple métaphore comme pourraient l’être des informations prises sur un simple carnet et devenir des données identiques à des représentations mentales à condition de satisfaire des critères d’accessibilité et de fiabilité. Mais des éléments internes et externes disparates peuvent être cooptés simultanément pour être disposés dans des systèmes cognitifs intégrés pourvus de propriétés nettement distinctes de celles attachées aux éléments internes ou externes pris isolément. Les moyens utilisés pour le stockage, le transmission et la transformation des informations ont chacun leurs propres avantages. Il en est ainsi des différents types de d’échafaudage des mémoires utilisés par les hommes depuis les nœuds, les rimes, les codes, les diagrammes comme les photographies, les livres, les rituels, les ordinateurs tous dotés de propriétés spécifiques de sorte que les ressources dont disposent les historiens, les théoriciens, les sociologues remplissent tous des rôles au sein des sciences cognitives.

Système symboliques

Pas plus que la nature pérenne et extensible des systèmes symboliques n’a effectivement modifié l’écosystème dans lequel le cerveau se développe, les divers systèmes destinés à maintenir indéfiniment les informations, de même ne saurait-on offrir à tous les moyens disponibles pour ce faire la garantie indélébile du succès dans ces domaines. Les sciences de ces interfaces auront à négocier leur accouplement avec les divers systèmes mnémoniques tels que les outils, les étiquetages, les technologies ou les intégrations des cerveaux. Peut-être sera-t-il difficile de trouver des pistes de recherche à la découverte d’une législation conforme au juste besoin dans le domaine étant donné les critiques qui accusent déjà que l’extension illimitée du cerveau est impossible à envisager ? Dès lors, ne devra-t-on pas explorer la possibilité de confier à d’autres philosophes le soin de colliger des cas particuliers à partir de données pluridisciplinaires traitant des questions de mémoires et de souvenirs ?

Exportation et stockage

L’exportation des données de la mémoire vers des lieux considérés comme les nuages récepteurs de masses d’informations est-elle une solution à l’encombrement de la mémoire par des faits, souvenirs ou évènements inutiles ? Ou constitue-t-elle un soulagement pour le cerveau qui en garantirait la conservation ? La délégation à des appareils « off shore » est-elle une libération pour l’homme ou un nouvel esclavage par lequel ce dernier, dûment connecté, serait aux ordres des instructions émanant de ses propres aides mnémotechniques issues de l’informatique ?