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Leçons d’une divulgation : dénonciation, délation, calomnie ou injustice ?

vendredi 21 décembre 2007, par Picospin

Le premier ministre semble en être convaincu si l’on en croit ses déclarations selon lesquelles il fallait toujours mettre ses actes en conformité avec ses paroles. Ce qui est savoureux dans cette affaire, ce sont les toutes récentes déclarations de « l’accusé » à peine quelques jours avant son « expulsion morale » de « son » appartement.. Il n’avait pas craint, avant l’officialisation de l’affaire, en tant que principal interlocuteur des associations de défense des sans-abri, de vilipender le maintien abusif de certains locataires aisés dans des logements sociaux qu’il qualifiait de « scandaleux ».

Humour ?

Cette opinion tient plus de l’humour que de la réalité si l’on veut bien prendre en compte que depuis 1981, cet actuel chef de cabinet de la Ministre du Logement, Christine Boutin occupait un bel appartement dans le quartier cossu de Port-Royal, sous les auspices du Maire de la capitale de l’époque qui n’était autre que l’ancien Président de la République. La question maintenant est de savoir si une ou plusieurs personnalités d’un certain ou du même rang ont bénéficié d’avantages comparables au nom de la fonctions qu’ils ont exercée à un moment donné de leur carrière. Cette courte information appelle plusieurs commentaires et interrogations sur des sujets aussi divers que justice et injustice, dénonciation, calomnie et délation, avantages acquis, nécessaires ou mérités.

1. Justice

Sur les notions de justice, on peut s’interroger sur les raisons qui ont privilégié la personne en cause à laquelle a été attribuée cette habitation bien située sur l’échiquier parisien, à courte distance des temples où se font et se défont les carrières, l’accession au pouvoir et se nouent les relations et amitiés favorables à l’obtention des postes de l’avenir. Alors que le Président de la République en train de se dévoiler devant son public en compagnie d’une beauté qui hésite entre la carrière de mannequin et celle de chanteuse, fonce à toute allure vers la ville éternelle pour y recevoir la sanctification du Pape, il lui est difficile sans doute d’oublier la présence, à quelques mètres de son propre habitat de quelques sans logis en proie aux rigueurs du froid et du gèle et qui ne sont défendus ni par un appartement hautement protecteur ni a fortiori par une attention particulière des instruments ou de l’architecture de l’Eglise. De cette justice, Saint Augustin disait déjà que la vertu qui caractérise le citoyen en tant que tel et qui ordonne tous les citoyens à la fin ou au bien commun de la cité est la justice. En réglementant les relations entre les hommes, elle préserve la paix, premier bien commun de la société et condition préalable de tous les autres bienfaits procurés par cette dernière. Pour lui et en référence à Cicéron, la société civile ou la république est un rassemblement d’hommes associés par une reconnaissance commune du droit et par une communauté d’intérêts. La justice, au sens le plus élevé commande d’ordonner convenablement toutes choses selon la raison. Cet ordre existe lorsque le corps est gouverné par l’âme, lorsque les appétits inférieurs sont gouvernés par la raison et lorsque la raison elle-même est gouvernée par Dieu. La sainte Ecriture enseigne que, rompue par le péché, l’harmonie devient concupiscence et vain désir de l’homme d’imposer sa domination sur ses semblables.

2. Loi

Plus tard Maïmonide dans le « Guide des Perplexes » examine le besoin de la loi en vertu du fait que l’homme est un animal politique qui a besoin de réflexion et de prévision pour survivre. C’est grâce à sa faculté rationnelle au moyen de laquelle il prévoit et pense que l’homme peut accomplir ce qui est nécessaire pour sa conservation. La nourriture, la logement, le vêtement nécessitent tous l’application d’un art à la matière naturelle brute afin de la rendre utilisable par l’homme. Les lois devraient correspondre aux deux points de la perfectibilité des êtres humains : la perfection du corps et celle de l’âme, l’établissement d’un bon ordre de la cité, la disparition de l’injustice et des mauvaises actions des citoyens.

3. Acte citoyen ?

La frontière n’est pas toujours aisée à tracer, entre acte citoyen et coup bas. Sans dénonciation, anonyme ou non, sans les confidences plus ou moins spontanées des protagonistes, nombre de faits divers n’auraient jamais pu trouver de solution. Quelques évolutions récentes du droit français encouragent la dénonciation. Ainsi, la loi autorise désormais, sous certaines conditions, les témoignages sous X. sans lesquels certaines affaires politico-financières n’auraient jamais vu le jour. Quant aux criminels désireux de s’épancher, ils peuvent revendiquer le statut de « repentis ». Dénoncer est, en revanche, un terme neutre. La délation est une faute, car elle n’est pas fondée sur l’amour de la justice, sur la volonté de protéger les victimes ou les faibles, mais sur l’intérêt personnel. Les Français sont viscéralement réfractaires à une société de l’ordre moral, dans laquelle chacun serait un dénonciateur en puissance. La vie en commun nécessite tolérance, compassion et discrétion. Contrairement à ce que beaucoup croient, ce n’est pas la dénonciation qui fait la délation, ce sont ses motivations - haine, appât du gain, amour propre.

Militant de la mémoire

Quand Serge Klarsfeld dénonçait des criminels nazis réfugiés en Amérique du Sud, personne ne le traitait de délateur. Tout le monde voyait en lui un militant de la justice et de la mémoire. Quand Zola publiait son J’accuse pour débusquer les trucages des antidreyfusards, personne ne l’a taxé de délation. Quand quelqu’un accuse les parents d’un enfant maltraité, on applaudit l’acte citoyen. Et celui qui dénonce une bande de voyous sévissant dans un quartier de banlieue n’est pas davantage un délateur. La délation est une faute car elle n’est pas fondée sur l’amour de la justice, sur la volonté de protéger la victime ou le faible mais l’intérêt personnel. Dans certains cas, est-ce que la délation peut valoir mieux que la non-dénonciation de crime, qui serait presque toujours une faute morale ? Le traumatisme de l’occupation n’a pas joué le moindre rôle dans l’aversion contre la dénonciation presque viscérale et intégrée chez chaque Français qui l’a personnellement vécue.

Questionnement éthique :

1. La justice est-elle une condition impérative de la vie en société, surtout au sein d’une petite communauté comme l’est devenue celle des villes dans les nations développées ?

2. Est-il légitime de dénoncer tout comportement frauduleux, injuste, dangereux pour l’équilibre de la société même si c’est au prix d’une moindre considération par la société à laquelle appartient le dénonciateur ?

3. Est-ce que l’amitié entre individus justifie l’attribution de privilèges ou de services rendus même au prix d’injustices envers d’autres ?

4. Que penser de certains codes d’honneur en vigueur dans certaines sociétés où la notion de clan, de famille, de proximité l’emporte sur celle de justice, d’honnêteté ou de probité ?