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Une montagne sacrée ?

Les Abruzzes en colère

Monsieur Cassandre est-il en forme ?

mercredi 8 avril 2009, par Picospin

Chaque fois, on déclenche le parapluie de l’évaluation des certitudes, des incertitudes et des négations, position bien connue chez les négationnistes qui nient les évènements du passé pour mieux asseoir ceux du présent et prévoir ceux du futur. La terre a tremblé dans les Abruzzes, région d’Italie dont nous avons déjà parlé hier pour situer ses particularités, ses installations, ses domaines d’excellence et ses connexions avec le monde scientifique, les institutions internationales et les stigmates de sa culture.

La terre tremble : pourquoi ?

Un tremblement de terre résulte de la libération brusque d’énergie accumulée par les déplacements et les frictions des différentes plaques de la croûte terrestre tectonique des plaques. La plupart des tremblements de terre qui ne sont pas nécessairement tous ressentis par les habitants, sont localisés sur des failles et plus rarement dus à l’activité volcanique. Si près de 100.000 séismes sont enregistrés par an sur la planète, les plus puissants d’entre eux comptent parmi les catastrophes naturelles les plus destructrices. Les séismes tectoniques sont les plus fréquents et les plus dévastateurs se produisent aux limites des plaques qui glissent entre deux milieux rocheux. Ce glissement, localisé sur une ou plusieurs failles, est bloqué durant les périodes inter-sismiques si bien que l’énergie s’y accumule par déformation élastique des roches. Cette énergie, qui n’est pas relâchée en une seule secousse, peut être suivie de plusieurs réajustements avant de retrouver une configuration stable. Des répliques d’amplitude décroissante, et sur une durée de quelques minutes à plus d’un an surviennent à la suite de la secousse principale. Elles sont parfois plus dévastatrices que la secousse principale, car elles peuvent faire s’écrouler des bâtiments qui n’avaient été que endommagés, alors que les secours sont déjà en cours . Il peut aussi se produire une réplique plus puissante encore que la secousse principale quelle que soit sa magnitude. Cet événement naturel au cours de la vie de notre globe terrestre survient si fréquemment que des dispositifs de prévention et d’anticipation sont prévus pour permettre aux autorités responsable de la protection des personnes de prendre les mesures nécessaires, moins pour éviter la survenue de telles manifestations qu’à en amortir les conséquences sur les habitants des régions touchées.

Un chercheur expert

Or, il se trouve qu’un des chercheurs en physique de la région, chargé de participer à la chasse aux neutrinos que nous avons évoquée lors de la description du site du Gran Sasso, dit avoir prévu la survenue des mouvements devant aboutir aux secousses telluriques qui ont abattu des pans de murs d’habitations, d’églises et d’architectures de la région. Que vaut cette déclaration, même si elle vient d’un homme de science habitué à travailler dans un secteur sophistiqué de la recherche ? Difficile d’en juger la pertinence, la fiabilité, le bien fondé d’autant plus que si ses prévisions ont été diffusées par lui-même à maintes reprises pendant la période précédant immédiatement l’évènement, personne n’en a tenu compte. On peut se demander pourquoi ? On sait à quel point les gens sont rébarbatifs à toute information pessimiste. Au lieu de les inciter à prendre des précautions, ils préfèrent adopter la position de l’autruche et se réfugier dans un optimisme infantile, à l’écart des réalités pour rester enveloppés dans de tièdes édredons, à l’abri des intempéries. On sait à quel point on cherche à éviter les rencontres avec Cassandre dont la première prédiction concerne la guerre de Troie et ses conséquences. Elle prévient son frère Pâris que son voyage à Sparte l’amènera à enlever Hélène et causera ainsi la perte de Troie. Lorsque Pâris y ramène Hélène, elle est la seule à prédire le malheur, au moment où les Troyens sont encore subjugués par sa beauté. Elle prédira également que le fameux cheval utilisé par les Grecs est un subterfuge qui conduira Troie à sa perte. Plus Cassandre voit l’avenir avec précision, moins on l’écoute. En transe, elle annonce des événements terribles dans un délire qui la fait passer pour folle et fuir la plupart de ses interlocuteurs. Elle répand ainsi le malheur : les princes étrangers qui la courtisent, luttant aux côtés des Troyens, tombent sous le coup des guerriers grecs. Cassandre, vouée à rester seule, ne se mariera plus jamais.

Prédictions pessimistes

Les prédictions de Monsieur Cassandre des Abruzzes se sont avérées si exactes même si elles ont semé la panique dans le village de Sulmona et que sa population a ressenti des secousses sismiques, que ses habitants se sont retrouvés dans la rue avec leurs matelas. Le maire ne savait plus s’il devait déclencher un plan d’évacuation ou appeler au calme. Or le séisme était de magnitude 4 sur l’échelle de Richter, donc trop faible pour justifier la panique semée dans la région d’où les difficultés auxquelles Giampaolo Giuliani a dû faire face par la suite. Guido Bertolaso, le chef de la protection civile italienne, a réclamé que soient punis ces "imbéciles qui se divertissent" en diffusant des informations fausses. C’est alors qu’une décision de justice a placé un baillon sur sa bouche lui a fait retirer du web ses travaux de recherches et lui a imposé de mettre fin à ses déclarations et ses alertes. Ces errements sont une fois de plus à mettre au compte de l’ignorance, du non respect pour le savoir des uns et le mépris pour la vérité des autres. La détection des prévisions dépendait de la quantité de rayonnement radon émis par la croute terrestre. A partir de ce moment, le problème de la divulgation des informations et du comportement des autorités s’est déplacé vers les deux principes les plus actualisés de notre époque : celui de précaution et celui de responsabilité qui sont exhibés en permanence pour témoigner de la rationalité et du bien fondé, du « bon sens » des décisions prises par les autorités. C’est en fonction de la position respective du fléau de la balance entre ces deux pôles que seront jugés les actes des responsables officiels qui seront décorés ou honnis selon la justesse des paris et la validité et l’efficacité des mesures préconisées.

Obscurantisme

Dans l’obscurantisme ambiant, les décisions reposaient plus sur le hasard que sur des arguments scientifiques. Elles ne pouvaient être générées qu’à partir de la somme nulle de la précaution tendant vers un « risque absolument minimum », équivalent d’une règle d’abstention par laquelle il fallait tout faire pour éviter le moindre risque. Même si on peut formuler des réserves justifiées sur les approches catastrophistes, il faut reconnaître que l’homme a le devenir du monde entre ses mains. Penser cette nouveauté et y trouver une inspiration effective pour la décision politique et économique est une exigence actuelle. La précaution n’est pas une simple technique de prévention des risques et de la responsabilité. Elle affirme que les hommes doivent se faire les gardiens de l’humanité et exiger le risque zéro de conduire à l’apocalypse. Compte tenu de l’incertitude structurelle sur les conséquences lointaines de nos actions, la seule possibilité d’une fin apocalyptique doit suffire à mettre à l’écart une action soupçonnée : aucune considération de probabilité ou de plausibilité ne doit intervenir ici. Cette règle est reprise dans certaines positions selon lesquelles « un décideur ne se lance dans une action que s’il est certain qu’elle ne comporte aucun risque environnemental ou sanitaire ».

Un paradoxe ?

Si on veut aller plus loin pour tendre vers le risque 0, il vaut mieux s’adresser au paradoxe d’Ellsberg selon lequel la prise en compte précoce d’un risque déplace mécaniquement le centre de gravité de ces dommages vers une aggravation. La précocité de la prise en compte du risque provoque son aggravation qui à son tour exige une plus grande sévérité des mesures de précaution. Au voisinage de l’ignorance, tout serait possible, dont les pires catastrophes ce qui inciterait à s’abstenir de tout faire. A l’extrême, toute innovation, considérée de façon précoce, devrait être écartée. Ce serait une attitude conservatrice, tendant au maintien du statu quo, ce qui est typique de la résistance au changement et de l’aversion à l’incertitude, tous deux susceptibles d’engendrer ses propres risques par un manque d’adaptation aux évolutions. En toute logique, il n’est pas plus raisonnable d’exiger des certitudes sur l’absence d’un dommage avant d’autoriser une activité ou une technique qu’il ne le serait d’exiger des certitudes sur l’existence d’un dommage pour commencer à prendre des mesures de prévention. La précaution doit s’inventer dans l’entre-deux borné par ces deux extrêmes.

Questionnement éthique :

1. Quelle relation peut-il y avoir entre les principes de précaution, de responsabilité et l’éthique ?

2. Dans un cas comme celui d’une mesure à prendre pour sauver le maximum de personnes menacées par un tremblement de terre, était-il opportun de donner priorité au principe de précaution puisque le risque de suivre les conclusions et les conseils du physicien travaillant sous le Gran Sasso était pratiquement nul ? La conclusion à en tirer était de les suivre quitte à passer pour ridicule au cas où l’évènement prédit n’aurait pas eu lieu.

3. La situation est-elle identique dans les cas où un certain risque financier devrait être pris dans le cadre d’une recherche scientifique ou médicale à partir d’expériences sur l’animal ce qui serait regrettable mais nullement rédhibitoire puisque le but final est de guérir des êtres humains ou de les protéger d’une contamination par un envahisseur étranger fut-il viral, microbien ou inhibiteur d’une nécessaire réaction immunologique ?

4. Est-il juste dans le cas du principe de précaution d’affirmer que son application même non systématique mais toutefois assez fréquente risquerait de paralyser complètement toute recherche ?