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Les SDF, les nantis et les logements de luxe surnuméraires

mercredi 19 décembre 2007, par Picospin

Ce mélange n’est pas explosif pour le moment tant que les deux versants de cette représentation par des images disjointes restent suffisamment écartés l’un de l’autre pour ne pas être réunis pour constituer une bombe qui dépasse le seuil de tolérance de la société. Comme cela vient d’être dit, la formule du travailler plus pour gagner plus s’est transformée en une autre, moins alléchante et moins optimiste. Celle-ci devient, par le tour d’une « contre-magie », quelque chose comme gagner plus pour manger moins.

Les sans logis ? Qui sont-ils ?

Avant d’aborder le sujet dramatique des sans logis, qu’il nous soit permis d’accrocher quelques définitions indispensables à la compréhension d’un sujet qui mobilise les consciences à défaut de susciter une aide efficace. Ils est intéressant de constater que l’enseignement et la culture en France sont devenus si abstraits que chacun se croit dans l’obligation d’ajouter à chaque phrase l’adverbe concrètement comme si on ne parlait jamais d’une situation réelle mais de virtualités détachées de la réalité. Ce langage a l’avantage de désincarner les véritables malheurs de l’homme pour les transfigurer en métaphores, abstractions, ou allégories. Les faits sont fort différents. Un sans domicile fixe (SDF) est une personne qui dort dans la rue ou dans des foyers d’accueil. On parle aussi de sans abri ou d’itinérant. Le mot clochard a tendance à tomber en désuétude à cause de sa connotation péjorative et réductrice (« la Cloche » désigne parfois l’ensemble des clochards. SDF est le nouveau nom en France depuis le milieu des années 1980 qui succède à la notion de vagabond, de chemineau (celui qui « fait le chemin »), si présent dans la vie en France au XIXe siècle. Les sans-abris sont souvent qualifiés de personnes en situation d’exclusion sociale, bien que ce terme prête à débats. Quelques rares sans-abris travaillent et peuvent donc difficilement être qualifiés de « marginaux ». On ne peut le situer exactement. Le terme de « sans domicile fixe » qui apparait dès le XIXe siècle sur les registres de police, renvoie à une longue tradition de gestion de la pauvreté et de la mendicité. Les analyses de la pauvreté, les méthodes employées pour lutter contre elle ont profondément évolué depuis l’Ancien Régime. Dans la période des années 1950 à nos jours, les concepts de pauvreté et de mendicité ont beaucoup évolué. Durant l’optimiste période de l’après-guerre, on a pensé que la formidable croissance économique permettrait, sinon son éradication, du moins sa quasi disparition. N’importe qui peut, du jour au lendemain, se retrouver dans la rue, sans logement, sans ressources, sans aides, livré à soi-même, dans l’indifférence générale. Au milieu des difficultés rencontrées, on recense classiquement : une maladie, des relations familiales malsaines ou encore une rupture physique avec sa famille, un divorce, le décès d’un ou des parents, la perte d’un emploi, l’endettement ou le surendettement. On peut donc s’inquiéter du sort que l’avenir réserve aux sans-abri puisque le présent influence le futur. Enfin, des raisons d’ordre économique peuvent justifier ce constat alarmant. D’après une enquête INSEE datant de 1999, les transformations de l’économie, du niveau de qualification requis pour trouver un emploi, la baisse du nombre de logements bon marché par rapport au nombre de personnes dont les revenus sont faibles, ainsi que les conditions toujours plus difficiles pour accéder à un logement locatif, expliquent principalement la montée du nombre de sans abri. Martin HIRSCH, ex-président d’Emmaüs France, Haut-Commissaire chargé de la mise en place du revenu de solidarité active, a publié en octobre "La pauvreté en héritage : Deux millions d’enfants pauvres en France", puisque deux millions d’enfants y vivent aujourd’hui dans la pauvreté. Que sait-on véritablement de leur vie quotidienne, de leurs inquiétudes, des blessures causées par le regard des autres, de leurs rêves déjà occultés ? Que sait-on de leur manque d’enfance ? Comment les familles survivent-elles, confrontées à l’accumulation des difficultés ? Pourquoi notre si beau modèle social laisse-t-il tant d’espoirs se briser ? Les échéances politiques de l’année 2007 auront-elles une influence sur leur sort ? Seront-ils les oubliés des programmes présidentiels ? Ou bien notre pays sera-t-il capable de lancer un véritable plan destiné à vaincre la pauvreté des enfants ?

Des pistes de salut

Des pistes existent pour stopper la progression de la misère. Elles ont été élaborées par des responsables d’associations, des syndicalistes, des élus, des chercheurs qui sont tous persuadés qu’il est possible de réduire la pauvreté des enfants dans un pays riche comme le nôtre. Elles sont présentées ici, à partir de récits qui illustrent les innombrables obstacles auxquels se heurtent les familles confrontées à la pauvreté. Emploi, éducation, logement, accueil des jeunes enfants, santé, nutrition, surendettement, revenu de solidarité active : loin des théories et des généralités, ce livre montre comment une volonté politique forte pourrait faire reculer la pauvreté. Il est vivement conseillé, pour se faire une idée pertinente de ce qu’est la pauvreté en France, de lire le numéro exceptionnel d’octobre 2007 du magazine Convergence intitulé "Alerte pauvreté" édité par le Secours Populaire Français.

L’âge moyen des SDF

Les SDF à Paris ont une structure par âge assez différente de celle du reste de la population parisienne. Il y a beaucoup moins de personnes âgées de plus de 60 ans :22% des hommes SDF à Paris ont entre 18 et 30 ans,. 57% des hommes ont entre 31 et 50 ans. 19% des hommes ont entre 50 et 64 ans. 48% des femmes SDF à Paris ont entre 18 et 30 ans, 45% des femmes ont entre 31 et 50 ans, 17% des SDF de Paris, tout comme aux USA d’ailleurs, sont des femmes, 1 femme SDF sur 3 à PARIS est accompagnée d’enfants, avec ou sans conjoint, 57 % , 28% des hommes SDF ont déclaré avoir eu, avant la rue, une profession itinérante, les conduisant à se déplacer de ville en ville durant des années (ouvriers bâtiment, routiers, déménageurs, mariniers, représentants commerce, restauration, spectacle). Environ 25% des hommes SDF déclarent travailler.Un SDF homme sur 5 ne peut préciser le métier de son père, soit qu’il ne l’ait pas connu, soit que les liens avec lui aient été rompus très tôt. Pour les 4 SDF hommes restants, 49% ont un père ouvrier. Les moins de 34 ans ont plus souvent que leurs aînés un père artisan ou commerçant. On se rend compte qu’il existe plein de signes avant-coureurs sur la probabilité de se retrouver à la rue. Étant donné que toute société se trouve confrontée à de tels problèmes, on comprend mieux que le sans-abrisme soit universel. Nous n’affirmons pas que ces problèmes lorsqu’ils nous touchent nous envoient nécessairement à la rue mais que souvent lorsqu’une personne se retrouve SDF, elle a une grande chance d’avoir été touchée par une de ces raisons. Cela dit, il existe des explications volontaristes qui disent que les gens sont dans la rue principalement par choix.

Style de vie au choix ?

Le "sans-abrisme" est vu comme un style de vie qui est choisi et non imposé. En effet, les individus ont des options et ils sont en partie responsables de la situation dans laquelle ils se trouvent. Un tel raisonnement sur le volontarisme tient une grande importance en politique et ce, en partie parce que cela exempt les hommes politiques, les structures politiques ainsi que les tendances auxquelles ils sont associés, de responsabilités directes vis-à-vis de certains problèmes sociaux auxquels ils sont confrontés. Le phénomène du sans-abrisme est donc, selon eux, une entreprise volontaire. Certains agents de la police urbaine possèdent un point de vue similaire, bien que moins charitable. Ils attribuent la mendicité non pas aux forces sociales, aux problèmes personnels ou à la malchance mais bien davantage à un choix peu réfléchi. Quand on se retourne vers les sans-abri eux-mêmes, on trouve peu de soutien à cette explication volontariste. Ce n’est pas une des raisons les plus fréquemment évoquées pour expliquer les raisons de leur présence dans la rue. Dans cette étude, à peine un peu plus de 5% des sans-abri avec lesquels les auteurs de l’étude ont discuté le sont par choix.

Le monde du sans-abri : un stress permanent

L’univers du sans-abri, dans lequel règne la loi du plus fort, s’avère hostile et nécessite une lutte et une méfiance de tous les instants afin de survivre. Ces conditions de vie impliquent un stress important et quasi permanent. L’individu qui devient sans-abri doit s’adapter à ce nouveau monde et ceci a des répercussions dans de nombreux domaines. La notion de la temporalité y est l’un des aspects affectés. En effet, le sans-abri perd toute signification du sens du long ou du moyen terme, car il est mobilisé par l’immédiateté. Lorsqu’il a faim, il lui faut trouver de la nourriture tout de suite. Ainsi, tous les repères temporels disparaissent, contraignant le sans-abri à s’en créer de nouveaux au fil du temps. Dans cet univers hostile, des groupes peuvent se former, mais au prix d’une cohésion fragile. En effet, il s’agit plus de rassemblements d’individus que de groupes à proprement parler, étant donné l’absence de réels sentiments d’appartenance. Leur unique élément de stabilité ne viendrait que d’un lien géographique : une table, un parc, un banc. Le monde du sans-abri affecte une conception particulière de la santé. De ce fait, le sans-abri ne peut pas se permettre de tomber malade, étant donné la lutte qu’il mène quotidiennement pour survivre. La maladie reste cependant une réalité qui est d’autant plus difficile à vivre dans un monde pareil que la protection sociale et l’assurance maladie permettent maintenant de vivre dans des conditions d’hygiène convenables et de bénéficier des soins appropriés même dans les pathologies plus graves. Elle est également perçue comme dévastatrice, en raison d’une image de soi déjà dévalorisée par le mode de vie socio-économique. Le sans-abri tend à diagnostiquer lui-même son mal afin de garder un minimum de contrôle sur sa vie et sur lui-même. De nombreux syndromes sont liés à la vie dans la rue comme l’incontinence, la cataracte, le diabète, l’ulcère de l’estomac, l’arythmie cardiaque, la pleurésie. La plupart des sans-abri se plaignent de problèmes respiratoires ou dermatologiques. lLe corps sert simplement d’outil pour subvenir aux besoins vitaux et, dans cette optique, doit être fonctionnel. Toutefois, une contradiction apparait : la priorité n’est pas toujours accordée à la santé, alors qu’elle permettrait au corps d’avoir un fonctionnement optimal et de remplir les conditions nécessaires à la vie dans la rue. Les "Lits Halte Soins Santé" sont des structure d’hébergement temporaire qui s’adressent aux personnes sans domicile fixe, sans distinction de pathologie, quelle que soit leur situation administrative, et dont l’état de santé nécessite une prise en charge sanitaire (hors soins nécessitant une hospitalisation) et un accompagnement social. La durée de séjour prévisionnelle est fixée à moins de deux mois en accord avec l’avis médical. Les personnes sont prises en charge par une équipe pluridisciplinaire qui assure les soins en continu. L’importance accordée à l’hygiène varie selon les cas : certains utilisent des douches mises à disposition par des institutions ou des connaissances, alors que d’autres ne se lavent jamais.

Vêtements dans les poubelles

La plupart du temps, les vêtements ne sont pas entretenus, sont portés de jour comme de nuit et lorsqu’ils sont salis ou abîmés, sont jetés. Cependant, les sans-abri ont la possibilité de laver leurs habits grâce à des machines mises à leur disposition dans les centres d’hébergement. Ils peuvent se procurer des vêtements par l’intermédiaire d’œuvres caritatives qui les achètent sur leurs fonds propres ou "réutilisent" des habits donnés par ceux qui en ont. L’habillement n’a plus de fonction sociale mais constitue le seul rempart contre les aléas climatiques. Il convient de rappeler que les vêtements peuvent voir des inconvénients s’ils ne sont pas lavés régulièrement. La sexualité est perturbée autant chez les hommes que chez les femmes et les relations ne durent en général pas longtemps. L’important stress lié à la vie dans la rue a pour conséquence une aménorrhée chez les femmes. Une telle perturbation physiologique atteste de l’ampleur de ce stress qui, de ce fait, remet en question la féminité des femmes sans-abri. En outre, celles-ci préfèreront rester avec un homme violent, du moment que celui-ci peut leur offrir un toit. Quant aux hommes, ils se plaignent d’impuissance et ont parfois recours à des prostituées. Les sans-abri sont également confrontés au problème de l’alimentation en ce qui concerne leur qualité (dates de péremption dépassées, aliments trop cuits, conservation inadéquate), la diététique (trop de gras et trop de sucre), ainsi qu’à l’absence de repas considéré comme évènement social. L’alcool est une substance très présente dans la vie de la rue, tout en restant la drogue la plus dangereuse à long terme. Elle remplit de nombreuses fonctions, facilite l’action de mendicité, aide à lutter contre le froid et la douleur, facilite l’endormissement, crée une ambiance qui relativise les problèmes, favorise les regroupements d’individus, permet de participer à la société de consommation et de se sentir réhabilité dans sa fonction d’être humain. Toutefois, ces fonctions sont souvent doublées d’effets néfastes comme le refroidissement plus rapide du corps, la multiplication des ulcères et infections, la diminution de la durée du sommeil et de celle de l’inhibition conduisant aux passages à l’acte par des bagarres, à l’irritation des intestins et au vieillissement prématuré.

Maladies et mort

En France, le collectif des « Morts de la rue », a recensé 112 morts dont 5 à cause du froid. Ces personnes avaient en moyenne 49 ans, alors que l’espérance de vie en France est de 77 ans pour les hommes et de 84 ans pour les femmes. Les principales pathologies sont liées à la malnutrition et notamment aux carences en vitamine C et en calcium : anémie, hémorragies, troubles neurologiques ou cardio-vasculaires, fractures. Le manque de suivi médical empêche la prévention de maladies bien traitées comme le diabète ou l’hypertension. À ceci s’ajoute une forte consommation d’alcool et de tabac, entraînant des maladies cardiovasculaires, des cancers ORL et des cirrhoses. L’étude a également recensé des morts violentes par assassinats, incendies et chutes mortelles. Dans un éditorial du Bulletin épidémiologique hebdomadaire, Martin Hirsch faisait remarquer que « l’espérance de vie des plus pauvres en France est plus proche de l’espérance de vie au Sierra Léone (34 ans), pays qui a l’une des espérances de vie les plus courtes au monde, que de celle de l’ensemble de la population française. Autrefois, la pauvreté tuait brutalement. Aujourd’hui, elle tue tout aussi sûrement, mais plus lentement. » L’association les enfants de Don Quichotte évalue l’espérance de vie d’un SDF à 43 ans.

Emploi et exclusion sociale

On voit souvent les personnes sans domicile fixe comme des personnes désocialisées, exclues de la société. Or, on s’est aperçu au début des années 2000 que c’était loin d’être le cas général. En France, trois SDF sur dix ont un emploi, en général précaire qui leur sert uniquement à couvrir le coût du logement. Le mot « désocialisé » implique de ne plus être à même de vivre comme tout le monde et de ne plus pouvoir faire les démarches pour cela. Certains SDF ne sont pas inscrits à l’ANPE et ne cherchent même pas d’emploi, non pas par désir de marginalité, mais parce qu’ils considèrent qu’on ne peut pas travailler lorsqu’on n’a pas de logement. La crise du logement et le prix élevé de l’immobilier sont les causes expliquant le phénomène des sans-abris. En effet, l’accès au logement, même pour celui qui peut payer, est restreint pour plusieurs raisons ne serait-ce que la nécessité d’avoir un garant, de pouvoir démontrer l’existence d’un salaire élevé et assuré, en général fondé sur un CDI, et la nécessité d’avoir des papiers en règle. Ces contraintes demeurent considérables, au-delà même du coût du logement en lui-même.

Les « grands exclus »

Le phénomène des « grands exclus » est complexe à gérer. Il ne s’agit pas uniquement de pauvreté, mais surtout d’une désocialisation, d’une perte du lien social. En effet, une personne pauvre a en général des amis, de la famille qui peut l’héberger ; si la personne se retrouve dans la rue, c’est qu’elle a coupé ses liens avec ses amis et sa famille, ou l’inverse, ce qui arrive le plus souvent. Cela peut être en raison d’un déracinement (personne née à l’étranger ou ayant longtemps vécu à l’étranger, qu’elle soit de nationalité étrangère ou pas), de problèmes psychiatriques, d’un drame familial, d’un rejet de la part de l’entourage, d’une rupture voulue en raison de sévices subis. Un chercheur belge ayant travaillé avec des acteurs institutionnels et des ONG d’aide aux personnes sans-logis ainsi qu’« en tant que » sans domicile fixe lui-même, en Belgique, en France et au Portugal, met en exergue la violence extrême qu’exerce l’environnement de la rue sur ses usagers principaux. Afin de survivre à ce milieu destructeur, ces derniers sont contraints de se soumettre à toute une série d’adaptations qui, à leur tour renforcent la dépendance de l’individu vis-à-vis de ce milieu. Ces remarques avaient déjà été faites par les sociologues de l’école de Chicago dès les années 1938 à un moment où les cités n’avaient pas encore pris l’ampleur qu’on leur connait aujourd’hui. Ce véritable cercle vicieux mène le sans-abri à « l’exil de soi », processus de "désocialisation" à ce point poussé que celui qui en est victime s’exclut de la société. Les personnes sans domicile fixe sont souvent réticentes à dormir dans les foyers car ceux-ci ne présentent pas des garanties de sécurité suffisantes contre les vols ou les chiens, compagnons fidèles qui ne jugent pas, constituent également un moyen de défense contre l’agression, et empêchent de se faire arrêter par la police ou la gendarmerie lorsque celle-ci ne dispose pas d’un chenil.

Questionnement éthique :

1. Comment la conscience d’une justice équitablement répartie permet-elle d’accepter les conditions misérables dans lesquelles vivent les sans abris ?

2. Est-il possible que la vie des exclus de la société soit due à un choix volontaire de ces derniers ?

3. Comment éviter le descente aux enfers que connaissent certains SDF après leur désinsertion sociale ?

4. Est-ce que les dispositifs actuellement en vigueur pour éviter les dégâts infligés par les conditions des SDF suffisent à les protéger des inconvénients majeurs de la vie sous tentes ?


Libération : 18.12.2007

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