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Les nouvelles silhouettes de la cachexie

mardi 22 septembre 2009, par Picospin

Quatre-vingt-ans après René Magritte on n’hésite pas à remettre en débat la distinction entre image et réalité. Pour lutter contre l’anorexie, qui, selon elle, est favorisée par les images de femmes filiformes relayées dans la pub et la presse magazine, elle propose d’inscrire la mention « Photographie retouchée » afin de modifier l’apparence corporelle d’une personne sur toutes les photos redessinées par les mains les plus artistiques.

Photoshop

Grâce à "photoshop" et autres correcteurs ou adaptateurs de pixels, on peut, à moindre frais, obtenir une peau de bébé, des lèvres soyeuses, une mâchoire parfaite et un nez longiligne. Faut-il croire que c’est Monica Belluci en personne que nous avons en face de nous ? Ou plutôt son image, fruit de l’imaginaire du photographe, du nôtre, et de celui du « retoucheur » ? Valérie Boyer l’assume, elle peine à faire la distinction. Et, selon elle, le public également : « Les photographie publicitaires ou de mode sont trompeuses. On veut nous faire croire que ce sont des vrais gens, mais c’est faux. Il faut mettre fin à cette duperie qui incite les jeunes filles à vouloir ressembler à ces modèles, maigres et sans aucune aspérité. » Conseillée par le psychanalyste Marcel Rufo, ami des plateaux de télé, elle a soumis le 15 septembre une proposition de loi souhaitant modifier le code de la santé publique. Elle vise aussi bien les photos publicitaires que les couvertures de magazine, et jusqu’aux photos d’art.

Anorexie mentale

Pour certains, l’anorexie mentale est la maladie psychiatrique qui tue le plus en France puisque 4 000 à 5 000 personnes en souffrent, et parmi elles une majorité de femmes qui cherchent désespérément à ressembler à un modèle virtuel imposé par la pression médiatique qui pèse sur la représentation du corps féminin. On oublie de dire que cette ligne, si elle existe, ne saurait être obtenue que par une vigilance de tous les instants et au prix de sacrifices tels que seules, certaines âmes particulièrement solides et résistantes parviennent à modeler leur corps en fonction des impératifs d’une nouvelle esthétique, revendiquée par des magazines comme Glamour qui, début septembre, avait reçu des milliers de lettres remerciant la rédactrice en chef d’avoir « osé » montrer une femme en chair non retouchée. Serions-nous devenus des caméléons en puissance qui se transformeraient au gré des visions et des observations en copier collé de l’image que l’on a devant soi, fut-elle artificielle, construite, imaginaire ou imaginée.

Ce pauvre Rubens

Dans cette mouvance faut-il aussi incriminer et condamner les peintres de la chair, les sculpteurs des formes pour avoir pris ou osé prendre une direction caricaturale ou opposée à celle de la mode, fut-elle inspirée par une esthétique opposée à celle en vigueur au moment de la création des divers modèles. Faut-il que toutes les femmes inspirées par M. Karl Lagerfeld défilent sur les Champs Elysées, recouvertes des habits imaginés par un dessinateur de talent mais créateur excentrique qui sait parfaitement que personne ne portera jamais les harnachements de quelque hurluberlu venu de quelque culture excentrique pour l’imposer dans un autre paysage que le sien. Comment être sûr que les jeunes filles souffrent directement de ces photos ? Pour le laboratoire d’histoire visuelle contemporaine de l’EHESS, il n’existe aucune étude permettant d’affirmer que telle ou telle image aura un impact sur la société.

Qui dirige l’imaginaire collectif ?

Il est pour l’instant impossible de comprendre en détail les processus régissant l’imaginaire collectif. Pour s’attaquer à l’anorexie, il faudrait plutôt combattre le déséquilibre entre hommes et femmes aujourd’hui. Malheureusement, ce n’est pas un petit gribouillis au bas d’une photo qui va changer les choses. Cet avis est partagé par un spécialiste du sujet et auteur en 2008 de l’ouvrage « Psychopathologie de l’anorexie mentale pour qui la proposition de loi repose sur des « hypothèses non vérifiées ». L’anorexie mentale a été décrite en 1873 alors que l’idéal féminin était un certain embonpoint. Depuis, le syndrome est toujours le même. Seules les adolescentes, en quête d’identité, « pourraient être sensibles au message ». Mais là encore, selon lui, c’est impossible à prouver. A l’inverse, est-il démontré qu’au 17è siècle, les silhouettes généreusement offertes par Rubens qui étalait les chaires blanches sur ses fonds pourpres avaient provoqué un désir d’imitation tel que les femmes, gonflées par l’embonpoint, mourraient d’athérosclérose en masse dans les rues d’Anvers ou quelque part en Westphalie ?

Femmes blanches sur fond pourpre

Nul doute que le mimétisme influe sur les comportements, les goûts et les couleurs et traverse la mode pour se l’approprier. Est-ce une raison suffisante pour en freiner l’extension par une loi qui ferait fi de l’initiative, des impulsions, des penchants et des prédilections ? Est-ce que la loi proposée dépasse le simple cadre de la santé publique pour changer les mentalités à grande échelle et faire sortir les femmes du carcan idéologique dans lequel elles sont enfermées ? Comme pour la cigarette, passée en vingt ans au statut d’ennemi public numéro 1, faudrait-il s’attaquer au « diktat de la maigreur » par les racines ? Qui peut-on tenir pour responsable de cette pression sociale, vieille de plus de cinquante ans ? La Société des auteurs d’images fixes craint qu’on n’impute cette responsabilité aux photographes et qu’on leur demande d’inscrire eux-mêmes la mention « photographie retouchée ». Interrogée sur le sujet, Valérie Boyer avoue « ne pas avoir réfléchi » à la question. Même silence et même questionnement sur l’autorité qui serait chargée d’effectuer les contrôles dans les agences de pub et les rédactions. En attendant le débat à l’Assemblée qui aura lieu dans quelques mois, ce projet ferait bien de sortir de sa maigreur, voire de sa cachexie, pour prendre un peu de poids sans attendre que Big Brother à la moustache noire ne vienne se mêler de trop près à la pensée des gens aux fenêtres pour observer de leur balcon les frêles silhouettes des jeunes filles conditionnées par leur aspect squelettique.

Questionnement :

1. L’anorexie mentale n’est-elle qu’une « perte d’appétit » et un trouble des conduites alimentaires à ne pas confondre avec l’anorexie comme pathologie médicale et qui se manifeste par une préoccupation tyrannique de l’apparence, conduisant à des restrictions alimentaires drastiques peut-être imposées par un surmoi écrasant ? Les causes relèvent-elles d’une psychopathologie de l’image de son propre corps ? La mode et les phénomènes d’imitation entre adolescents sont souvent incriminés, mais ils restent difficiles à isoler de l’histoire du sujet qui peut souffrir de son environnement familial et dont le déclenchement est consécutif à des événements particuliers de la vie.

2. Est-ce que cette conduite pathologique peut être liée au phénomène appelé hystérie à la fin du 19è siècle ?

3. Est-ce que cette maladie est liée à un trouble psychique caractérisé par un fort sentiment de culpabilité ou à une conduite mimétique favorisée par un affaiblissement du surmoi ? C’est un symptôme qui traduit une mauvaise intégration inconsciente de l’image du corps en lien avec les caractères sexuels secondaires, rondeurs féminines de la puberté, etc. pour les jeunes femmes. Le trouble survient souvent dans des contextes familiaux particuliers. La relation à l’objet interne mère est marquée par un refus ou une impossibilité de s’identifier à une femme adulte sexuée. Les mécanismes de défense par la rationalisation, l’intellectualisation et l’ascétisme sont fréquemment au premier plan. « Étre mince » n’est qu’un prétexte, un support au besoin de maîtriser un univers qui leur semble extrêmement nocif.
Il existe un sentiment fort et systématique de culpabilité obsessionnelle. Dans le cerveau anorexique, l’information « je suis coupable » est liée à une morale qui rejette tout ce qui est « injustice », ce qui implique qu’en étant coupable, on doit être puni. Et lorsqu’on est puni, on ne doit pas éprouver de plaisir. Le plaisir le plus accessible dans la nature humaine étant issu du besoin primaire de s’alimenter devient pour l’anorexique inacceptable. Le sentiment de culpabilité peut venir d’une suite de causes et d’effets comme le divorce, des réflexions d’autrui, une pratique sexuelle mal vécue, un rejet amoureux ou tout autre prétexte. Faute d’avoir compris la cause du malaise, l’individu se rendrait responsable du « problème ». L’anorexique mélange deux informations comme celle d’être présent lors d’un événement confondu ou non avec la responsabilité de l’événement. Tant que l’anorexique a ce sentiment obsessionnel de culpabilité, la guérison est compromise. Toute psychothérapie qui ne prend pas en compte cette logique anorexique aboutit à un taux de rechute important qui a pour résultat d’alimenter encore plus le sentiment de culpabilité.

4. Quels sont les éléments du diagnostic ? Selon les critères actuels du DSM-IV relativement à l’anorexie mentale, les conditions suivantes devraient être respectées :

a) refus de maintenir le poids corporel au-dessus de la normale minimale (moins de 85 % pour l’âge et la taille),

b) peur intense de prendre du poids ou de devenir gros, malgré une insuffisance pondérale,

c) altération de la perception du poids ou de la forme de son propre corps (dysmorphophobie),

d) influence excessive du poids ou de la forme corporelle sur l’estimation de soi, ou déni de la gravité de la maigreur actuelle

e) aménorrhée pendant au moins trois cycles consécutifs chez les femmes menstruées (aménorrhée secondaire)

5. Les complications à prévenir sont sur le plan physique une perte de poids directement liée à la privation alimentaire qui conduit à la dénutrition. La privation alimentaire entraîne des déficits en minéraux, vitamines et autres éléments essentiels. Ceux-ci, ainsi que la perte de poids vont induire des dérèglements voire des dommages sur l’organisme consistant en perte des muscles, chute de tension artérielle, malaise, perte de connaissance, chute des cheveux, anxiété, insomnie, fatigue, sensation de froid permanente, perte de mémoire, aménorrhée, décalcification, ostéoporose, perte des amis, conflits familiaux. Les dérèglements physiques peuvent, à terme, menacer la vie de la personne. La mortalité est estimée à un peu moins de 6% par décade dans la maladie. L’anxiété et le besoin de maigrir sont responsables d’une hyperactivité physique.

6. Comment peut-on traiter cette maladie ? Le traitement consiste à engager le dialogue avec l’adolescent par un travail vers une ré-alimentation et une reprise de poids. Un médecin généraliste assure alors en parallèle, le suivi du poids et de l’état de santé. Dans les cas graves, une hospitalisation est nécessaire : elle permet souvent à la jeune fille de nouer d’autres relations et de développer le sentiment, qui leur est étranger, d’exister par elle-même. Les parents peuvent également être soutenus dans un cadre psychothérapeutique familial. Dans tous les cas, une approche nutritionnelle est indispensable. Elle permet de réduire la mortalité et d’assurer le traitement de la dénutrition. Des moyens de réalimentation médicaux lourds sont parfois nécessaires. les traitements sont à envisager sur le moyen ou long terme. On ne se débarrasse pas de ce type de problématique par des traitements miracles. Les troubles des conduites alimentaires mettent à l’épreuve les processus d’adolescence, la pensée, l’action, la sexuation ou l’autonomie. Ils remettent en cause les équilibres et les acquis de l’enfance.
Il n’existe pas de traitement médicamenteux ayant prouvé une quelconque efficacité dans cette maladie.