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Un centenaire

Levy-Strauss ou la condition humaine

Une histoire de vie ou un modèle ?

samedi 29 novembre 2008, par Picospin

Qu’a fait Platon en son temps qui séparait les corps de l’esprit pour le placer et le faire évoluer dans un tout qui aurait pu être peu différent de ce qu’on appelle maintenant la « soupe initiale » ce plasma formé d’électrons en liberté au moment, légèrement avant ou un peu après le big bang sans que personne ne puisse actuellement préciser l’instant où s’est produit le refroidissement initiateur des temps modernes de notre univers ?

La soupe

On priait autrefois l’enfant de manger sa soupe le soir car ce plat était celui du pauvre, du paysan, en réalité le seul disponible à l’époque, doté de toutes les vertus, croyait-on, car elle faisait grandir le petit, alimentait le grand et apportait au corps, sinon à l’esprit les nutriments dont ils avaient besoin pour se construire et éliminer les déchets accumulés pendant la journée de travail. Est-ce que la vieillesse est bien l’âge de la sagesse comme le croieent ceux qui ne l’ont pas encore atteinte ? C’était ce que pensait déjà Rousseau lorsqu’il disait que la jeunesse est le temps d’étudier la sagesse, la vieillesse est le temps de la pratiquer. Tout le monde n’est pas aussi optimiste à l’instar de André Maurois qui affirmait, péremptoire, que le vrai mal de la vieillesse n’est pas l’affaiblissement du corps, c’est l’indifférence de l’âme, bien après Platon qui pensait que la vieillesse était un état de repos des sens. Lorsque la violence des passions s’est relâchée, on se voit délivré d’une foule de tyrans forcenés. Le thème de la sagesse sera repris par un « sage » chinois du nom de Tang Zhen dans « Ecrits d’un sage" encore inconnu qui dit que le seul véritable enjeu de la vieillesse c’est la sagesse. Si l’on pouvait alors apprendre la sagesse, ce serait assurément la preuve d’une intelligence très précoce. Mais une pareille précocité est rarissime. Adulte, on n’est pas [non plus] capable d’apprendre la sagesse. Ce qu’on apprend alors, c’est ce qu’on voit et ce qu’on entend, ce n’est pas la sagesse. Si l’on pouvait alors apprendre la sagesse, ce serait assurément la preuve d’une maturité peu commune. Mais cette maturité est rarissime. À soixante ou soixante-dix ans, non seulement richesses et honneurs paraissent comme nuages flottants, mais naissance et mort semblent se suivre comme matin et soir. Tout ce que nous avons appris, vu, pensé, ce à quoi nous nous sommes efforcés jadis et dont nous n’avons pas su profiter, tout cela nous pouvons aujourd’hui en tirer parti. Les prétentions de nos cinq sens ayant été éliminées, tout notre coeur se révèle peu à peu dans sa pureté. C’est comme un tissu de soie écrue tombé dans la boue : si on le lave, il retrouve facilement son état naturel comme le fait une perle perdue dans une chambre : si on la cherche, on la retrouve aisément. Par conséquent, c’est dans la vieillesse qu’on peut véritablement apprendre à devenir sage.

Ravages

Lorsque, interviewé il y a 3 ans au cours d’un programme de télévision, Lévy-Strauss déclare que « ce que je constate, ce sont les ravages actuels, c’est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu’elles soient végétales ou animales et le fait qu’en raison de sa densité actuelle, l’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne – si je puis dire – et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime », on peut se demander s’il faisait allusion au destin du vivant en général ou s’il ne se mettait pas en scène pour décrire sa situation en évoquant celle des autres, les autres étant non seulement les humains mais ceux qui partagent leur destin. Cette vision permet de partager entre l’homme et les autres créatures la condition que Lévy-Strauss se garde de qualifier d’humaine. Les vivants la subissent, la vivent, en éprouvent du bonheur parfois, des difficultés et des souffrances le plus souvent. Cette situation, ne peut-on la comprendre par le jeu du temps qui autorise tous les anachronismes et les documents imagés et sonores présentés à cette occasion. On y voit un professeur au Collège de France avide d’écrire, de prendre des notes, de coucher sur le papier sans aucun instrument électronique les idées furtives qu’il veut saisir avant qu’elles ne s’en aillent dans la corbeille de sa mémoire et en même temps la séquence « insoutenable » comme on dit maintenant d’un corps qui n’arrive plus à suivre l’esprit, fatigué, le souffle court, les mains tremblantes par une maladie de Parkinson bilatérale, signal de l’atteinte progressive et définitive de son « locus niger ».

Un reclus

On comprend que dans ces conditions, il refuse toute sortie, toute invitation, toute cérémonie pour éviter d’exhiber devant le monde le spectacle douloureux pour les spectateurs d’un génie, au moins d’un homme d’une extrême intelligence, d’une grande culture, s’exprimant dans une langue de perfection, construisant des phrases identiques à celles qu’écrirait le plus grand écrivain. Quel est son degré de vivacité de l’esprit, de persistance d’esprit critique, d’agilité des cellules neuronales capables ou non de regarder ce qui se passe au-dessous de son moi. Ce dernier est-il disjoint de son corps, a-t-il encore la vitalité pour le regarder, ou bien ne veut-il plus le voir pour ne pas avoir à contempler le désastre de la déchéance dans la vieillesse que financier, sociologues ou économistes trouvent actuellement favorables aux vieillards si on compare leur condition de vie à celle offerte aux plus jeunes. Ces derniers ne sont peut-être pas encore en mesure de regarder leur nombril, on veut dire le fonctionnement du cerveau, de l’âme et du coeur ? Comment dès lors peut-on ou a-t-on le droit de poser la question qui se glisse à la fin de cette phrase : « À tout âge de sa vie, mais peut-être avec plus de conscience à la maturité du temps passé et du temps restant, toute personne a non seulement la possibilité, mais le devoir de vivre ! » que signifie le devoir de vivre ? Quel devoir, envers qui ? Devant quel juge ? Celui de la société, celle qui a collecté les fonds nécessaires à alimenter la pension de retraite ? Peut-être est-on en mesure de mieux comprendre le message délivré sans doute à un autre moment ? « Etat civil ou état d’esprit ? » Lequel choisir quand on s’aperçoit que les deux son asynchrones ou mieux discordants.

Capacités à survivre

Cette situation un peu conflictuelle attire le regard, l’écoute, l’attention des autres qui se rassurent à l’observation d’un auguste vieillard qui, comme le dit le profane « a gardé toute sa tête » comme si un mauvais sorcier avait l’intention de la détacher du corps pour l’exhiber au sommet d’une pique, où elle offrirait moins le spectacle d’un révolutionnaire malfaisant que l’image d’un vieillard rassurant parce que montrant ses capacités à survivre ce qui constitue déjà une belle performance à l’heure où ce qui caractérise le vivant, c’est l’usure progressive, accélérée, puis définitive de toutes les fonctions vitales. Aussi, n’attendons pas qu’il soit trop tard, pour regretter la douceur, le privilège et la valeur de la vie. Inutile d’attendre une mort facile et stérile pour comprendre intimement. Reconnaissons ainsi à la mort le don de signer une vie comme le dernier mot d’un livre ou la dernière note d’une musique. Et c’est son évidence, son inéluctabilité, qui nous invitent à vivre chaque âge, chaque instant, chaque jour et chaque nuit, comme un trésor à transformer, à réaliser et à goûter. ». L’auteur non anonyme mais peu connu de ce texte et de cette réflexion magnifiques souhaite pour finir que « sur le grand-âge, il aimerait bien entendre celui à qui le Magazine littéraire a décerné il y a quelques mois le titre emphatique de « penseur du siècle ».

Moi aussi.