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Lumières du passé, ombres pour l’avenir ?

dimanche 6 mai 2012, par Picospin

Norbert Elias établit sans peine une correspondance entre la violence du temps et les émotions incontrôlées. Selon lui, affects, pulsions, et émotions sont étroitement liés. Les violences sont multiples, polymorphes, exacerbées sinon associées à ce que les psychologues appellent aujourd’hui la « triade de l’hostilité » consistant en mépris, colère et répulsion. Dans le cas de la colère, les émotions mises en œuvre dans le conflit médiéval, choisi par N. Elias comme exemple premier de violence, ne sont pas « effrénées » mais, au contraire, maîtrisées et façonnées en conformité avec des conventions parfaitement assimilées. L’esprit de faction qui se manifeste, dans la seconde moitié du VIIe siècle, est certainement une forme de violence.

Frénésies et émotions

Il est moins associé aux frénésies débridées qu’à une large gamme d’expressions émotionnelles subtiles. Les écrivains de cette période ont ressenti la nécessité de découvrir les raisons des actes hostiles ce que suggère la valeur accordée à la « vie intérieure » des personnages qui se servent, à cet effet, d’un vocabulaire riche et sensible. On imagine un Ébroïn simulant le chagrin lors de la mort de Childéric, alors qu’en son for intérieur il brûle de haine, et une Bathilde emplie d’amour et de compassion pour autrui. Il existait probablement d’autres communautés émotionnelles que celles que nous avons étudiées à éprouver les passions du pouvoir. Liées aux hautes sphères de la politique de leur temps, celles-ci nous sont connues à travers des écrivains et des hommes qui appartenaient aux milieux de cour. Les communautés et les factions avaient, ici, suffisamment de cohésion et de force pour formaliser le discours des émotions. Il est probable qu’elles ont réalisé davantage qu’une expression écrite des émotions : elles ont mis en forme ce que les personnes ont réellement ressenti et modelé la façon dont on exprimait ses sentiments, mais nous ne sommes pas en mesure de l’établir sous l’angle du factuel.

Texte et réalité

En tout état de cause, nous sommes, en matière de relation entre texte et réalité, confrontés aux mêmes problèmes que les historiens des questions politiques, bien que ces derniers nient qu’il puisse y avoir là une quelconque difficulté. Le coup de force de Clotaire, au début du VIIe siècle, et les luttes de factions de la fin du siècle ont donné naissance à des émotions reflétées et exprimées au cœur même de leurs écrits par des auteurs qui portaient un vif intérêt aux faits et aux acteurs. Les sentiments qu’ils décrivent sont donc aussi les leurs. Ils sont le jeu d’un compromis interne entre perceptions, souvenirs et imagination, tous fondés sur des processus de socialisation et sont pétris de préjugés partisans, de croyances et de préoccupations liés à des intérêts particuliers. Tel est du moins le tableau que suggère une confrontation entre les sources historiques, avec leurs formes et leur logique propre, et les nouvelles théories des sociologues « constructionnistes » et des cognitivistes. L’étude des émotions ne peut s’inspirer du modèle supposant un système d’ouverture et de fermeture de vannes aux deux extrémités d’un flux régulier.

Contenance et maitrise

Ces dernières sont moins « contenues » ou « effrénées » que variables dans leur forme et leur sens, quitte à s’exprimer parfois de manière orchestrée autant qu’interactive. Facteurs de la communication entre les hommes, elles se prêtent à la gestuelle et aux signes politiques, mais jouent aussi un rôle fondamental à des niveaux d’échanges sociaux moins spectaculaires. De fait, les communautés affectives du VIIe siècle montrent comment acteurs du « public » et du « privé » sont intimement imbriqués. Comment ne pas être frappé par l’impact affectif des émotions associées aux grands événements de la cour sur les scènes imaginées des relations entre les saints et leurs mères. Le pouvoir semble ainsi fortement lié à la passion. En fait, on pourrait dire que la politique constitue le processus par lequel les sentiments se déterminent. L’historiographie du pouvoir, au long du haut Moyen Âge, qui intègre le sacré au profane refuse la thèse des rois du Rameau d’or au profit des moyens employés par monarques et factions pour donner du poids à leurs décisions et optimiser leurs conditions de réalisation. Elle s’intéresse plus aux processus qu’à la régénération de son champ d’investigation dans les communautés qui forgent les sentiments et contribuent à les créer.

Vie affective

Textes et documents susceptibles de fournir des informations sur la politique et la vie affective infléchissent les sentiments de leurs personnages comme ceux des lecteurs, des auditeurs ou des spectateurs ce qui ne nous éloigne pas tellement des « véritables » affects qui nous permettent d’appréhender la manière dont était perçue, à l’époque, l’interface entre les événements, les actions et les motivations. Ces textes du haut Moyen Âge rappellent puissamment combien les émotions contribuent à forger au quotidien le sens de la vie, la guerre et la paix, la dissimulation et l’extériorisation, les échanges et l’isolement, le pouvoir et le sacré.

Modèle de décision ?

Que ce modèle historiographique aide les électeurs à faire un choix scrupuleux, raisonnable, équilibré entre des personnages, souvent hauts en couleur, créateurs d’émotions et de passions qui viennent quémander des voix, la larme à l’œil, en promettant qu’on ne les reprendrait plus à déguster un apéritif au plus beau café du coin, montre au poignet, à s’embarquer sur n’importe quel vaisseau à destination des grandes espérances, des rêves du passé moins qu’à ceux du futur et au nombrilisme plus qu’à l’empathie d’autrui.