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Résultats décevants d’une enquête sur la tricherie

Malaise dans la civilisation

Que penser des conduites approximatives ?

mardi 8 juillet 2008, par Picospin

C’est une enquête internationale étendue au-delà de l’Europe qui révèle cette situation qui est peut-être susceptible de rendre compte de nombreux comportements inexplicables dans notre société sinon dans celle de nos voisins proches et éloignés.

Tricherie ou laxisme

Le terme de tricherie n’est peut-être pas le plus adéquat pour désigner un comportement généralisé de la société qui tend à étendre ses tentacules au-delà des chapitres du commerce, des transactions, des échanges techniques, scientifiques et en général de toute négociation, quels qu’en soient les enjeux. Est-ce que la question d’une relative malhonnêteté serait par hasard au centre de l’immense impression de malaise dans la civilisation dont Freud avait signalé la présence il y a plus d’un siècle ? D’après la théorie psychanalytique, la culture est édifiée sur un renoncement pulsionnel de chaque individu pour permettre un vivre ensemble aussi peu conflictuel que possible. Cette condition impose à l’homme vivant en société une certaine restriction de la liberté individuelle. Quels sont les facteurs de réussite éventuels après application de ces clauses ? L’hypothèse de Freud est que le respect des exigences sociales soit assuré par le père vite remplacé par le surmoi, figure du père intériorisé qui remplace toute forme d’autorité. Quand elle rencontre l’amour de soi et à un degré moindre l’altruisme ou amour d’autrui s’édifie la conscience morale qui serait l’expression du conflit dont on parle. C’est son évanescence dans les limbes d’une loi morale en pleine déliquescence qui serait apparue dans toute sa clarté et son intensité à partir des données recueillies pour construire l’enquête conduite auprès d’un vaste échantillonnage de population. Aux yeux des observateurs, des sociologues, des politiques ou des clercs, cette dernière ne se conduirait pas toujours de façon honnête, transparente et morale. Ces dérèglements passagers ou durables concerneraient surtout les relations au sein des couples qui ne cesseraient de tricher entre ses deux éléments. Peuvent-ils faire autrement ? Ont-ils conscience que leurs liens affectifs, intellectuels et plus tard sexuels se détendent à mesure que s’écoule une vie considérée comme monotone, sans relief et sans attraits si on la considère du seul point de vue du plaisir personnel, sans faire intervenir dans cette balance le destin des enfants qui, tôt ou tard auront à s’acquitter des bévues de leurs parents.

Les parents trichent, les enfants trinquent

Dans le classement de ces écarts de conduite, la France n’est pas si mal placée car dans ce pays on cultive depuis longtemps avec une certaine fierté mêlée d’orgueil le système « D », dont l’existence et l’épanouissement ont reçu un puissant coup de pouce du destin national. Ce furent surtout les deux guerre mondiales qui jouèrent un rôle décisif dans cette évolution lorsque les familles séparées, décimées par la tuerie européenne, l’alimentation raréfiée confinant à la famine, les conditions climatiques, obligèrent chacun à tirer les marrons du feu au mieux de ses intérêts sans trop se préoccuper de l’autre en train de croupir dans les tranchées, de voir ses membres rigidifiées par le froid geler sur place pendant que les plus riches et les exemptés du service militaire se pavanaient dans les cités au bras des épouses provisoirement délaissées par leurs maris en campagne. Le marché noir parvint à nourrir les plus nantis et à chauffer les plus riches pavillons et les appartements les plus cossus. C’est dans ces conditions et compte tenu de ces antécédents que les Français ne prendraient certaines libertés avec les règles d’une société qui ne valorise pas l’intégrité. « Ils sont de plus en plus nombreux à penser que les grands acteurs de la société du monde politique, économique, social et culturel ne sont pas vertueux et ne voient donc pas pourquoi ils devraient l’être eux-mêmes. Dans cet environnement, ils craignent de devenir victimes ». Face aux inégalités et à la compétition accrue, ils penseraient plutôt que « tricher, c’est contrecarrer les intentions du hasard ».

On se débrouille

La fraude fiscale n’est pas un sport réservé aux Français puisque 75 % des Belges, des Allemands et des Espagnols sondés suspectent leurs compatriotes de tricher avec les impôts ce qui est aussi le cas des Suédois, qui, bien qu’évoluant dans une société hautement morale, sont 79 % à repérer des truquages ce que font par ailleurs Italiens et Turcs, à plus de 90 %. Le pays européen le plus tricheur serait l’Italie dont la mauvaise réputation dans le sport et le business est établie. Mais comment penser autrement quand les Italiens se désignent eux-mêmes comme le pays le plus tricheur, qu’il s’agisse de commerce ou de sport ? A l’issue des résultats d’une enquête de ce type il serait sans doute temps de réfléchir au malaise des Français qui ont perdu toute confiance en leurs dirigeants, leurs politiciens, leurs financiers, leur banquiers et même dans certains de leurs sportifs professionnels dont les poches sont gonflées d’argent, manne qui leur est distribuée avec l’aide des stimulants, des potions magiques secrètement avalées. Les fabricants d’Airbus ont dévoilé des secrets financiers, les vedettes de Taiwan ne sont pas arrivées toutes seules dans les ports d’Asie, la Société Générale a confié à un employé supposé de génie le soin de récolter suffisamment de fonds pour permettre à certains de ses actionnaires de profiter d’une autre manne tombée d’un autre ciel. A l’instar d’un climat instable sur fond nuageux et grisâtre, l’atmosphère dessine des volutes délétères dans un ciel qui a perdu une grande partie de sa sérénité. L’argent dit « facile » continue de couler à flot moin s dans les casinos, au milieu des dames évaporées d’autrefois assises autour des tables de baccara, parfois avec le bénédiction de grands meneurs du sport dont on se demande bien comment et par quelles voies ils sont autorisés à s’asseoir sur les divans cossus de Monte-Carlo ou autres établissements du même genre.

St Louis et la justice

La justice était autrefois rendue sous le chêne par Saint Louis qui n’hésitait pas à recourir à la force et ne concevait celle-ci que comme un moyen de rechercher la paix et la justice politique dans le respect du droit de chacun et même du droit de ses adversaires. Il faisait parfois passer les intérêts matériels de la couronne après le respect du bon droit. Il ne craignait pas de s’opposer au pape et aux évêques de France afin de faire respecter ses prérogatives propres et son indépendance politique et financière. Sa réputation d’intégrité et de vertu lui valut l’estime universelle et fit de lui en plusieurs occasions l’arbitre de l’Europe chrétienne. Le monde moderne a tenté de faire revivre des personnages emblématiques par leur vertu réelle ou feinte pour montrer au peuple la qualité des clercs qu’il lui offrait et l’exemple qu’il souhaitait lui imposer. C’est peut-être pour cette raison que chaque fois que l’occasion s’en présente, les autorités cherchent à faire surgir de la terre des personnages susceptibles de devenir des candidats crédibles pour l’accession à la sainteté comme en son temps Ségolène Royal qui s’était revêtue de la robe de Jeanne d’Arc et maintenant Ingrid Betancourt rescapée des Farc de Colombie. Le travail qui a été présenté ainsi au sujet de la défiance de beaucoup envers l’agir des populations quelle qu’en soit l’origine a sans doute le mérite de déciller les yeux de tous les sceptiques qui ont cessé de croire dans les vertus de l’honnêteté, de la franchise, de la transparence, de la droiture. Croire au mal, penser qu’il est incontournable est le plus grand frein à l’arrivée d’une ère plus optimiste, plus enthousiaste et plus confiante en l’avenir.

Questionnement éthique :

1. Est-ce que le relâchement moral dans une société peut la conduire à sa déliquescence tout simplement parce que les petits forfaits amènent les grandes délinquances ?

2. Comment peut-on osciller entre une conduite morale trop rigide et une ouverture de la société à un laxisme trop visible qui risque de conduire à l’abandon généralisé de la population au respect des règles élémentaires de l’honnêteté, du respect de la vérité et à la conservation des valeurs de justice, d’égalité, de respect de la personne humaine et de sa dignité ?

3. Peut-il y avoir de ce fait un effet de mimétisme qui entraîne progressivement les gens dans le cercle vicieux de la délinquance, favorisé actuellement par une plus grande disponibilité de drogues, de produits dopants ou d’attirance pour la toxicomanie ?

4. Est-ce que la perte des repères moraux, religieux, traditionnels ou familiaux constitue un facteur favorable aux comportements amoraux ou pathologiques ?