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De Freud à Charles Taylor

Malaises dans la civilisation et la modernité

De la sociologie à l’éthique y a-t-il une route pavée ?

jeudi 9 septembre 2010, par Picospin

Intitulé « Malaise de la modernité », il a voulu témoigner pour son temps, celui du début du 20è siècle, par un thème proche du précédent. En quoi consiste-t-il ?

Quels malaises ?

Il cite comme causes des malaises de la modernité l’individualisme, avec ses corollaires, la perte du sens de la vie et du monde, la disparition des horizons moraux, le désenchantement du monde qu’il a préféré baptiser du nom de raison instrumentale ou rationalité pour offrir les moyens les plus simples de parvenir à un but donné, pour atteindre la plus grande productivité, mesure exemplaire de la réussite idéale. Cette fuite entraine le constat et aiguise le désir de recherche de la productivité maximum qui dévoile l’intention cachée ou menaçante d’aboutir au meilleur rapport entre coût et efficacité. Ce faisant, on entre de plain pied dans les obligations de la planification sociale dans des domaines aussi critiques que l’évaluation des risques, les exigences de la croissance économique pour justifier la répartition inégale des biens et revenus jusqu’à affecter une valeur monétaire à la vie humaine et nous insensibiliser aux besoins de l’environnement jusqu’à l’ignorance et l’oubli des signes annonciateurs des catastrophes de la désertification ou des inondations, de la disparition des espèces et de l’extinction de nos compagnons d’infortune depuis la glaciation ou le déluge.

Mesures et étalons

Pour effleurer cet objectif et le mesurer par l’étalon qui prévaut désormais, le risque est pris de voir les créatures circulant dans notre environnement perdre la signification que leur assignait leur place dans la chaine des êtres et assister à leur dégradation en matières premières et en moyens assujettis à nos fins. L’éclipse des fins face à une raison instrumentale effrénée et la perte de la liberté seraient des menaces prises au sérieux par les adeptes de la culture du narcissisme alimentée par la primauté de l’instrumental dont les adversaires se retrouveraient autour des réactionnaires et des obscurantistes conspirant pour priver le monde des bienfaits de la science. Est-ce que ces prémisses annonceraient la mort des défenseurs et des détracteurs de la modernité ? Cette allusion ne serait-elle pas déjà une provocation à une époque où le terme de solidarité est maintes fois répété, au point qu’il peut être confondu avec la charité, la compassion et plus récemment encore avec le « care », cette invention féminine portée par un socialisme en difficulté sous l’appellation de « souci de l’autre » ou de « soin pour autrui ». Un livre fut autrefois célèbre. Il s’intitulait « Les mots pour le dire ». Cette forme littéraire était indispensable pour son auteure, jeune écrivaine à l’époque qui devait révéler les détails de son intimité pour être comprise.

Candidature au symbolisme

Pour répéter cette expérience dans un autre cadre, les mots, éventuels candidats à l’expression de sentiments, d’affects à coordonner par les réseaux relayant la pensée peuvent fort bien relever du symbolisme. Mot complexe, passant du signe à l’abstraction, signe de reconnaissance tranchée dans le vif pour être reconstitué comme le dualisme de l’âme et du corps, il fait peur, suscite la crainte, l’angoisse de l’inconnu. On ne sait où et quand il s’arrêtera de signifier, quels rivages il s’apprêtera à lécher avant de les quitter pour revenir avec insistance afin de mieux les connaître à l’heure où la mer gonflée ne cesse de vaincre une terre qui se retire indéfiniment devant les assauts d’on ne sait quelle déesse en furie activée par les mouvements inconsidérés de l’instabilité des plaques tectoniques. Ce qui inspire la terreur c’est le trop vaste territoire laissé à la réalité au-delà des apparences. Heureusement, comme après le déchainement des océans lors des marées d’équinoxe, le symbole rétablit le calme par l’établissement du lien souvent capable de réduire les oppositions, de relier le présent au passé sinon au futur, de confondre les plans du paysage universel en un impressionnisme qui avait tellement séduit les visiteurs des expositions de la fin du 19è siècle parce qu’ils y retrouvaient les caractéristiques du langage poétique à la mode dans les milieux littéraires.

Images et pixels

Les images s’associaient, passaient du flou aux pixels des pinceaux, les couleurs se superposaient pour produire une image dynamique, en perpétuel mouvement. Elle guidait le spectateur dans les ports de Normandie, de Seine ou du midi, l’incitait au voyage le long des quais, tentait de lier le ciel à la terre pour une synthèse figurative des réalités entrevues dans le paysage. Pourquoi se servir du langage symbolique limité et réductionniste en substitution de la séquence des mots ? Est-ce appauvrissement ou enrichissement parce que le premier prétend accéder à l’universel quand le second se heurte à la spécificité de la langue, à ses idiomes, à son isolement dans les dialectes ? Est-ce un plaisir décuplé que de découvrir uniquement pour son interprétation, sa vision personnelle l’idée abstraite sous la forme d’une image concrète, allégorique ? Le symbole offre à tout traducteur de son aspect polysémique en ses sens que sont le littéral, l’allégorique et le moral, le supplément d’une valeur grâce à laquelle apparaît l’ésotérisme, complément en clair obscur des éclats de lumière qui dévoilent le monde tout en prétendant le cacher lorsqu’elle impressionne la tâche aveugle du centre de l’œil.

Ambivalences

C’est bien dans cette ambivalence de la lumière et des ténèbres, de la continuité et de la rupture que le symbolisme emprunte les méandres du fleuve pour suggérer aux navigateurs imprudents les risques et dangers de trajets impossibles. A eux de se faire une raison, de profiter de la présence de l’ancien expérimenté pour explorer la représentation unifiée et codée d’un univers prêt à se révéler à ceux qui possèdent le trousseau de clés propres à ouvrir les serrures accédant à la découverte. Tout n’est pas simple quand on possède les outils de l’ouverture, quand on se trouve sur le seuil de l’exprimable, que la peur de l’autisme fait ruisseler de sueur le candidat à l’expression symbolique à partir de la seule intuition si pénible à insérer dans le réseau de la complexité cognitive. Devant ces difficultés, la crainte de l’échec, certains ont envie de rebrousser chemin pour s’atteler à la tâche plus aisée accomplie par « l’homo faber », celui qui fait, élabore et construit, laissant à son frère homo sapiens le devoir de la torture de l’esprit.