Ethique Info

Accueil > Politique > Morts en Afghanistan

Relations franco-italiennes ?

Morts en Afghanistan

Quelle vérité ?

samedi 17 octobre 2009, par Picospin

« Le ministre de la défense, Hervé Morin, déclare, vendredi, qu’il n’entend pas "remettre en cause la parole du gouvernement italien", qui a formellement démenti des informations du Times sur le supposé paiement de talibans en Afghanistan. » Et plus loin : « "l’armée française, en aucun cas, ne se prête à ce genre de pratiques". "L’idée de payer des talibans, c’est-à-dire ceux qui veulent détruire ce que nous construisons, serait le plus mauvais signe possible pour la communauté internationale" mais aussi "la preuve et le témoignage que nous ne sommes pas capables de remplir la mission", a-t-il fait valoir.

L’éthique en question

Pour le ministre de la défense français, de telles pratiques seraient "contraires" à "l’éthique" et à "l’honneur, qui sont les piliers de toute armée". "Ce que fait l’armée française, c’est créer les conditions d’un lien de confiance et de coopération avec les populations à travers les chefs de village, de tribus et les notables", a-t-il expliqué. Et voilà le mot lancé, celui sous la protection duquel se sont mis Italiens et Français à propos de leurs actions en territoire afghan. Dans quelle mesure, ces déclarations sont-elles compatibles avec le texte suivant, également publié dans le même journal à la même date ? Le contexte de la présence française en Afghanistan est celui d’une franche hostilité de la population locale dans les districts de Saroubi et la province de Kapisa. Le constat de ce rejet est fait depuis des mois par des sources autorisées françaises mais tend à être passé sous silence par les responsables politiques à Paris, conscients des doutes croissants de l’opinion à propos de l’engagement militaire en Afghanistan.

Nouvelles questions

De nouvelles interrogations viennent de surgir sur les circonstances du drame d’Uzbin en août 2008, lorsque 10 soldats français ont péri dans un accrochage. Depuis des mois, les renseignements dont dispose Paris sur l’environnement dans lequel les unités françaises opèrent révèlent à quel point la bataille pour les "cœurs et les esprits" semble, pour l’essentiel, perdue. Et cela pour plusieurs raisons, dont certaines vont au-delà des difficultés que rencontrent les troupes occidentales déployées dans des zones à dominante pachtoune – l’ethnie dont émane l’insurrection talibane, qui ne cesse d’accroître ses activités et sa pénétration. L’une des particularités de la zone d’activité des Français, dans les districts de Saroubi, à l’est de Kaboul, est d’être un secteur d’implantation du mouvement Hezb-e-Islami de Gulbuddin Hekmatyar, qui a revendiqué l’attaque d’Uzbin contre les Français. Ce chef de guerre afghan s’est positionné, depuis les années 1990, en opposition aux forces de Massoud.

Une alliance dangereuse

Or depuis l’époque du combat des moudjahidines contre les troupes soviétiques, dans les années 1980, la France a une forte image pro-Massoud, et pro-Tadjik, le groupe d’appartenance ethnique du chef de la résistance contre les talibans, tué en septembre 2001. Cela introduit une spécificité par rapport aux soldats italiens qui ont précédé les Français à Saroubi avant août 2008. Lorsqu’ils sont arrivés dans cette région, les Français ont cherché à agir en rupture avec les méthodes du détachement italien, qui sortait rarement de sa base dans le district sud de Saroubi et menait des activités de rachat de matériel militaire auprès de la population. Pour gagner de l’argent, les villageois pachtounes apportaient des armes ou des débris d’équipement aux Italiens qui jouissaient d’une certaine popularité. Les Italiens ne s’aventuraient jamais dans la vallée d’Uzbin, un secteur à forte présence talibane. Au fil des mois, les Français se sont efforcés de déployer une approche mêlant, de façon plus cohérente, le civil et le militaire, afin de décourager des habitants du cru de rejoindre l’insurrection talibane.

Risques et complexité

Mais la complexité de la cartographie politique et tribale de la zone Saroubi-Kapisa agit en leur défaveur. Aucun accord politique fiable ne semble en effet possible, notamment à cause du fait que toute cette région est, pour les talibans, un axe de pénétration vers Kaboul à partir du Pakistan et qu’aucun dispositif militaire occidental n’a été en mesure de bloquer ces infiltrations. Mais aussi parce que les chefs locaux, lorsqu’ils ont une assise suffisante pour servir d’interlocuteurs aux Français, posent de gros problèmes de double jeu. Que faire de ces informations contradictoires ? L’aide civile française pour tenter de "stabiliser" la zone serait par endroits dispensée en pure perte. D’une façon générale, dans ces régions de l’Est, l’impact de l’aide au développement sur la situation sécuritaire n’est pas démontré –voire s’apparenterait à un mythe. Face aux Français, la propagande talibane tire profit du fait que des familles de victimes civiles d’opérations n’ont pas été indemnisées. Quand les Français cherchent à aller "au contact" de la population, en visitant des villages ou le marché de Saroubi, ils sont soupçonnés de faire du renseignement.

Une situation ambigue

Cette situation ambiguë ne contribue pas à clarifier une situation déjà fortement intriquée dont le risque parait au moins proportionnel avec le degré de complexité. Les militaires « morts pour la France » en savent malheureusement quelque chose ce qui devrait inciter les autorités à faire toute la lumière sur les résultats catastrophiques des embuscades dans un paysage au moins aussi tourmenté que celui de l’Algérie et qui, par sa structure complexe ne facilite ni les passages des convois, ni les escarmouches, ni les déplacements sans risques. Cette situation vaut aussi bien pour les forces italiennes que pour celles de la France. Aux divers Ministres en charge de la conduite politico-militaire d’en tirer les conclusions quant à la stratégie à appliquer en fonction de la situation locale, des rapports avec la population et du degré de confiance ou de méfiance régnant dans cet environnement difficile et problématique.