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Critique de films : My Father, My Lord

My father my lord

Un pur chef d’oeuvre (dans toute l’acception du terme)

jeudi 22 mai 2008, par Picospin

Filmé avec un recul salutaire, ce film avance par touches impressionnistes, embrasse les visages, capte les regards et les gestes, s’attardant juste ce qu’il faut sur la parabole du sacrifice d’Abraham dont l’écho résonne encore à la fin du film. A la fois fable et brûlot, poème et gifle, ce premier long-métrage austère et étouffant, frappe fort. Il n’y a pas de père dans cette chambre du fils, il n’y a qu’un homme, esclave des textes et de la loi juive et qui ne peut plus regarder, ni aimer, simplement en homme ceux qui l’entourent : sa femme et son petit garçon. David Volach, le metteur en scène, signe là un film fort, un très beau moment de cinéma, certes douloureux mais combien utile en ces temps où le religieux fait son grand retour. Sur les rives de la Mer Morte, s’écrit le destin d’un incompris.

Emotion et sincérité

"My Father, My Lord" a la force de la sincérité et de l’émotion. David Volach, son brillant metteur en scène, ne dénonce pas, il énonce. Son film n’en est que plus implacable. C’est l’histoire d’un homme, Abraham, qui a voué sa vie à l’étude de Dieu et qui tente de transmettre sa foi à son fils, Menachem. Inspiré de la vie du réalisateur, le film relate le quotidien de cette petite famille orthodoxe de Jérusalem dont la foi sera mise à l’épreuve au cours de vacances d’été au bord de la Mer Morte car en effet le titre original en hébreu de ce film est “Vacances d’été”.Je voulais explorer les fondements de la passion athée, qui sont acquis dès l’enfance : la curiosité naturelle avec laquelle on regarde la vie ; la façon d’appréhender les événements pour ce qu’ils sont, sans leur imposer un sens ; la capacité de reconnaître des émotions directement, sans s’imposer de discipline - un monde fait de merveilles. Par ailleurs, je voulais que ce film expose la perplexité des croyances, religieuses ou autres - ces idéologies qui nous dépassent – et qu’il montre leur maladresse, leur absence d’authenticité mentale et humaine. Je voulais mettre en doute tout ce qui peut nous faire plier sous le poids de la trinité impie qu’est l’autorité, la discipline et le sens, explique David Volach. Je suis né dans une famille ultra-orthodoxe de Jérusalem.

Une famille unie par la piété

Chez nous, la foi était une activité prenante qui ne laissait pas de place pour le reste. J’avais 11 ans lorsque, encouragé par mes sœurs, je me suis lancé dans la mise en scène d’une pièce de théâtre inspirée d’un livre pour enfants racontant les actions de Juifs pieux. A l’époque, on encourageait seulement les filles à s’adonner à la création artistique. Cette seule et unique tentative a pris fin dès qu’elle a commencé. J’avais déniché pas mal de déguisements de Pourim dans un carton qui se trouvait dans notre grenier. Lors de la première répétition chez un de mes amis, j’interprétais bien sûr le rôle titre et j’étais assis, une chaussure à la main, prenant l’expression d’un vieil homme et murmurant des psaumes, comme dans l’histoire. Sa mère bondit sur moi, en se plaignant de ma diction : « Tu veux monter une pièce ? Personne ne va t’entendre ! Tu dois regarder le public et parler fort, pour qu’il t’entende. » J’avais le feu aux joues, sous le coup de l’insulte. J’ai immédiatement annulé la pièce et j’ai abandonné mon rêve définitivement. Grand avait été mon désespoir, alors que j’avais porté un temps dans mon cœur l’idée de jouer le tailleur d’une façon si intime que je n’aurais jamais pu le faire parler assez fort pour que le public l’entende. Au début de mon adolescence, je portais en moi mes aspirations créatives et le désir de me réaliser au travers de la religion et de la foi.

Un processus de laïcisation

Mais à la fin de mon adolescence, se mit en place un long processus de laïcisation. D’autres tentatives artistiques me dévoraient – la peinture, l’écriture et la philosophie. A 25 ans, j’ai pris la décision de quitter la religion pour m’installer à Tel Aviv et étudier le cinéma.”A l’instar d’une fable, le metteur en scène rappelle une des paraboles les plus dramatiques de l’histoire juive, le sacrifice par Abraham de son fils Isaac. L’action de son films se déroule dans une communauté ultra-orthodoxe dont la dramatisation est renforcée par un trio d’acteurs de très haut niveau qui évoluent dans un milieu ultra fermé sur lui-même par des épiphanies fulgurantes qui sont assombries par des lois incompréhensibles et immuables. Le metteur en scène connaît bien ce milieu puisqu’il y a été élevé dans une famille de 19 enfants après avoir fait ses études, entouré par ses parents dans le cocon familial. Dans ces conditions le rejet de la famille qu’il décida de réaliser fut d’autant plus dramatique et pénible qu’il s’est déroulé sans colère mais au contraire avec amour. Cette petite famille, malgré sa dimension réduite, était faite pour l’amour, l’affection et des relations permanentes à chaque coup d’oeuil. Le rabbin accorde à tous les membres de sa famille la même tendresse que celle qu’il réserve à ses chers livres.

Une mère illuminée, un enfant rêveur

Son épouse Esther, est illuminée de joie chaque fois qu’elle contemple son fils, Menahem, un enfant rêveur et imaginatif qui grimpe joyeusement sur les étagères où se trouvent le livres de son père qu’il admire respectueusement et qu’il voit enseigner, en même temps qu’il observe la colombe près de la fenêtre construire son nid et protéger sa nichée. On assiste à des scènes d’une chaleureuse intimité partagée comme celle des feuilles de thé nageant dans la théière. Dès que Menahem commence à questionner son père innocemment le rabbin se mue en un oracle autocrate du Monde et ce Monde sonne le glas pour toute curiosité, toute fantaisie ou tout changement. C’est ainsi que la photo du membre d’une tribu devient l’artéfact d’une idolâtrie et de ce fait doit être déchirée. Un chien qui accompagne sa maîtresse mourante ne mérite ni le ciel, ni d’avoir une âme, ni d’avoir la moindre dignité et selon les termes de la Bible, la colombe qui s’est nichée près de la fenêtre est chassée et séparée de sa progéniture ce qui permet de les sacrifier dans l’espoir que d’autres oisillons naîtront bientôt. En refusant d’accorder la moindre importance à la richesse phénoménale de la nature et à l’instant présent, le rabbin Eidelman s’éloigne de son fils pour le laisser mourir inconsciemment d’autant plus que selon lui l’univers n’existe que pour rester à la disposition des Juifs pieux. Est-ce le sacrifice d’Abraham mis en scène au bord de la Mer Morte, à distance d’un rocher où se sont rassemblés les croyants pour la prière du soir ? Dieu dit à Abraham d’offrir Isaac en sacrifice sur le sommet d’une montagne.

Un sacrifice

Abraham voyage durant trois jours vers l’endroit indiqué par Dieu où il attache Isaac sur un rocher à l’aide de cordes. Alors qu’il s’apprête à le sacrifier, un ange de Dieu vient l’interrompre en lui disant : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai ». Abraham obéit. Ce faisant, il reconnaît ainsi Celui dont il tient l’enfant. Comme le jeune garçon l’appelle aby, « mon père », et que lui répond bény, « mon fils », ils se sont aussi reconnus mutuellement. Dieu intervient par l’intermédiaire d’un ange qui ordonne à Abraham de ne pas avancer sa main sur l’enfant, et de rien lui faire car Il sait maintenant qu’il craint Dieu, et qu’il n’a pas refusé son fils, son unique. Ceci est l’un des épisodes les plus importants et les plus troublants de la Bible. Pourquoi Dieu veut-il qu’Abraham tue son fils ? Comment se fait-il qu’ Abraham accepte ? Est-ce pour signifier que chaque chose que nous possédons est un cadeau . Cela n’est pas seulement vrai pour nos biens matériels car ni nos proches ni même nos propres vies ne nous appartiennent. Ils nous sont seulement prêtés pour une courte durée. "Si vous croyez que tout vous est dû, votre vie sera pleine d’amertume et d’espérances déçues". Si au contraire, vous vivez sans attentes et que vous considérez tout ce qui vous arrive comme un cadeau du ciel, un privilège, il vous sera plus facile d’être heureux. D’ailleurs les juifs pratiquants ont pour habitude d’écrire sur la page de garde de leurs livres, " la terre et tout ce qui l’emplit appartiennent à Dieu ; ce livre est temporairement en ma possession " Y a-t-il quelque chose qui vous soit plus cher que vos enfants ? Imaginez le scénario suivant : l’un des actes les plus abominables commis par les Allemands lors de la Seconde Guerre Mondiale est qu’ils rendaient les juifs complices de leur propre destruction. Ainsi dans chaque ghetto, les Allemands avaient nommé un Judenrat. Ils leur disaient : " Demain, un train part pour Auschwicz à neuf heures du matin . Mille enfants juifs feront partie de ce convoi, sinon ce sont vos propres enfants qui en feront partie ! " Que feriez vous si vous étiez confronté à un tel choix ? Le metteur en scène de ce film admirable donne au personnage d’Esther, l’épouse du rabbin, la mater dolorosa, l’occasion d’exprimer, sans prononcer le moindre son, grâce à une gestuelle concise et expressive, une rébellion cachée qui termine ces extraordinaires moments d’un poème cinématographique qui parle plus fort que n’importe quels mots.

Une représentation

Comment représenter autrement cette scène tragique et fondamentale que par son insertion dans une histoire actuelle dans un décor à la fois réel et mythique tel qu’un rocher plat, placé sur les côtés de la scène et sur lequel se sont rassemblés les Juifs pieux pour prier pendant que au centre, dans un paysage vide, le fils avait déjà disparu et que là-haut, le ciel était vide, masqué par quelques nuages qui annonçaient l’arrivée inéluctable de la nuit. Elle serait pour tous la nuit des toutes les douleurs, du vide, d’une recherche vaine dont on pressent qu’elle ne livrerait ni le corps, ni peut-être l’âme du fils bien-aimé.

Ethique ou exégèse ? Quel choix ? A qui faut-il passer la main pour répondre ? aux philosophes, aux religieux, aux auteurs du film ? ou à la Bible ?