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Un homme debout vient de se coucher pour l’éternité en chantant

Obsèques émouvantes de Jean Ferrat

Pudeur, émotion et discrétion d’un homme de bien

mardi 16 mars 2010, par Picospin

Immigré en France à l’heure de tous les combats contre le fascisme, les dictatures, les outrances de la guerre et de la déportation aveugle, il est tombé amoureux d’un pays qui l’a accueilli à bras ouverts et dont il a apprécié l’affection, l’attachement, la tendresse sinon un certain coup de foudre tant cet artiste dans l’âme résonnait de la prédisposition à aimer, de la tendance à l’attachement après le tragique enlèvement de son père par des nazis qui voyaient dans leur mission de tuer à tout prix l’essentiel de leur devoir sur terre.

Adolescence

C’est ainsi qu’il a fini de passer son adolescence dans une organisation pour orphelins juifs, l’OSE, qui a contribué à remettre sur pied des centaines de réfugiés venus des pays de l’est d’où ils s’étaient échappés pour fuir les persécutions, la maltraitance, le mépris. D’où son bonheur de trouver en France un nid chaud qui l’est resté malgré le passage et l’écoulement du temps. Cette séduction réciproque ne s’est jamais démentie comme on peut le constater à la lumière des obsèques émouvantes qui lui ont été faites cet après-midi dans un simple village de France qui a su reconnaître en ce visiteur forcé projeté dans un monde de tyrannie par des forces obscures plus décidées à tuer qu’à donner la vie. L’hommage est unanime à ce grand monsieur dont personne n’ose salir la réputation, diminuer les qualités et la majesté. Il a cru jusqu’au bout à ses vérités pour les défendre au rythme de ses chansons qui restent sur toutes les lèvres malgré le saupoudrage des notes et des paroles par l’érosion d’un temps qui ne cesse de rappeler sa permanente entropie.

Un non bling bling

Cette évolution nous change des cérémonies ollé ollé et bling bling de chanteurs de passage sur notre terre sans laisser d’adresse ce qui évite de les accabler de nos hommages. « Les poètes, dit Camus, éclairent pour nous le chemin qui mène du paraître au faire, dans un raccourci spectaculaire ». Est-ce que Jean Ferrat était un romantique ? En tout cas, « il a rendu la poésie exemplaire et a su trouver, dans ce qu’elle avait de plus déchirant, la vraie vie » affirme encore Albert Camus à propos de » l’homme révolté ». Révolté, notre poète chanteur de l’Ardèche où coulent des ruisseaux pleins d’harmonies musicales, l’était assurément. Il ne cessait de croire en l’homme, de fustiger les injustices, d’adorer la montagne car elle conduit assurément aux sommets, si difficiles à atteindre et dont la descente devient pénible à mesure qu’on s’enfonce dans la banalité des plaines comme celle du mal, si bien dénoncé par Hannah Arendt.

Romantique ?

Héritier du romantisme ou pas, notre ermite des monts ardechois a su attirer les esprits et les cœurs sans clichés, sans emphase, sans faire exceptionnel, simplement en étant. "Je perds un ami. Je perds l’ami. Le public aussi a perdu un ami. C’est une déchirure après tant d’années, de bons temps et de belles chanson." ont déclaré ses amis. "Je perds un ami. Je perds l’ami. Le public aussi a perdu un ami. C’est une déchirure après tant d’années, de bons temps et de belles chansons." Jean Ferrat était-il homme à chanter que « quand on a exalté la victoire de l’aigle malfaisant sur le dragon de l’espérance, on peut répéter obstinément qu’on ne chante plus que l’espoir, on peut écrire : avec ma voix et ma solennité des grands espoirs. Au sortir des tragédies imposées par des hommes à d’autres hommes, il convenait que jaillisse de la poitrine du poète le bout de phrase rappelant que « je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né ».

De la montagne à la descente sur Sépastopol

Est-ce pour cela qu’il a chanté la Montagne, que c’est beau la vie et même « Potemkine » dans lequel certains se sont plu à reconnaître « ce terrible morceau de viande » dénonciation du traitement de marins du peuple par un pouvoir aveugle. Cette chanson est perçue comme une ode à la révolution bolchevique alors qu’elle célèbre la révolte des marins du cuirassé pendant la révolution de 1905 telle que célébrée par la propagande du film d’Eisenstein. Un homme révolté ? Assurément. Tard dans la nuit, Martin Hirsch, frais échappé de l’équipe Sarkozy et l’ancien leader Robert Hue sont venus sur le plateau de télévision pour le confirmer.

Questionnement éthique :

1. Est-ce que le fait que ce chanteur et poète ait vécu heureux dans son environnement annule le plaisir et le bonheur qu’il s’est donné dans la vie qu’il a menée dans ses montagnes, au bord de ses ruisseaux, au milieu des châtaignes dégustées et et des effluves senties ? Non si l’on en croit un dénommé Jeremy Bentham qui a sondé l’hédonisme d’Épicure pour justifier la quête de la vie bonne, joyeuse et qui fait plaisir.

2. Cette philosophie a inspiré pendant longtemps la pensée anglo-saxonne par son contenu utilitariste. Cette hypothèse part du principe que le plaisir est une valeur intrinsèque positive contrairement à la douleur dont l’expression serait une plus-value pour les croyants et une valeur négative pour les autres. Que faut-il en penser à l’heure où beaucoup de sensations pénibles sont évacuées par des médications appropriées.

3. Demander pourquoi le plaisir et l’amour sont des valeurs positives est-ce une question pertinente ?

4. Que penser de la prise en compte des partisans de l’utilitarisme pour lesquels la plus grand bonheur pour le plus grand nombre, dans un état de plaisir ou d’absence de peine est devenu téléologique c’est à dire répondre à une des fins de la philosophie ?

5. Est-ce que l’on est autorisé à se demander pourquoi l’être humain chercherait à augmenter le plaisir de tous, même au détriment de son plaisir individuel ?

6. Est-ce que cette conception génératrice d’une tension entre hédonisme individuel et universel constitue une véritable difficulté pour valider les concepts de la morale utilitariste selon Henry Sidgwick datant des années 80 ?