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A propos des récits sur la Shoah

Perspiration des circuits de la mémoire

Dérives et dérivations ?

dimanche 14 février 2010, par Picospin

Ce fut le cas récemment des témoins de la Shoah et autrefois de toutes les situations dans lesquelles étaient engagés des processus mnémoniques teintés d’une forte affectivité qui rendait difficile sinon impossible l’indépendance du psychisme du témoin par rapport aux sensations et situations de son corps ?

Déformations de la mémoire

On peut gloser à volonté des scientifiques qui se sont emparés de l’analyse des mécanismes et de la structure de la mémoire en prétextant d’une volonté exacerbée de vouloir l’objectiver pour la rendre plus apte à une transmission objective en raison des dérives que la coloration affective inflige à sa réalité et à ses déformations au cours du temps. Il n’en reste pas moins vrai que seul le recours aux témoins directs permet de se faire une opinion réelle du récit écrit ou rédigé de cette expérience malheureusement unique mais qui de ce fait même en autorise quelques interprétations discutable. Pourtant, faute de cette accumulation de témoignages, on ne peut que recourir à celui des bourreaux dont la vérité, située de l’autre côté des barreaux et des flammes, ne pourra jamais coïncider avec celle de la souffrance et de l’enfermement. Il se trouve qu’on écrit plus souvent sur les malheurs de l’homme que sur son bonheur, notion qui reste pour les philosophes, les "éthiciens", les juristes, les historiens, plus difficile à définir que celle des premiers.

Une science exacte ?

Faut-il, sous prétexte de réalisme, de science exacte, d’objectivité refouler tous les écrits de ceux qui ont été impliqués dans les conditions diverses du malheur, état multiple, protéiforme dont les circonstances d’apparition surviennent bien plus fréquemment et avec plus de conviction que celles du bonheur ? Ce dernier serait un des fondements, sinon le fondement principal de l’éthique si l’on en croit les philosophes qui se sont les premiers emparés de cette notion pour la fortifier et en répandre le contenu dans l’opinion. Le danger d’une autre vision peut provenir de celle d’une analyse trop restrictive cherchant à résumer dans le comportement, les modifications transitoires du métabolisme d’une ou de plusieurs cellules, l’essence et l’explication définitive du fonctionnement de la mémoire. Si je commence à citer la longue liste des médecins, physiologistes, chimistes qui se sont attelés à la tâche d’expliquer comment et à l’aide de quelles structures fonctionne la mémoire, je n’aurai pas assez de place dans ce résumé d’en tirer les conclusions les plus significatives.

Historique

Pour cette raison, je ne m’attacherai pas aux travaux de Ramon y Cajal, de William James et inévitablement Freud pour m’arrêter à ceux du psychologue canadien Donald Hebb dans son ouvrage « Organisation du comportement ». C’est ici qu’il commence à développer ses propositions et hypothèses sur les relations entre perception, comportement émotionnel et instinctif et intelligence. Ce qui ne l’a ni encouragé ni incité ni empêché de s’attaquer à la théorie synaptique de la mémoire avec ses spéculations sur « le feu, l’excitation les fils et le réseau ». Cette théorie à laquelle il ne croyait pas fermement consistait à supposer que lorsque l’axone, la fibre longue d’une cellule nerveuse, est excitée de façon constante et répétée, sont déclenchés de processus de développement, de bouleversements du métabolisme des axones les plus proches de sorte à augmenter leur rendement et celui des cellules voisines. Pour déclencher un impact sur le cerveau en engageant le processus mémoriel, pour que deux excitations soient liées dans le cerveau, leur représentation par deux évènements doit se rencontrer dans notre esprit.

Réception d’informations

Cette hypothèse implique qu’on doit supposer la présence d’un quelconque neurone capable de recevoir des informations en provenance des deux excitations. Ce n’est qu’à cette condition et seulement à celle-là que les excitations sont susceptibles d’être liées et qu’une association entre les deux peut être réalisée. Faisons un saut de plus pour envisager le cas où l’activation faible et forte d’une cellule survient simultanément. En ce cas, le circuit faible est renforcé par le biais de sa combinaison avec le réseau fort. C’est de cette théorie qu’est née bien plus tard celle de la « plasticité cérébrale ». On a toutes les raisons de supposer que c’est cette hypothèse qui sous-tend celle de la mémoire associative permettant à deux excitations ou évènements de se lier ensemble. On peut se demander si ce mécanisme intervient dans une mémoire qui exclut une historisation conventionnelle pour se présenter comme un chantier chaotique, contenant en germe une "réserve morale incommensurable" (Imre Kertész).

Impossible de communiquer

« Les écrits des premiers témoins traduisent l’impossibilité de partager un savoir obscur, ils désignent les nombreuses résistances morales et psychiques, la pudeur à l’égard des morts. L’émergence de cette parole a créé une forme d’expression unique, manifestant une crise du langage que la critique a nommé la "poétique de l’incommunicable" ou encore la "rhétorique de l’indicible". » A quel prix les témoins sont-ils "retournés" dans la réalité psychotique des ghettos et des camps pour nous rendre ce qu’ils y ont vu. On pourrait ajouter à cette affirmation celle de la constatation que plus de 50 ans ont été requis pour la majorité des témoins de la shoah de se donner un temps « d’inertie mémorielle » avant de lever les obstacles et freins capables de ralentir ou de supprimer toute velléité de rapporter des structure de l’hippocampe ou de l’amygdale les souvenirs fortement imprégnés d’émotion douloureuse et d’affectivité mille fois remuée avant de pouvoir apparaître à la surface de la consciences. C’est pour toutes ces raisons que le récit des témoins de la Shoah- peut-être comme celui de 1914 – ne ressemble à aucun autre, tant il emporte avec lui la perspiration tragique du passé.

Questionnement éthique :

1. Quel est le processus mémoriel qui a empêché la plupart des victimes de la Shoah de raconter, de témoigner, d’écrire des récits sur leur "séjour" à l’intérieur de la Shoah, dans les camps de la mort ?

2. Est-il nécessaire de recourir à des explications physiologiques sur la mémoire pour aborder le problème de l’inhibition observée partout chez les témoins de la tragédie de l’holocauste ?

3. Doit-on exiger, pour sauvegarder l’éthique, d’exiger des témoins un récit objectif s’approchant de la vérité au plus près ou bien doit-on s’efforcer de dégager la vérité et la réalité du fatras de sentiments et sensations diverses ressenties au cours des épisodes épouvantables vécus dans l’univers concentrationnaire ?

4. Malgré ces imperfections, l’historiographie provenant de ce dernier a-t-il une signification légitime, une valeur en soi, apte à la transmission et à l’étude ?