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Réflexions sur la relation Capitalisme-Propriété

Peut-on changer le capitalisme ?

dimanche 21 mars 2010, par Jean-Claude Cusset

Vu sous cet angle, la réflexion paraît trop ambitieuse et supposerait des recherches et des développements que je ne saurais mener seul. Je limiterai donc mes ambitions - et par voie de conséquence ma réflexion – aux rapports entre propriété et capitalisme, sous la forme d’abord d’une approche historico-théorique de cette relation propriété-capital, et ensuite par une réflexion sur ce que cette histoire nous enseigne.

I – Propriété, Capitalisme et…Socialisme

I – la propriété selon Marx.
On peut, je crois, résumer la pensée de Marx en la matière par sa formule selon laquelle le capital c’est du travail accumulé. Comprenons que la production de biens à partir de matériaux que travaillent des hommes, avec l’aide d’outils puis de machines, permet la réalisation, lorsque ces biens sont commercialisés, d’une plus-value qui va revenir au propriétaire de l’entreprise de production, et qui va constituer ou développer son « capital ». Le système capitaliste est donc a priori fondé sur une exploitation de l’homme par l’homme, car le travailleur, s’il est rémunéré par un salaire pour sa contribution à l’activité de production, ne bénéficie pas de la plus-value, du profit que s’accorde le propriétaire. Lequel a d’ailleurs intérêt à maintenir aussi bas que possible les salaires (ce que l’on a appelé plus tard le minimum vital), qui représentaient à l’origine un fort pourcentage du prix de revient des produits finis, afin de maximiser le profit, qui lui revient.
On comprend sans peine que Marx ait considéré que le système portait en lui les germes de sa destruction, non pas tellement par l’insatisfaction des salariés qui les conduirait à se révolter (il y a eu plus de grèves que de vraies révoltes) que par l’étouffement auquel se condamnait le système en produisant de plus en plus sans créer parallèlement un pouvoir d’achat suffisant. Pas besoin de révolution, le système s’auto-détruirait, et l’on pourrait y substituer un système de propriété collective des moyens de production – et un partage subséquent du profit ? - ; lequel ne nécessiterait pas l’intervention de l’Etat, condamné au dépérissement.
Rien de tel ne s’est passé. Le capitalisme n’est pas mort ! Ni après la fin du XIXème siècle, un grand chef d’entreprise ayant eu l’idée que pour assurer la vente de ses produits il fallait que se salariés soient suffisamment payés pour pouvoir acheter ce qu’ils produisaient (en l’occurrence des automobiles), idée qu’il a mise en œuvre. Il a eu des émules, en sorte que si l’application de son principe n’a pas toujours été possible, il a au moins conduit à une amélioration sensible du niveau de vie et des conditions d’existence des salariés.
Ni au début du XXIème siècle. Alors que pourtant… Le développement industriel a entraîné la multiplication des biens produits pour lesquels , là encore, il fallait des consommateurs. Bien que le niveau de vie se soit encore amélioré, le pouvoir d’achat des masses n’a pas été à la hauteur des besoins du marché, qui offrait alors des biens assez coûteux, comme l’immobilier ; une solution a été trouvée, comme un siècle plus tôt : le crédit. Les excès du crédit et la saturation des marchés ont conduit à la crise que nous connaissons ; crise grave, tout le monde l’admet, mais pas au point de condamner à mort le capitalisme.

2 – Faut-il, peut-on, « tuer » le capitalisme ?

Au début du XXème siècle, en 1905 je crois, Jean Jaurès excédé par ce qu’il voyait avait conclu à la nécessité de mettre fin au capitalisme. Mais comment ? et pour le remplacer par quoi ? C’est en Russie que la réponse a été fournie, moins de 15 ans plus tard.
Comment ? par la révolution ; ce n’était pas la solution préconisée par Marx, et la tendance à l’époque était plus à la réforme (avec Edouard Bernstein) qu’à la révolution, mais c’est ce qu’a tenté Lénine, avec succès. Pour mettre quoi à la place du capitalisme ? là encore ce ne fut pas à proprement parler une solution marxiste qui a triomphé ; ce ne fut pas la propriété collective des moyens de production mais, quel que soit le vocabulaire employé, dans les faits la propriété de l’Etat, qu’il s’agisse de la terre (la propriété a été retirée aux paysans et remise aux kolkhoses. Les paysans devenus kolkhosiens ont continué à travailler une terre qui ne leur appartenait pas) ou des moyens industriels de production des biens de consommation. Ce fut en fait sinon en droit un « Capitalisme d’Etat » dans lequel le peuple propriétaire n’avait rien à dire. Ce qui ne veut pas dire que son sort, au plan matériel à tout le moins, ne se soit pas amélioré. Mais le peuple n’eut rien à dire sur l’utilisation de la richesse ainsi créée, ni sur sa répartition éventuelle, et la compétition dans laquelle le pouvoir soviétique s’est engagé avec une autre puissance, bien capitaliste celle-là, s’est conclue par la défaite du « socialisme dans un seul pays » et par l’éclatement du système politique comme économique de ce pays. Fin de l’expérience « socialiste » !
Mais non, il y a ou il y a eu, une autre expérience socialiste, qui s’est également étiquetée « communiste », celle de la Chine. (Je ne dirai rien de l’expérience « communiste » des pays de l’Europe de l’est, car il est difficile de dire qu’ils l’aient tentée spontanément). Elle a connu, comme l’URSS, à l’origine du moins, un capitalisme d’État de nature apparemment tout à fait comparable, avec mainmise totale du pouvoir politique sur l’économie ; il ne semble pas que le peuple y ait eu plus de place que dans l’économie soviétique. Mais dans ce pays il y a eu un changement draconien, que l’on serait tenté de nommer une véritable révolution, s’il n’était le choix et l’expression du pouvoir politique en place : la place cédée progressivement, mais rapidement, au capitalisme et à l’économie libérale, au marché (à tout le moins sur ce dernier point, pour ce qui concerne les relations économiques internationales). Le régime semble capable, pour le moment en tous cas, de concilier un système politique fort, autoritaire, marqué par le monopole d’un parti qui paraît bien décidé à conserver tout le pouvoir, avec un système économique qui fait une large place (il serait intéressant de savoir exactement laquelle…) à la propriété privée , à l’ouverture, au marché.
Ce qui démontrerait qu’il n’y a pas de lien systématique, obligatoire, entre capitalisme et libéralisme, au moins au sens politique du terme ; donc, si j’ose dire, pas de lien irrésistible entre capitalisme et démocratie. L’Allemagne prussienne et bismarckienne ne nous en avait-elle pas déjà fourni un exemple dans la deuxième moitié du XIXème siècle ?

II – les autres formes d’activité économique – coexistence ou conflit avec le capitalisme

Faut-il conclure dès maintenant, de la brève présentation historique du paragraphe précédent, qu’il n‘y a pas d’autre choix, d’autre système possible, que le capitalisme et l’économie de marché ? Le XXème siècle a vu le triomphe de ce système sur le socialisme supposé marxiste, et le XXIème, malgré la forte crise qui marque la fin de sa première décennie, ne semble pas plus le mettre en péril. Est ce à dire qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme libéral, pas d’autre choix que la propriété privée et l’économie de marché ? Regardons s’il y a eu, dans la théorie et dans la pratique d’autre théories, et d’autres expériences, de plus ou moins longue durée ; si d’autres idées et d’autres applications ont existé, en matière de propriété, de rôle de l’Etat, de place et rôle de l’économie dans la société.

A – les théories.
1. La propriété.

C’est un peu le nœud du problème ! Proudhon, dont Marx a dit qu’il était « le penseur le plus hardi du socialisme français », tranche catégoriquement, sans entrer dans des distinctions entre les différents types de propriété : « la propriété c’est le vol » . Sa démonstration, dans laquelle il veut mettre une rigueur mathématique paraît aujourd’hui fort peu convaincante. Retenons en pourtant l’idée du « droit d’aubaine » en vertu duquel le propriétaire peut recevoir, sans travailler, fermages, loyers, rentes, intérêts, profit ; sans commentaire. ..
Mais sans propriété, comment organiser la société et le système productif ? Proudhon lui-même trouve que la propriété paysanne a du bon ; quand au reste il estime que la mutualité est « une forme jusqu’ici négligée de la justice ». Il n’est pas le seul à se tourner ainsi vers la mutualité, qui peut être une solution au problème social, sans lutte de classes.
C’est aussi la solution de Fourier, avec son phalanstère, société close et d’importance limitée (environ 1600 personnes), dans lequel chacun exerce toutes les fonctions sociales. Mais Fourier compte sur le capitalisme, pas sur l’Etat pour financer les phalanstères… Où se situe la propriété ?
Celui qui va le plus loin est Louis Blanc qui proposera la création « d’ateliers sociaux » dans lesquels les travailleurs ( les plus éduqués…) seraient les propriétaires des instruments de travail. Ces ateliers créés par l’Etat (mais ils peuvent être financés par les capitalistes…) l’emporteront sur les entreprises privées, marquant la victoire des meilleurs

2 – L’Etat.

Malgré les critiques que certains adressent au libéralisme, comme Sismondi qui considère que :
-  la libre concurrence ne produit pas l’égalité des conditions, mais la concentration des fortunes
-  la concentration industrielle entraine la surproduction et les crises
-  le développement de la grande industrie ne fait qu’aggraver le sort de la classe ouvrière
(Quelle clairvoyance ! malheureusement, nihil novi sub sole…)
le recours à l’Etat pour mettre de l’ordre et de la justice dans le système, pour être un acteur de la vie économique, n’est guère sinon jamais envisagé. La plupart se méfient de l’Etat, et sans aller jusqu’à Proudhon qui se méfie de toute autorité, qu’elle soit celle de l’Etat ou de l’Eglise, et prône une société anarchique, sont favorables à une dissolution de l’Etat dans la société (des marxistes avant la lettre ?)
Sauf peut-être l’anglais Owen, qui croit que la construction de l’ordre social nouveau se fera par le haut, par l’Etat.
3 –

et cette question rejoint la troisième, sur la place à donner à l’économie dans la société. Saint-Simon prononce clairement le primat de l’économique sur le politique : « la politique est la science des choses les plus favorables à la production » ; comment cela doit-il se traduire dans la vie et l’organisation politique ? difficile à dire, mais rappelons nous que St Simon est tout à la fois anti-libéral et anti-démocrate. Proudhon lui aussi considérait que « la politique aujourd’hui est de l’économie politique » ; mais comme nous l’avons vu, il se défie de l’Etat et attend de la libre entente entre les travailleurs le bon fonctionnement de la société.
Car c’est chez beaucoup d’entre eux la conviction que l’amélioration de la société et des conditions d’existence, sera obtenue par l’effort de la base, par une morale nouvelle fondée sur le travail, par le triomphe de l’humanisme. N’a-t-on pas appelé ces socialistes des utopistes ?
Faisant un saut dans l’histoire jusqu’à aujourd’hui, force nous est de constater qu’avec le néo-libéralisme qui semble s’imposer dans le monde, on assiste à la domination de l’économique sur le politique. Pour combien de temps ?…

B – la pratique

Le XIXème siècle nous a donné quelques exemples de réalisation d’entreprises coopératives, ou collectives, qui ont laissé dans notre pays quelques traces architecturales, mais rien dans le domaine de la production que ce soit agricole ou industrielle. Devons nous dire que l’expérience a fait long feu ? pourtant il existe de nos jours des entreprise mutualistes, et non des moindres, dans le secteur tertiaire, Banques et Assurances en particulier. Elles cohabitent avec le système capitaliste ; elles ne se présentent pas comme une alternative. Elles ont le mérite d’exister. Le Monde du 2 février 2010 rappelle utilement l’existence des SCOP (« sociétés coopératives de production » devenues « sociétés coopératives et participatives ») à l’origine essentiellement dans le domaine industriel, mais qui se développent aussi dans celui des services. Entreprises saines – la plupart ont bien résisté à la crise – où les coopérateurs (devenus « entrepreneurs ») sont très motivés, elles n’emploient en France que quelque 40 000 salariés au total. Et il ne semble pas que la crise ait incité les salariés au rachat d’entreprises en difficulté, et menaçant leur emploi, pour en faire des SCOP.
Le XXème siècle a connu une expérience fort intéressante de la mutualité, celle des Kibboutzim israéliens, qui a pris naissance bien avant l’existence de l’Etat d’Israel et s’est développée avec lui. D’essentiellement agricoles à l’origine, marquées par une vie véritablement collective et l’absence d’économie monétaire à l’intérieur du Kibboutz, elles sont peu à peu devenues de véritables entreprises agricoles ou même industrielles, œuvrant dans un monde concurrentiel et nécessairement marqué par lui. La vie collective y a sensiblement diminué, et l’on peut se demander si l’esprit des pionniers y a survécu. Il n’en reste pas moins que ce ne sont pas des entreprises capitalistes, et qu’elles pourraient encore servir de modèle .
Entre propriété privée et propriété collective il y a eu, et il y a encore, les tentatives modestes, discrètes et jamais poussées très loin de ce que l’on pourrait appeler les différentes formes d’association capital-travail. Mais les différentes formes d’organisation des salariés à l’intérieur de l’entreprise, syndicats ou comités d’entreprise, si elles ont permis dans une certaine mesure la défense des intérêts sociaux des salariés et l’amélioration de leur condition de travail ou de leurs rémunérations, n’ont que très rarement sinon jamais conduit à une cogestion de l’entreprise. Et le fait d’accorder aux salariés des actions de l’entreprise n’a pas, là où il s’est produit, changé les choses : parce que la part du capital détenue par les salariés est toujours demeurée minime, et parce que la formule a un effet pervers sur les esprits, transformant la façon de voir le devenir de l’entreprise dans l’esprit du salarié devenu actionnaire.
C’est un peu aux mêmes réflexions, aux mêmes constats, que conduit l’analyse de la participation des particuliers au capital des entreprises, des placements qu’ils y font. Car l’achat d’actions d’une entreprise est bien avant tout sinon uniquement un placement financier, dans le seul but d’un profit. Il n’y a pas de volonté de participer à la gestion de l’entreprise ; et d’ailleurs comment le ferait-on ? par les interventions en Assemblée Générale ? chacun sait que la portée en est plus que limitée ; et que la représentation des actionnaires y est souvent faite par les banques ou les fonds de placement, vecteurs indirects des placements des particuliers. Et ces organismes ne sont-ils pas dans le système ?
Il y a à cet égard un chiffre significatif : dans les conseils d’administration des entreprises du CAC 40, 98 personnes contrôlent 43% des droits de vote (le Monde du 12/01/10)…
Retenons néanmoins que dans ces deux formules, mutualité et participations au capital, il y a quand même, si l’on veut bien et si l’on sait les utiliser, une possibilité d’action à l’intérieur du système
Regardons aussi ce qui s’est fait, essentiellement en Europe occidentale, à la suite et en conséquence de la crise de 1929 et plus tard après le désastre de la seconde guerre mondiale. Certes il y a eu des penseurs de ce que l’on a nommé l’économie dirigée, avec ce qu’elle implique tant en ce qui concerne la propriété des biens de production que l’organisation de l’économie, mais ils n’ont pas proposé une idéologie comme ont été ou sont encore le libéralisme ou le socialisme ( celui auquel on se réfère le plus à l’occasion de la crise actuelle est J. M Keynes). On serait tenté de dire que l’économie dirigée est avant tout une approche pragmatique : les choses vont mal, on va chercher des remèdes à la situation, des systèmes qui fonctionnent. Et il y eut dès avant la guerre aussi bien des nationalisations d’entreprises privées que la création d’entreprises publiques et de services publics à caractère industriel et commercial. En un mot la pénétration directe de l’Etat dans la vie économique, essentiellement dans les activités industrielles de base, l’énergie, les infrastructures, les transports et communications. C’est une technique, un mode de propriété, auquel il a été largement fait recours après la seconde guerre mondiale, en France mais pas seulement en France, dans ces secteurs qui sont apparus essentiels à la reconstruction de l’économie ; essentiels aussi en toute période. Y ont été créés des monopoles, comme la SNCF et EDF. Dans le même temps étaient élaborés des plans destinés à répondre aux besoins constatés, à déterminer des priorités dans l’investissement, à indiquer les orientations à prendre pour le futur. A ces « Directions du plan » a succédé plus tard, au niveau de l’Etat, mais bien plus discrètement, comme au niveau des entreprises, une direction stratégique par les objectifs. Nous vivons dans un monde où la rapidité et l’importance des changements technologiques, les interventions que nécessitent ou nécessiteront les changements climatiques annoncés, le caractère irréversible de la mondialisation, rendent indispensable la prévision, si l’on veut que nos sociétés puissent aborder et affronter victorieusement ces changements (notamment en préservant l’emploi). Le recours à ces techniques de direction par les objectifs, et leur généralisation, est donc aussi nécessaire à ces adaptations, même si elles impliquent un minimum de planification.
Ces pratiques des « trente glorieuses » ce sont bien sûr accompagnées de réglementations de, d’interventions dans l’ensemble de l’économie, réalisant ce que l’on a nommé « l’économie sociale de marché ». Donnant aussi naissance à « L’État providence », avec des réalisations telles que la Sécurité Sociale, les régimes de retraites, la prise en charge des chômeurs… toutes choses auxquelles il serait sans doute impossible de renoncer.
Cela a duré quelques décennies ; puis les choses ont changé. D’un côté les institutions mises en place à Bruxelles pour administrer la Communauté Économique Européenne ont adopté l’idéologie libérale et prôné la réintroduction de la concurrence dans tous les domaines , mettant progressivement les États membres en demeure de mettre en concurrence des secteurs, fondamentaux nous l’avons vu, jusque là largement sinon totalement monopolistiques. D’un autre côté s’est développé le phénomène de la mondialisation, ou globalisation, entrainant l’ouverture des frontières économiques, donc l’ouverture aux produits « bon marché » de certaines économies émergentes, et le transfert, baptisé « délocalisation », de certaines activité industrielles vers les pays à bas coût de production. Ceci était conforme à l’idéologie libérale retrouvée en la forme du néo-libéralisme, et donc considéré comme un progrès que le monde occidental devait accueillir comme tel.
Puis est survenue la crise de 2008, que le monde connaît encore, et l’on s’est interrogé sur la validité du système capitaliste, dont les dérives, les dysfonctionnements, mettaient en péril sinon l’ensemble de l’économie mondiale, à tout le moins celle des pays développés du monde occidental. A nouveau s’est posée la question de la remise en cause du système : doit-on y renoncer et le remplacer ? mais alors par quoi ? Ou rester dans le système, mais l’amender, ne pas laisser tout faire ? Mais comment y parvenir ?

III – Le capitalisme ou rien ?

C’est la question que l’on peut se poser après l’examen rapide auquel nous nous sommes livrés tant du marxisme dans ses diverses formes que du socialisme tel que les pays occidentaux, essentiellement, ont tenté de le pratiquer. Doit-on, en parodiant la formule bien connue de Winston Churchill sur la démocratie, dire que « le capitalisme est le pire des systèmes économiques, à l’exception de tous les autres » ? Ou peut-on envisager la formulation d’une idéologie plus appropriée à la construction d’une « Société Humaine », d’une société où l’Homme, chacun et tous, ait mieux sa place ?
Le socialisme, qui a revêtu les vêtements du libéralisme économique, ne semble plus en mesure d’apporter la réponse. S’il n’y a pas d’autre réponse, et personnellement je n’en vois pas, je n’en connais pas, il paraît difficile de condamner le capitalisme ; ce serait plus qu’imprudent de le faire sans savoir que mettre à la place. Nous avons vu que les autres expériences ont échoué ; il n’y a pas de modèle théorique, appuyé sur une expérience réussie dans la durée, qui subsiste à l’heure actuelle. Et il est difficile de dire quel est l’avenir de l’expérience chinoise, sur la possibilité de coexistence entre libéralisme économique – à supposer que telle soit la caractéristique de l’économie chinoise – et régime politique autoritaire, pour ne pas dire plus.
D’autant que le système capitaliste-libéral a fait ses preuves quand à sa capacité de produire les biens dont le monde a besoin. Le reproche (un des reproches…) que l’on peut lui faire est justement de produire trop de biens, pour lesquels il faut trouver des consommateurs, et plus encore des biens nouveaux, offerts à la convoitise, spontanée ou provoquée, des consommateurs. On peut se demander ce que deviendrait l’économie si les consommateurs, soudain devenus rationnels, renonçaient à tous les gadgets qui sont proposés à leur convoitise… C’est plus un rêve qu’une question. D’autres problèmes naissent de ce que non seulement le capitalisme laisse subsister une totale inégalité dans la distribution des richesses , inégalité qui va même en s’aggravant, mais que le système est marqué par des crises qui, par le fait de la mondialisation, font souffrir le monde entier, et plus particulièrement les peuples des pays les plus pauvres.
Et c’est pourquoi si l’on doit rester dans le système – et l’on voit que, tel le Phœnix, il a une extraordinaire faculté à renaître de ses cendres - il importe de savoir comment et dans quelle mesure on peut le changer, l’amender, le modifier de l’intérieur.
Nous avons vu au point II que diverses formes de propriété avaient existé et pourraient encore coexister avec le capitalisme : mutualité, entreprises publiques (on parle de capitalisme d’Etat, mais le vocabulaire ne dit pas tout, surtout des différences), actionnariat des petits porteurs, salariés ou non de l’entreprise. Il importerait de pouvoir les relancer, en sorte de leur donner plus de poids dans le système et de leur permettre d’influer sur le fonctionnement du système capitaliste. Je laisse aux spécialistes de l’économie le soin de dire quand il serait opportun, selon quelles modalités, et jusqu’à quel point, de relancer ces formes différentes du capitalisme privé. L’objectif premier étant de remédier autant que faire se peut aux inégalités qu’engendre le capitalisme.
Ceci pose la question de savoir s’il ne faut pas apporter des tempéraments au « laisser faire » intégral du libéralisme actuel. Le marché, la concurrence semblent des données incontournables si l’on veut l’efficacité dans la production et la commercialisation des biens. Mais cela veut-il dire qu’il ne peut, qu’il ne doit y avoir aucune intervention de la Puissance Publique ? L’interventionnisme est dénoncé comme le péché majeur contre le système, mais n’est-il pas pratiqué dans les faits ? soit ouvertement, comme les Etats-Unis osent le faire sur certains points ; soit discrètement, indirectement, comme la Chine qui refuse de réévaluer sa monnaie, manifestement sous-évaluée, ce qui fausse le commerce international. L’intervention des Etats est admise par tous lorsqu’il s’agit de remédier aux crises engendrées par les dérèglements dans le fonctionnement du système capitaliste, ou pour renflouer et assainir le système financier (voyons les sommes considérables qui ont été injectées – avec un heureux effet sur la crise - par les banques centrales d’un grand nombre de pays dans leur système bancaire) ; pourquoi serait-il injustifiable de pratiquer des interventions, d’introduire dans le système des règles du jeu, lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts des consommateurs ? De même les dérives dudit système financier, et les risques qu’elles ont fait et font encore courir à l’économie mondiale, ont fait admettre par beaucoup – sauf par les intéressés de ce secteur – la nécessité de réguler le système. Le président Sarkozy y est favorable, qui déclare « qu’il ne peut y avoir d ‘économie sans morale ». Nous ne nous interrogerons pas sur sa compétence en ces matières ; Il a au moins la volonté d’agir. Le président des Etats-Unis, lui, a commencé à passer aux actes
Dans l’un et l’autre pays, pour ne parler que de ces deux la, la prise de décision sur de telles réglementations semble se heurter à des difficultés. Du côté français, l’opinion, qui croit en la justice, y serait favorable mais ne paraît pas pouvoir remonter jusqu’aux instances de décision ; du côté américain, où le paradigme dominant est la liberté, c’est au contraire la réaction de l’opinion qui paraît faire obstacle à la prise de décision. Y a-t-il dans les deux cas dysfonctionnement de la démocratie ?
« moraliser le capitalisme » comme ces propos le laissent entendre, et comme beaucoup le souhaitent, est-il un projet qui relève de l’utopie ? Cela suppose, bien entendu, une intervention du pouvoir politique. Mais si l’on en croit l’économiste Immanuel Wallerstein le pouvoir est de fait monopolisé, dans les pays démocratiques, par les puissances d’argent qui ont besoin de ce contrôle du politique pour atteindre leur objectif de maximisation du profit. Faudrait-il en conséquence une révision des modes de fonctionnement actuels de la démocratie, qui ne serait qu’une apparence ?
Cette prise de contrôle du politique, ambition très ancienne du capitalisme,
ne serait-elle pas aussi favorisée par l’idéologie néo-libérale, qui prône le principe du laisser faire dans tous les domaines, et peut s’appuyer sur l’individualisme dominant pour mettre l’Etat en retrait ?
En posant ces questions nous franchissons une étape dans la réflexion, passant du domaine de l’économie ou de l’économie politique à celui de l’état de la société, au problème des mentalités et des attitudes. L’homme, comme le dit Marcel Gauchet, est sorti de la dépendance et de l’ordre à caractère religieux pour entrer dans l’indépendance, dans la structuration autonome, à tous les niveaux et sous toutes ses formes. Cela veut-il dire que vont triompher l’égoïsme, les ambitions personnelles, l’hédonisme – avec pour projet de toujours consommer plus – sans faire de place aux autres, à la collectivité, y compris dans les perspectives du devenir de la planète ? Et si cela est, comment faire l’ordre et l’unité ? Une économie qui s’auto-régule, dans une société d’individus auto-régulés, n’y a-t-il pas là les ferments de l’anarchie ?
D’aucuns pensent que l’on ne peut aller là-contre, sauf à compromettre le dynamisme – incontestable – du système. Dans ces conditions, serons nous capables de substituer un « consommer mieux » à l’actuel « consommer plus », objectif que la prise en considération de l’avenir de la planète devrait nous imposer ?
Une autre question : le « bon » fonctionnement de l’économie est-il dépendant de la qualité morale des acteurs de l’économie, de leur sens moral ? J’illustrerai cette question par une rapide réflexion sur un point particulier. L’idéologie socialiste met en avant l’égalité que doit ou devrait assurer l’économie, soutenue par le politique. Sur le principe, tout le monde est d’accord ; c’est un bel idéal. Mais dans la pratique, dans les faits, n’est ce pas quelque peu irréaliste ? De la compétence de chacun dépend son apport à la collectivité, et donc sa position dans la structure. Il faut certes l’égalité des conditions pour que chacun puisse accéder à son niveau de compétence, mais cela se traduit dans les faits par des inégalités, inévitables, de situation. Reste à savoir si la rémunération du PDG peut légitimement être 500 ou 1000 fois celle du salarié de base… Des inégalités (le traitement différencié n’est pas nécessairement une inégalité), oui, des abus, non. Quels pourront alors être les instruments de contrôle permettant d’éviter les abus ? politiques, judiciaires, internes à l’entreprise ? à voir…
D’aucuns voient dans les risques pris la justification, la légitimation du profit, tant de l’entreprise que de ses dirigeants. Pour ce qui est des entreprises on peut seulement s’étonner que le profit, quand il existe, revienne fort peu aux actionnaires (ou alors par le jeu en Bourse), et encore moins aux salariés, qui seront les principales victimes si l’entreprise tourne mal. Et surtout la crise récente a montré que dans certaines conjonctures l’Etat, et donc la collectivité, en portant assistance aux entreprises en difficulté, prenaient en fait leurs risques en charge, en tout ou en partie.
Quand aux dirigeants, on doit bien reconnaître que les risques qu’ils prennent sont plus pour leurs entreprises que pour eux-mêmes, protégés par le niveau de leurs rémunérations et les stock options ou autres parachutes dorés qui leur sont attribués. Si moralisation il peut et doit y avoir, c’est bien dans ce domaine.

J’ai posé beaucoup de questions ; beaucoup, la plupart, sont restées sans réponse. Toutefois une conviction, sinon une certitude, se dégage de cette réflexion : il n’y a pas, à l’heure actuelle tout au moins, d’alternative au capitalisme.
Et l’absence, ou l’insuffisance des réponses, ne signifie pas qu’il ne peut y en avoir, ou qu’elles ne puissent être complétées. Mais c’est clairement dans le cadre existant du capitalisme qu’il faut poursuivre la réflexion, chercher ce qui peut être fait pour amender le système, ne pas « laisser faire », ne pas laisser la réponse à « la main invisible » qui semble aussi être plus ou moins aveugle. Cela suppose donc que le pouvoir politique ne renonce pas à jouer son rôle, à intervenir, et qu’il ait les moyens de le faire.

J.C Cusset (Benjamin Lefranc). 25/02/2010