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L’éthique à toutes les sauces

Peut-on se passer de l’éthique ?

Quand faut-il se référer à l’éthique ?

vendredi 22 avril 2016, par Picospin

Ces confrontations se soldent par des haines inassouvies, des gestes irrémédiables voire des intentions et des violences si intenses qu’aucune médiation ne s’avère capable de rapprocher les points de vue pour aboutir à la paix des braves. Pour toutes ces raisons, le geste du Pape de retour de l’île de Lesbos fait figure de paradigme pour des populations aux abois, devenues sous les agissements des politiques, des proies pour tous les passeurs du monde, les intermédiaires et médiateurs à la recherche de pourcentages, de pourboires en récompense d’aides sans vertu ni bonté ou de bienfaits sans amour ni empathie.

On ne savait pas...

Quels que soient les motifs religieux, politiques, moraux de ses initiatives, ils ont le mérite d’exister et d’offrir un exemple. On ne pourra plus prétendre que rien n’a été fait pour sauver des hommes, des femmes et des enfants comme ce fut le cas il y a près de 70 ans déjà lorsque des populations entières ont prétendu qu’elles ne savaient rien des exactions, meurtres, sévices, tortures, se déroulant à quelques mètres de chez eux. Ce fut le cas des Juifs assassinés dans les territoires occupés par les Nazis, plus tard sous le joug d’idéologues en mal de terreur. Ils l’avaient été sous les yeux des observateurs « neutres » qui avaient vue sur les trains de déportés, les entrées des camps de la mort par gaz ou par balles.

Sous les yeux du Vatican

Qui plus est, ces évènements se déroulèrent sous les yeux du balcon de la place saint Pierre à Rome, devant un dirigeant de l’Église qui voulait protéger une majorité par le sacrifice des minorités persécutées. Ces témoignages ne signifient nullement que les sociétés plus heureuses abritées par leur religion conforme, leur statut économique ou social anodin ou approuvé devaient offrir leur vie en sacrifice de celle de leurs contemporains pourchassés pour non-conformité à la pensée unique du moment.

Des questions

On n’empêche pas de se poser des questions. On souhaite seulement que l’homme jette un regard à un autre homme non en fonction de ce qu’il est mais en vertu de son essence d’être sensible, doué de rationalité et d’un système nerveux suffisamment élaboré pour lui permettre de connecter des neurones, d’élaborer des images et de ressentir la souffrance d’autrui. Peut-être, les nouvelles générations ont elles gardé en mémoire la citation devenue célèbre d’une personnalité politique pourtant dotée d’intelligence et d’affects qui a prononcé un jour de grâce intellectuelle qu’on ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde. Cette formule a suscité les applaudissement de tous les indécis et neutres ou neutralisés qui se sont consolé en avançant cette idée.

Culpabilité et déculpabilisation

Elle permettait la déculpabilisation, en effaçant la culpabilité, cette pesanteur qui alourdit l’âme, interrompt le sommeil, creuse les villosités gastro-intestinales ou exacerbe les sensibilités. C’est une souffrance incrustée dans les corps. Elle relie les hommes par la vision du visage, cette métaphore imaginée par Levinas par laquelle un être humain interdit à son homologue de le tuer. Que fait le génie créateur de ce même homme lorsqu’il est embrigadé dans une idéologie, revêtu d’un uniforme ou cagoulé pour cacher ce visage devenu coupable de générosité ou d’empathie ? Il se réfugie derrière des armes, invente des drones inanimés, se déplace sur des chenilles ou se dédouane en déléguant son agressivité à des canons, des avions, aspergeant les vivants de flammes, d’obus téléguidés ou mieux d’engins explosifs alimentés par des processus nucléaires.

Des deux côtés

D’un côté les destructions des être vivants, de leurs cultures, des objets de leur foi, de leurs croyances. De l’autre celles de leurs rêves, de leurs inventions, de leurs créations dans lesquelles ils investissent leur savoir faire, les fruits précoces ou tardifs de leur éducation, des objets de leur apprentissage et de leur formation, des résultats de leurs acquis. C’est le cas d’un rêve « technocratique totalitaire », d’une base de données universelle. Sans banques, sans ONG, sans États, les individus peuvent passer des contrats entre eux, créer des organisations autonomes et indépendantes. Les réseaux informels s’organisent via Internet, en dehors des formes hiérarchiques traditionnelles. Les individus sont séduits par l’idée qu’il faudrait attendre quelque chose de magique, une technologie qui va résoudre tous nos problèmes.

Utopies ?

C’est l’utopie du " tout devient possible ". Faut-il se méfier de ce rêve technocratique ? Les créateurs de la blockchain voudraient que tout soit gouverné par une technologie, un rêve technocratique qui serait pour certains totalitaire du fait même de son fonctionnement automatique que d’aucuns considèrent comme amoral et susceptible de conduire à des outrances morales allant jusqu’à élaborer des séries d’assassinats. Des critiques s’élèvent contre ces types de projets parce qu’ils n’auraient été soumis à aucun débat démocratique. Les règles sont intégrées dans des plates-formes utilisées au quotidien, qui manipulent nos comportements. A partir de cette argumentation, les auteurs de ces réflexions se croient obligés de s’en prendre une fois de plus aux Américains, sans doute parce qu’ils ont inventé cette logique avant les autres et que, de ce fait, ils sont d’ores et déjà coupables de transgressions dans la préparation des préceptes moraux sinon des réflexions éthiques.

Innovation et conservatisme

Cette assertion confirmerait, selon les auteurs de ces arguments, la culpabilité de l’innovateur face au conservatisme de ceux qui possèdent la sagesse et ne versent jamais dans l’erreur sans la corriger. Or c’est bien dans cette séquence que se déroule le type d’éducation honni en France selon lequel il faut enseigner sans se tromper, dire le vrai et le juste sans qu’il soit nécessaire de le remettre en cause à partir d’une position immuable, figée, adoptée par tous ceux qui pensent qu’il n’y a qu’une seule vérité et qu’ils en ont l’apanage. Celui de la diffuser et de persuader les autres qu’ils en détiennent les éléments, sinon la totalité.

Attaques contre l’innovation

Avant de se livrer à des attaques irréfléchies ou passionnelles contre toute innovation pour le simple fait qu’elle innove et se déplace sur un terrain incertain, instable, friable constructible pour des mirages, n’est-il pas indispensable de passer en revue les propositions circulant dans les courants les plus impétueux de l’éthique et des vertus, sinon de l’éthique des vertus. Ces derniers charrient des idées diverses, parfois opposées, dérivées des mouvements anciens ayant donné naissance à des orientations plus récentes venues du monde européen comme de celui naissant aux États-Unis. Dans ce catalogue, il fallait écarter toute allusion à un législateur divin.

Inaccessibilité du divin

Cette position a pris une certaine force à partir de l’évolution d’une société en rupture d’adhésion avec une figure de moins en moins accessible à la modernité. C’est celle du divin dont un certain nombre de penseurs cherchaient à se débarrasser pour épouser des visions conformes aux Lumières. En ce cas, il devenait de plus en plus difficile de fournir une source convaincante de l’obligation morale, alternative au commandement divin en pleine évolution vers la déferlante du « désenchantement du monde ».

Repli sur la vertu

Comme elle ne pouvait être placée sous une autorité absolue imposant une loi, force était d’abandonner les concepts d’obligation et de devoir pour se replier sur ceux de la vertu. Ils présentaient l’avantage de s‘appuyer sur une inspiration aristotélicienne. Ce ne fut pas le cas de « La théorie de la Justice » de Rawls, best seller de la littérature philosophique américaine. Elle soutient l’hypothèse que les seuls types de théorie éthique à prendre en compte sont le déontologique qui propose le devoir de préconiser le juste et le téléologique qui donne la priorité au bien à promouvoir et qui aboutit au statut complexe, sinon contradictoire, de l’utilitarisme.

Des pôles à portée

Ces deux pôles oscillent entre l’eudaimonia, le bonheur et l’épanouissement humain auxquels s’ajoutent une certaine méfiance envers la fragilité de la bonté dans l’éthique des vertus et l’importance des délibérations dans la vie morale sans rejeter pour autant la force normative de l’exemplarité ni refuser la capacité au perfectionnement de l’agent moral.


Pour en savoir plus, consulter le site Herbert Geschwind