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Comment trouver le temps d’écrire quand on exerce une profession ?

Prix littéraires et diarrhée graphique

Qui prend la place des écrivains ?

lundi 15 novembre 2010, par Picospin

Cette dernière tient au nombre considérable d’écrits de toutes sortes sortant des rotatives et maisons d’édition pour montrer au monde la richesse en quantité et on espère en qualité de l’imagination des écrivains.

Qui écrit ?

De ces derniers, on ne sait pas grand’chose car dans l’ensemble, les médias restent silencieux et muets sur l’état de la production dite littéraire. C’est apparemment la seule qui intéresse le grand public, tout au moins en France où les prix littéraires ne cessent de couronner des œuvres appartenant au roman, à l’imagination, aux constructions chimériques, visionnaires ou utopiques. Cette catégorie reste privilégiée car c’est celle qui exige l’effort minimal pour être comprise par la majorité des lecteurs. Ces livres distribuées surtout avant le début de l’été permettent de s’ensabler aux côtés des multiples pages qui vous emmènent sous les pins parasols, l’ombre des palmiers, les orages d’Afrique ou les ciels désespérément bleus des lagons du Pacifique où les touristes les plus enthousiastes, après avoir parcouru des milliers de kilomètres se font déposer dans des hôtels de luxe avant de plonger dans le corail à la recherche de rencontres risquées sous la forme de gueules de requins dont certaines espèces dorment tranquillement au fond des sables enfouis dans l’océan.

Débauche d’écrivains et de romans

Devant une telle débauche de nourriture spirituelle, je me demande chaque année comment les écrivains professionnels et les autres, les hommes et femmes politiques trouvent le temps de remplir des pages entières de feuilles au format A4 ou mieux les pages jaunes non des annuaires célèbres en France mais celles très célèbres des écoliers américains qui en suivent les lignes tracées en gris atténué pour éviter les désordres des alignements précurseurs ou accompagnateurs de ceux de la pensée. Il n’est actuellement pas une personnalité hantant comme fantôme évanescent les plateaux de télévision qui n’ait à son actif son autobiographie, sujet privilégié des candidats à l’ascension sociale. Elle permet de montrer une carte de visite impressionnante par sa richesse, se densité, les actions d’éclat d’une vie bien remplie, entièrement tournée vers l’aide aux autres, la compassion, le respect et le soutien à l’altérité. Chacun a à cœur de montrer combien sa vie, son action, ses pensées, ses projets restent au premier plan des préoccupations de serviteurs de l’état, des collectivités, des entrepreneurs qui ne cessent de penser aux autres avant de penser à eux-mêmes ce qu’ils n’ont manifestement pas le temps de réaliser devant toutes les priorités qui se classent au premier rangs des projets liés à la générosité, la bienfaisance et le dévouement aux autres, qu’il s’agisse d’individus ou de collectivités.

Comment les écrivains s’y prennent-ils ?

Comme on se demande comment tous ces auteurs en goguette s’y prennent pour disposer d’un temps suffisamment durable pour coucher sur papier à partir de l’encre des stylos, des billes des bics et des imprimantes laser des œuvres fournies aux dégustateurs de belles lettres et de sonorités délectables, on finit par supposer qu’il existe de par le monde des ouvriers de la plume et de l’ordinateur qui pêchent en eaux troubles ou interdites les poissons, mollusques ou crustacés à servir à la table des plus gourmands et péchés en remplacement et au profit des plus constipés de l’écriture qui en ont pourtant un urgent besoin asseoir leur position, leurs ambitions et leur soif de pouvoir. Cette question, je ne suis pas le seul à l’avoir posée. Je n’avais pas fini de rédiger cette question qu’en parcourant les échos parvenant de la lointaine Amérique, j’ai reçu en plaine figure la réponse que j’attendais avec curiosité, appétit et intérêt de la part du New York Times sous la forme d’un article que je me fais me plaisir, le devoir et le droit de vous traduire. « Le mois de Novembre est celui consacré généralement à l’écriture romanesque nationale. Sans doute le savez-vous déjà. Peut-être même êtes-vous en train d’atteindre le 23.338 è mot pour la fin de cette nuit.

Un noble société

Si vous n’avez jamais entendu parler des initiales N pour National, R pour roman, M pour mois, représentez-vous cette abréviation comme un marathon littéraire auquel participent plus de 200.000 écrivains, la plupart d’entre eux étant de purs amateurs. Leur objectif est de rédiger un roman de 50.000 mots en moins de 30 jours. Ce qui a commencé par des essais de prose risibles en 1999 initiés par 21 amis s’est terminé en une association loi 1901 appelée « Société des Lettres et des Lumières » dont l’objectif était d’inciter les gens sevrés d’écriture de jeter par dessus bord leur inhibition littéraire sous un délai court fixé à l’avance et d’en retirer plaisir et une joie commune. Cet énorme rassemblement d’écrivains a fini par produire un milliard de mots. A la fin du mois, les concurrents déchargent leur travail pour tenir la comptabilité globale de l’opération.

Sevrage d’écriture et frustrations

L’an dernier, à peine moins de 20% des concurrents ont réussi à glaner quelque victoire dans cette compétition ce qui montre à l’évidence combien il est difficile de maintenir un rythme de 1.600 mots par jour même s’ils sont ridiculement mauvais. On voudrait bien connaître l’évolution de cette compétition et avoir la joie de lire ces romans, ce qui toutefois n’est pas le point le plus important à atteindre. Ce qui l’est par dessus tout, c’est le plaisir pris par chacun des concurrents dans une compétition qui se situe dans l’ordre du rêve. C’est aussi le plaisir d’appartenir pendant un mois à une communauté qui apporte à la solitude de l’écrivain la compagnie du mythe en tant que mensonge.

Qu’est-ce qu’un écrivain ? On ne le sait jamais vraiment. Ce sont des voix qui crient dans le vide. Des gens perdus qui prétendent nous intéresser avec leurs fictions inutiles. Des types avec des têtes fatiguées, des intellectuels qui pérorent à la terrasse des cafés ou éructent à poil dans leur cabane au fond des bois. Des frustrés incapables de rien changer à la course du monde, des mégalomanes impuissants. La France est le dernier pays qui continue de les écouter, ces êtres plaintifs. C’est une des dernières spécificités de ce vieux pays : nous prenons très au sérieux le droit de se lamenter. Finalement, il faut bénir les prix littéraires. Certes, ce cirque peut agacer, avec ses manigances et ses complots. Mais il attire l’œil sur cette race d’incompris.