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Dieu est-il bien mort ?

Qu’est-ce que Nietzsche a fait de notre monde ?

Quelles en seraient les conséquences ?

mardi 7 décembre 2010, par Picospin

La première formulation fut suivie d’une autre, cette fois de prolongement de la première : Dieu reste toujours aussi décédé et c’est nous qui l’avons tué.

Interprétations complexes

Sans se lancer dans des interprétations trop complexes pour être comprises et acceptées par tous, on peut déjà se lancer dans une première interprétation qui pourrait s’écrire de la façon suivante : le rôle social que le Dieu judéo chrétien joue dans notre culture est radicalement différent de celui interprété autrefois dans la culture occidentale. Il était d’usage à l’époque du moyen Age que le courant majoritaire que la société y avait fondé était basé sur les croyances offertes par le christianisme à un point tel que tout individu qui ne partageait pas ses vues ne pouvait être pris au sérieux dans la mesure où il affirmait vouloir se consacrer à une vie potentiellement admirable. Cette idée reste conforme à celle émanant de l’Eglise qui allait jusqu’à proclamer que toute vie hors de l’Eglise n’était non seulement exécrable mais condamnable. Dieu est mort dans un sens particulier.

Dieu organisateur n’organise plus

Il ne joue plus son rôle sociétal habituel d’organisateur de notre milieu de vie en vue d’un engagement pour une seule et unique manière de vivre. Les choses ont bien changé depuis les prises de position de ce philosophe génial, encore mal aimé dans certaines cultures parce qu’on lui reprochait de ne pas être maitre totalement de son esprit et de ses pensées ce qui invalidait partiellement ses affirmations. Quel que doit le rôle joué actuellement par la religion dans notre société, il ne coïncide plus du tout avec cette conception de l’existence. Les croyants ressentent une forte pression sociétale qui les incite à admettre que les individus qui ne partagent pas ces conceptions rigides de l’activité religieuse, sont néanmoins en mesure de susciter l’admiration. Ce Dieu nouveau ne joue plus son rôle séculaire tel qu’il organise notre vie pour nous faire accepter le compromis de nous habituer à vivre en suivant un unique chemin de vertu.

Une autre vie sous le nihilisme

Dès lors, le nihilisme pourrait s’avérer capable de nous faire cheminer sur une voie qui cesse d’être unique pour se diversifier harmonieusement à condition d’être fondée sur une base approuvée par le plus grand nombre. Les façons de vivre qui autrefois avaient été considérées comme marginales ou démoniaques sont maintenant aptes à mériter une reconnaissance élargie sinon une célébration universelle. Engagées de cette métamorphose sociétale, les escapades d’une société mobile à l’extrême et en continuité comme celles vécues par des personnages tels que Martin Luther King, Simone de Beauvoir ou Studs Terkel sont devenues au 20è siècle les figures auréolées de ces convictions et de leurs applications. Le bénéfice de tels modes de vie est oblitéré par la difficulté de choisir entre des tendances contraires. Dans cette perspective tout choix contient en lui-même la paralysie générée par l’indécision comme en son temps TS Eliot l’avait décrite pour son personnage de Prufrock.

"Tu peux toujours attendre"

Ceux qui attendent désespérément la clarification de telle ou telle interrogation sur leur propre vie risquent d’attendre fort longtemps avant qu’une solution ne se fasse jour. Ils peuvent aussi se laisser aller aux inconvénients des maux d’estomac qui saisissent les personnages décrits par David Foster Wallace, comme une sorte de tristesse qui les conduit à rechercher un dérivatif à leur mal-être comme la recherche à tout prix de la distraction, des addictions, des compétitions ou de buts arbitrairement choisis qui les laissent après l’accomplissement de toute nouvelle expérience plus vidée qu’avant son début. Le nihilisme menace l’homme par le relâchement des forces déstabilisatrices provenant de la liberté et de la paix obtenues à la suite du laxisme des contraintes imposées par la culture. Uns des questions à laquelle il n’a pas été répondu clairement est celle qui consiste à demander si la nouvelle vie entamée par l’homme a révélé le moindre signe de contentement, la moindre satisfaction, même après la mort de Dieu.

Bonheur sans Dieu

Pour répondre aux arguments avancés sur le bonheur éventuel de la vie sans Dieu, prenons les choses à l’envers. Peut-être que les questions posées aux poètes et aux écrivains ont annoncé quelque chose que beaucoup d’entre nous ignorent ou qui est étouffé ? C’est bien ce que subodorait déjà Nietzsche lui-même lorsqu’il déclare qu’il est arrivé trop tôt. Dieu est mort. Mais étant donné la manière dont les hommes prennent les circonstances dans lesquelles il est englué, il peut y avoir encore des tas de grottes pour des milliers d’années dans lesquelles son ombre continuera de se manifester. Dans cette perspective il n’y a guère à espérer de véritable accord dans la culture en ce qui concerne une vie bien vécue. C’est dans ce sens que Dieu est véritablement mort. Ce qui n’empêche pas beaucoup de gens de continuer à déambuler dans l’ombre de Dieu. Ils prennent la vie comme une trajectoire qui vise à devenir universellement justifiable. En ce cas le bonheur défini par les uns est moins un véritable bonheur qu’une illusion qu’on se donne à soi-même.