Ethique Info

Accueil > Culture > Quatre mois, 3 semaines et 2 jours. Film roumain de Christian Mungiu, Palme (...)

Quatre mois, 3 semaines et 2 jours. Film roumain de Christian Mungiu, Palme d’Or du 60è Festival du film de Cannes 2007

mardi 25 septembre 2007, par Picospin

Le troisième film de Christian Mungiu, cinéaste roumain de 39 ans, « 4 mois, 3 semaines et 2 jours », en compétition à Cannes, est d’une âpreté qui ne se dédommage d’aucune rédemption. Il consiste à regarder sans ciller l’histoire de l’avortement clandestin d’une jeune femme pendant les dernières années du communisme, dans une Roumanie où cet acte illégal fut pratiqué en masse, causant la mort de plusieurs milliers de femmes.

Statut d’étudiantes

Il s’agit d’une étudiante qui partage sa chambre avec une amie, dans une résidence universitaire. Le film la découvre, tendue et transie, préparant sa valise sous l’oeil attentif de son amie Otilia, pendant qu’autour d’elles dans les couloirs et chambrées, les pensionnaires étudiants se livrent au marché noir. Dès ces plans d’ouverture le film installe une atmosphère d’oppression. Elle est liée à la culpabilité partagée des deux jeunes femmes, l’une aidant l’autre à préparer et faire accomplir l’irrémédiable avortement par un personnage obscur qui gagne ainsi sa vie et celle de sa famille.

Promenade

On quitte brusquement la résidence pour suivre Otilia en ville dans un trajet mystérieux au cours duquel elle rejoint son ami, réserve une chambre d’hôtel auprès de préposés au style kafkaïen et fixe avec un inconnu les coordonnées nécessaires à la réalisation de l’entreprise : un avortement, crime majeur contre la morale et la loi dans un pays dominé par un couple de mégalomanes, installés dans leur délire de pouvoir, destructeur de leur propre pays. Mungiu profite de cette histoire pour dévoiler en sourdine, à travers l’intimité d’un drame personnel, la chronique en creux de ce système d’oppression collective. La scène centrale du film - un huis clos au cours duquel l’avorteur, apparemment prototype d’une personnalité amorale, se livre à un chantage sexuel.

Ambiguïté ?

Quel est ce personnage ambigu qui prend des allures de médecin, respecte un simulacre d’asepsie, et montre un peu de tendresse envers sa « patiente » qui se transforme épisodiquement en victime.? La résistance spirituelle, la solidarité, l’empathie, peut-être la simple amitié des deux protagonistes conduisent discrètement à une sorte d’héroïsme deux étudiantes d’un pays voué à une caricature de communisme et qui osent sacrifier à la tyrannie leur propre corps, comme ultime bastion de la liberté. Cette dernière se concentre moins sur Gabita, trop jeune victime des conventions sociales, ici proches d’un communisme de pacotille mêlé au tragique que sur son amie, la dévouée Otilia, à laquelle elle est liée par l’exécution et la culpabilité de l’acte répréhensible au regard des conventions de la société et du régime. Ses multiples déplacements filmés en caméra portée, au cours d’une longue errance nocturne aimantent chaque plan du film. Chargée par son amie d’enterrer le cadavre du fœtus, elle parcourt la ville dans une tentative déterminée et désespérée de trouver une tombe pour ce dernier. Cette plongée dans les ténèbres est une allégorie de la mort qui cherche par la ritualisation, la résurrection des corps sinon celle des âmes mortes, car condamnées par le péché.

Néant ?

Dans cette escapade vers le néant, le petit corps dans sa construction interrompue trouve sa fin dans un vide ordures anonyme de banlieue, faute d’avoir été accepté par les siens, êtres humains sur le qui-vive contre tout ce qui oserait pénétrer dans leur famille. Il s’en ira comme il est venu, être sans nom, sans statut, et auquel aura manqué définitivement une accession à la dignité qui ne peut être conférée que par la société des hommes et l’acceptation des institutions. Ces dernières ne manquent pourtant ni aux parents des jeunes en train de construire leur vie, honorables académiciens ni aux futurs géniteurs des générations futures, malheureux vivant dans une dictature qui les prive même de la liberté et de la responsabilité d’avorter, de faire avorter dans des conditions biologiques sinon morales acceptables.

Une déportée

Il est vrai que tous le pays du monde n’ont pas eu la chance d’avoir promu au rang de ministre de la Santé une femme de cœur qui a puisé dans sa déportation auprès d’autres fous l’énergie, la foi, l’opiniâtreté d’organiser pour toutes les femmes de la terre plongées dans la détresse morale et la culpabilité, cibles de l’indignité des hommes, une issue digne de leur genre et de leur statut. Pour soigner les séquelles de ce drame, les secours sont insuffisants. Comment traiter les aspects psycho-sociologiques, les perturbations émotionnelles consécutives à l’acte réprouvé par la morale, la religion, si ce n’est la logique de la biologie ? Ces perturbations multiformes, qui associent perte de l’estime de soi, anxiété, dépression, sont regroupées maintenant sous le terme général de « syndrome post-abortif ». C’est pour en prévenir la survenue que les équipes qui s’occupent de la tâche ingrate, peu gratifiante des IVG cherchent à s’entourer d’équipes de psychologues potentiellement mieux armées contre les dégâts consécutifs à ces traumatismes.

Questionnement éthique :

1. Est-ce que le cinéma est autorisé à pénétrer dans l’intimité des structures féminines pour les analyser, les montrer, en disséquer tous les aspects ?

2. Les débats sur l’interruption de grossesse n’ont pas cessé malgré le vote déjà ancien en France d’une loi qui permet de protéger la fragilité des femmes en détresse. Que faut-il en penser ?

3. De même, les débats entre opposants radicaux à l’avortement et partisans de la liberté de décision restent vifs et tragiques en raison des enjeux vitaux, culturels, moraux, religieux sinon politiques ou philosophiques d’une telle discussion. Comment peut-on intervenir de façon équilibrée et sage dans une telle controverse ? 4. Est-ce uniquement pour encourager l’augmentation de la natalité que certains régimes s’opposent à l’avortement et du même coup deviennent les alliés objectifs de ses adversaires les plus farouches ?

Messages