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Quelles funérailles ?

Que faire de son corps quand il ne fonctionne plus ?

L’enterrer ou le brûler ?

samedi 2 novembre 2013, par Picospin

Spinoza s’exprime à ce sujet en se posant la question d’un Esprit qui n’exprime l’existence actuelle de son corps et ne conçoit comme actuelles les affections du corps que pendant la durée de ce dernier dans sa versatilité, son infidélité, ses absences pendant la durée du sommeil ou celle de la perte de connaissance, épisode pathologique de fréquence variable dans la durée d’une vie.

Les actes du corps

Il ne conçoit un corps comme existant en acte que pendant la durée de son corps, raison pour laquelle il ne peut rien imaginer pour ne se souvenir des choses passées que pendant la durée de l’existence plus que de l’essence du corps. Cette disparition, cet anéantissement définitif inquiète les enfants au point que les adultes ont du mal à parler de la mort aux enfants, en particulier lorsque le corps est incinéré et sont de plus en plus réticents à les faire assister à la cérémonie de peur de les traumatiser. Estimant qu’il est au contraire important que la réalité leur soit expliquée, la société de thanatologie a conçu un guide illustré à destination à la fois des parents et des enfants dans lequel elle explique l’usage historique de la crémation, ce qui se passe physiquement, le devenir des cendres. Les enfants ont du mal à accepter le fait de brûler un corps. Parler de la crémation est nécessaire mais, pour cela, l’adulte doit être capable de dire à son enfant que la mort est irréversible.

La parole à l’enfant

Une telle mesure est indispensable au moment où on assiste dans nos sociétés à un changement rapide pour des pratiques qui remontent à la nuit des temps et constituent l’essence des sociétés humaines : les rites funéraires. Alors que les morts étaient inhumés depuis des milliers d’années, la crémation est devenue un phénomène de masse en France et dans le monde. Aujourd’hui, 32 % des décédés sont incinérés avec un taux qui dépasse 50 % dans les grandes villes. Une majorité de Français souhaite y avoir recours. Il s’agit d’une rupture anthropologique majeure. Un tel bouleversement des mœurs s’explique par le coût moins important des obsèques, la perte d’influence de la religion catholique, qui, contrairement au protestantisme, est attachée à la permanence du corps après la mort comme en témoigne un récent sondage dans lequel les croyants et pratiquants préfèrent largement l’inhumation (75 %), tandis que les non-croyants et athées choisissent la crémation (70 %) même si cette dernière est maintenant tolérée par l’Église.

Évolution des mentalités

D’autres évolutions des mentalités participent de ce succès. " Notre société idéalise le corps qui est maîtrisé jusqu’à la mort et après on le laisserait pourrir entre 4 planches ? " "contrairement au feu qui a un côté aseptisant tout en niant l’existence du cadavre et en liquidant l’imaginaire de la décomposition. Cette évolution de la pensée va de pair avec le déni de la mort et de sa réalité biologique. " Alors qu’elle est constamment présente sur les écrans, la mort réelle est de moins en moins tangible comme le suggèrent les corps rarement exposés, le deuil qui n’est pas porté et le langage euphémisé par l’emploi des termes de départ, ou de disparition. Les partisans de la crémation affirment ne pas vouloir peser sur les vivants. " Les gens vivent de plus en plus longtemps, mais pas forcément en bonne santé, ce qui les incite à éprouver le sentiment d’être une charge pour les survivants et ne veulent plus l’être après leur mort. " L’argument écologique est aussi avancé par les partisans de la crémation de façon paradoxale, car le fait de brûler des corps dégage des toxiques, à tel point qu’il faut équiper les crématoriums de filtres.

Les familles éclatées

L’éclatement des familles joue un certain rôle dans cette modification des comportement face à la mort car nous ne sommes plus dans la France des villages, où tous les morts de la famille étaient au même cimetière juste à côté car l’entretien des tombes devient d’autant plus difficile et dispendieux que l’éloignement de la famille et des proches augmente. Comment entretenir une tombe à Strasbourg quand on vit à Bordeaux ? Cet essor témoigne plus profondément de l’" hyperindividualisme " contemporain puisque les obsèques avaient pour fonction d’acquitter une dette symbolique envers ceux qui ne sont plus là et permettaient de s’inscrire dans une lignée, idée qui tend à disparaître. Les gens se sentent moins redevables envers les générations précédentes et moins responsables de la transmission des valeurs et us et coutumes aux futures qu’ils ne se sentent responsables d’eux seuls et déliés de toute continuité.

Qui doit payer les obsèques ?

L’évolution des idées renforce cette analyse selon laquelle chacun doit prendre en charge ses propres obsèques, comme le suggère le pourcentage élevé des 44 % des sondés jugeant que c’est au futur défunt de payer le coût des funérailles, alors que 35 % pensent que la famille doit le faire. Sur ce chiffre, un tiers souhaite prévoir leur financement et leur déroulement détaillé, 33 % juste leur financement et 8 % leur déroulement seul. Cette évolution pose-t-elle le problème des funérailles qui servent plus aux vivants qu’aux morts en permettant aux premiers de surmonter le deuil sans respecter scrupuleusement les volontés du mort qui ne correspondent pas forcément à celles des proches. La crémation reste une violence symbolique importante, moins souvent choisie quand les morts sont des enfants. " Dans la crémation, il y a un raccourcissement du temps, si l’on tient compte du passage en quelques heures d’une personne à 2 litres de cendres, réduction drastique difficile à supporter.

Lenteur du passage de la vie à la mort

Autrefois, le passage de la vie à la mort était plus progressif quand décrépitude du mort et processus de deuil s’accompagnaient. L’essor de la crémation avait posé la question du statut des cendres, qui pouvaient être ramenées au domicile, au risque d’anéantir la séparation entre vivants et morts marquée par la sépulture et le cimetière, médiation indispensable au deuil. Désormais, la conservation à domicile est interdite et la dispersion réglementée, signe que le besoin de localisation des morts reste un phénomène signifiant important, quand les cendres commencent à emprunter le même devenir que les corps. Plus de la moitié des cendres sont actuellement inhumées en caveau ou columbarium, et moins du quart sont dispersées au jardin du souvenir. La question de la célébration des funérailles se pose désormais quand on observe la pauvreté sidérante cérémonielle de certaines crémations. Que faire quand le rite n’est pas pris en charge par l’Église ?

Quel rituel pour quelle cérémonie ?

Le besoin de cérémonie reste encore très fort si l’on se réfère aux trois quarts des gens qui en souhaitent pour eux-mêmes et pour leurs proches. Selon les observateurs, des progrès importants ont été effectués par les entreprises de pompes funèbres lors des crémations en dépit du caractère impersonnel des lieux de et d’une organisation encore chaotique dépendant en grande partie de l’implication de la famille car il n’est pas facile d’inventer des rites. Une société doit se préoccuper des rites funéraires car ils ont un effet sur la santé psychique, si l’on songe au fait qu’une cérémonie bâclée peut être la source de deuils compliqués, responsabilité laissée aux collectivités locales, aux architectes, paysagistes, artistes qui devraient aussi être impliqués en même temps que les élus de la nation, non pour légiférer, mais pour établir une charte éthique.