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On y danse avec Balanchine et Diaghilev

Que fait-on à Perm le dimanche ?

On s’y brule

lundi 11 janvier 2010, par Picospin

On peut s’y promener s’il ne fait pas trop froid, aller au restaurant ou mieux, voir le Ballet russe de l’Opéra National Tchaïkovski.

Beaux gosses et belles et grandes filles

Là, on trouve une troupe d’une soixantaine de danseurs et danseuses, à la technique impeccable, aux corps sculptés dans le marbre, tant la musculature, les formes du tronc, de l’abdomen, des membres sont semblables aux modèles forgés par l’Antiquité. Parties les graisses accumulées par des centaines d’années de régimes gras, à base de féculents, pommes de terre et autres ingrédients du même type, connus pour revêtir le squelette d’une couche indélébile de chair grasse, enveloppante, molle dans laquelle se perdent les caresses des amoureux. Effacé le revêtement cutané et graisseux acquis en toute bonne foi par des individus jeunes ou plus vieux, convaincus que l’excès alimentaire et le régime alimentaire libéral protègeront les corps du froid glacial qui souffle dans le pays et contre lequel ne s’élève qu’une résistance, celle de l’action, de l’activité physique propre à mobiliser la musculature pour recruter les dépenses caloriques et réchauffer les membres et organes frigorifiés, à moitié anesthésiés des actifs de cette ville.

Une ville perdu de l’Oural

Petite ville perdue au milieu d’un continent gigantesque croit-on quand on en entend parler de loin comme si la danse y était une activité artistique paradoxale dans un lieu inconnu sinon méconnu où la principale activité des hommes et des femmes était de vaincre les températures abyssales, les difficultés d’une vie sans joie, loin de la qualité de vie si chère aux Français qui viennent d’atteindre la gloire en se classant en première position de toutes les nations pour la qualité de vie, le confort et les ressources mises à disposition pour conserver et améliorer la santé, la longévité sinon l’éducation qui présente cependant des failles. Or, il se trouve que cette ville appelée Perm comme si elle était déjà le début des vacances des permissionnaires militaires, vient de fournir à l’Occident, une occasion rarissime d’admirer un des meilleurs ballets du moment au cours d’une tournée qui les mène de l’Europe, en France où elle se trouve actuellement et où elle remporte un succès exceptionnel, ponctué par un indice de satisfaction remarquable et cela en dépit des petits moyens envoyés avec les danseuses et danseurs, consistant en tout et pour tout de deux haut-parleurs, alimentés par des disques un peu grinçants et restés dans une totale nudité de décors.

Sobriété technique

Pour compenser cette aridité, cette sobriété, il fallait une compensation artistique venant de la troupe des danseurs et danseuses. Aucune autre forme de dédommagement envers le public ne pouvait servir de monnaie d’échange entre l’enthousiasme de l’attente et l’éventuelle déception de la présentation du spectacle. Dehors, dans le froid glacial d’une nuit de la banlieue parisienne, le camion de la compagnie se faisait tout petit pour attendre et accueillir discrètement les membres de la troupe. Ils avaient du travailler énormément pour parvenir au degré de perfection atteint par des répétitions sans fin, des assouplissements mille fois répétés, des muscles travaillés et peaufinés pour présenter à des spectateurs médusés les performances de qualité obtenues à partir des efforts accomplis dans une ville de l’Oural à peine connue, pourtant riche de son million d’habitants. Une minime fraction de la population s’y consacre à l’art chorégraphique venu d’abord de la patrie russe, émigrée en Amérique pour s’y perfectionner avant de retourner en Europe, munie des indispensables estampilles new-yorkaises.

De grands noms

Elles s’appellent Balanchine après avoir pris leur source auprès de Diaghilev. De retour à Perm en Oural, elles ont refait le chemin inverse pour répandre dans toute l’Europe la perfection des corps et des mouvements imprimées sur une musique signée Tchaïkovski et Bach. Plus tard, chez eux et chez elles, danseurs et danseuses s’égayeront dans les boites de nuit arrosées de vodka. Pendant leur voyage dans le monde de la richesse, du snobisme et du gout, loin de chez eux, un de ses cabarets ou dancings anonymes a brulé, laissant sur la piste de danse les cadavres encore chauds de 100 jeunes gens et filles qui voulaient seulement se réchauffer dans les bras de leurs partenaires après une si longue solitude. Les Présidents russes ont seulement demandé un peu plus d’attention, de respect et de soin pour éviter le retour de ces catastrophes, honte et indignité d’un si grand pays et d’un ancien grand empire.

Théatre Les Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, 92 Sceaux

Lire le questionnement éthique dans l’édition du lundi 11 janvier 2010

Questionnement éthique :

1. Est-il éthique de se consacrer à l’art de la danse et à l’évocation des grands artistes du passé ?

2. Est-ce que la danse classique est une des disciplines qui exige le plus d’abnégation dans le travail, la conduite de la vie des danseurs et une soumission continue au travail et aux efforts quotidiens ?

3. Pourquoi la danse est-elle une discipline artistique en perdition faute de moyens financiers, de sponsors et de richissimes mécènes ?

4. Est-il légitime d’exiger de tels efforts de la part des danseuses et des danseurs, avec le risque à terme d’éprouver des séquelles articulaires plus ou moins graves pour la satisfaction esthétique de quelques spectateurs privilégiés capables de payer le prix fort pour cette entreprise peut-être en voie de disparition moins chez les jeunes que chez les danseurs vieillissants ?