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Quel avenir pour les malades atteints de la maladie d’Alzheimer ?

Quelle fin de vie pour eux ?

Où est leur identité ?

mercredi 20 février 2013, par Picospin

C’est un des chemins les plus usités pour animer les histoires de notre vie, de nos actions et de nos projets pour l’avenir. Cette mémoire est aussi une source de connaissance. Grâce à elle, nous sommes en mesure de nous souvenir de nos expériences et de évènements que nous avons vécus, qui surviennent actuellement ce qui diffère fondamentalement de la perception.

Imagination...

Nous sommes capables de nous rappeler les faits et gestes, évènements qui ont eu lieu réellement et non des illusions fournies et élaborées par notre imagination. Ce qui n’empêche guère la survenue d’interactions entre le souvenir, la perception et l’imagination. Le souvenir est souvent confondu ou associé avec l’émotion et se trouve impliqué dans les états les plus teintés d’affectivité comme c’est le cas de l’amour, de la peine, du chagrin, de la douleur et des pratiques sociétales comme la promesse et la commémoration qui sont les conditions essentielles pour assurer le raisonnement, la prise de décisions aussi bien dans le cadre individuel que collectif. Les souvenirs sont formés, plus souvent mis en forme par le langage que par le rêve, les images et leur ancrage dans le temps. La compréhension de la mémoire permet de mieux saisir le sens de la continuité de notre propre conscience, de sa pérennité et de ses relations entre l’esprit et le corps. La plupart des problèmes concernant la mémoire nous obligent à faire appel aux traditions et disciplines touchant à la phénoménologie, la psychologie, l’épistémologie et à l’éthique.

Mémoire

Le terme de mémoire concerne un grand nombre de phénomènes comme ceux de savoir jouer aux échecs, de conduire une voiture, de se souvenir de la date de la mort de Descartes ou de l’heure à laquelle je dois nourrir mon chat. La psychologie n’est ni réduite à l’apprentissage implicite de divers conditionnements, ni socialement ancrée dans le souvenir d’expériences personnelles, de capacités à nous souvenir. Les philosophes restent intrigués par les difficultés à comprendre les opérations habituelles à l’exercice de la mémoire, celle des compétences, du savoir faire et des notions indispensables à la pratique de l’organisation, des rencontres et de la consolidation de notre identité. La mémoire procédurale couvre une large frange de phénomènes qui impliquent plus le comment que le pourquoi, comme c’est le cas pour jouer du piano, danser, taper à la machine même si je ne suis pas actuellement engagé dans ce type d’activité. Parmi ces mémoires, certaines sont rigides, inflexibles, automatiques alors que d’autres sont ouvertes au changement, aux influences de contextes variables, d’influences diverses, d’ambiances constamment changeantes. Il existe une mémoire sémantique de la mémoire des faits qui constitue un vaste réseau d’informations, de renseignements qui sous-tendent nos connaissances sur le monde dont un des exemples est illustré par le fait de se rappeler que Descartes est mort en Suède.

Le réseau des souvenirs

Ce réseau de souvenirs, de rappels de nos expériences passées, de nos projets, constitue une sorte de colonne vertébrale mnémonique, base de notre personnalité, de notre attache au monde et aux personnes et relations capables de nous situer et nous resituer dans l’espace et le temps par rapport au réseau des connexions déjà établies par nous et à celles à venir. La mémoire épisodique ou mémoire personnelle, directe concerne les évènements déjà soumis à l’expérience comme pourraient l’être ceux dont nous aurions déjà parlé par exemple à propos de la mort d’un très cher ami survenue il y a huit ans. La mémoire épisodique évoque le souvenir d’un fait, d’une chose déjà survenue comme celle d’avoir parlé de Descartes hier et à propos de laquelle j’évoque aussi des sentiments que j’ai éprouvés, ressentis au moment où je parle de lui. La particularité de cette évocation est qu’elle nous met en contact avec des évènements passés. Quelle ait été exprimée linguistiquement ou non, la mémoire sémantique et épisodique vise à la vérité ce qui l’affuble de la caractéristique de mémoire déclarative par opposition aux formes non déclaratives qui ne représentent pas le monde ou le passé dans le même sens et de la même manière. Dans la mémoire déclarative, nous cherchons à traquer la vérité ce qui explique que nous soyons mal à l’aise quand notre manière de traiter le passé est contestée ou infirmée.

Quelle identité ?

Une autre version de cette analyse est fournie par un autre auteur, Thomas Reid, qui s’intéresse à la mémoire moins pour son attrait en soi que pour son lien direct et son intime connexion à l’identité personnelle. Bien que la mémoire ne soit en rien le fondement de l’identité personnelle, cette dernière offre pourtant les preuves de première main, les plus rapprochées en faveur d’une identité personnelle. Je sais que j’étais présent à mon examen tout simplement parce que j’en ai gardé le souvenir. Les souvenirs sont là pour nous permettre de reconnaître notre propre passé de façon la plus immédiate et la plus directe possible. Ces préambules n’empêchent pas Reid de soutenir à l’encontre des Anciens la critique acerbe qu’ils attachent à l’esprit la caractéristique d’être un dépôt, un reposoir d’idées et d’impressions venues tout droit du passé. La perception, la mémoire et l’imagination seraient des procédés qui entament la perception de pures impressions sur le cerveau, états qui auraient des corrélations mentales, des sensations ou idées, des impressions qui sont toutes des objets de perception de mémoire et d’imagination. Qu’il s’agisse de l’imagination ou de la mémoire, toutes deux sont des représentations qui sont des figures, qui demeurent bien après la disparition de l’objet qui a impressionné les sens. La mémoire préserve les images sans qu’elles aient été imprimées dans l’esprit alors que l’imagination construit des images dépourvues de copies. Ces procédures obéissent à des règles strictes dont la première consiste à se priver de causes théoriques et la seconde d’interdire le positionnement de causes insuffisantes en soi à expliquer un phénomène quelconque.

Impression et mémoire

La corrélation entre impressions et mémoire, souvenir reste plus à l’état pur de corrélation qu’à celui de phénomène causal, d’explication. La leçon transmise par Hume nous apprend qu’aucune corrélation entre impressions et souvenirs n’est nécessaire pour faire de la première la cause de la seconde. Nous pouvons toujours supposer que les impressions laissent une trace après la disparition des objets qui les ont imprimées, il n’empêche que nous continuons à les percevoir plus que de s’en souvenir. Les théories modernisées par Locke, Berkeley et Hume font plus appel à la rétention qui aurait le pouvoir de faire revivre dans notre esprit les images qui y avaient été autrefois imprimées et qui sont en voie de disparition. C’est ce qu’ils appellent le souvenir, l’entrepôt, la banque de nos idées, qui ne sont que des perceptions ressenties par notre esprit puis suspendues dès lors que leurs perceptions ont disparu. Les différences entre degrés de force et vivacité sont insuffisantes à assurer la moindre distinction entre perception, mémoire et imagination. Dans cette classification quantitative, les perceptions prennent la première place, puis viennent les souvenirs suivis par l’imagination. C’est à une véritable taxinomie que se livre Hume qui ne manque pas de critiquer Reid à propos de l’utilisation d’une science qui tente de décrire les organismes vivants, de les regrouper en entités pour les nommer et les classer à partir d’éléments empiriques restés longtemps ignorés de la science avant l’arrivée des découvertes de la biologie moléculaire et plus tard de celles contenues dans les sciences humaines, les sciences de l’information ou de l’informatique.

Force et intensité

Augmenter le degré de force et d’intensité ne suffit pas à transformer un souvenir en imagination ou en perception. Parce que relevant du passé, les souvenirs peuvent être faibles, s’exprimer par des images pâlichonnes ce qui ne suffit pas à les catégoriser dans la section des souvenirs ni même à les individualiser. De même, une idée actuelle quelle que soit sa force et son intensité ne saurait pouvoir servir de fondation aux évènements survenus dans le passé du fait même que des idées actuelles, présentes ne représentent que des évènements au présent. De la même façon, il vaut mieux formuler l’idée selon laquelle « je me souviens que Napoléon a été battu à Waterloo » que d’utiliser la phrase selon laquelle « je me souviens de la défaite de Napoléon à Waterloo. » C’est toute la différence entre la mémoire sémantique et la mémoire épisodique. Les choses que je me rappelle doivent avoir été enregistrées, perçues ou connues auparavant. Si l’on prend l’exemple de l’éclipse du soleil par Vénus en1769, je dois nécessairement l’avoir perçue au moment de son occurrence, faute de quoi je ne pourrais maintenant m’en souvenir. Une première prise de connaissance avec un objet relatif à une pensée ne saurait être établie uniquement par son souvenir. Les souvenirs ne peuvent que produire une continuité ou un renouvellement d’une relation de connaissance antérieure, à l’aide d’éléments, de choses dont on se souvient.

Napoléon à Waterloo

De la sorte, en suivant ce raisonnement, une personne qui affirme aujourd’hui qu’elle se souvient que Napoléon a été vaincu à Waterloo exprime plus une croyance ou un savoir qu’un simple souvenir. Le souvenir est un acte de conservation, de mise en conserve au travers d’un processus de conceptualisation et de croyance. L’identité est confinée, limitée uniquement à des substances qui aient une existence continue, ininterrompue comme c’est le cas de la personne plus que des corps naturels ou artificiels. En effet, une personne est un sujet de pensée, ce qui implique qu’elle est une substance pensante, une conscience du passé. L’identité personnelle consiste en une mémoire qui est nécessaire et suffisante pour affirmer la « mêmeté » de la personne. Le tableau présenté par un auteur comme Reid permet à chacun d’entre nous d’être conscient de notre propre passé puisque chacun de nous se souvient d’avoir été là. C’est la relation logique entre le concept de souvenir et celui d’identité personnelle. Les souvenirs ne font pas de moi la même personne, une personne semblable à celle représentée dans mes souvenirs mais ces derniers me permettent de connaître mon propre passé de façon immédiate et directe.

Qui suis-je ?

Les malades en fin de vie n’auront certes pas tous la vigueur de pensée, la distance avec eux-mêmes nécessaire pour s’interroger sur la question de savoir qui ils sont réellement, quelle est leur identité, ce qu’ils sont devenus depuis les temps glorieux, éventuellement heureux, pleins d’enthousiasme, d’amour et d’espérance de leur jeunesse. S’ils ont changé depuis les années qui ont marqué le début de leur vie jusqu’au moment où se posent les questions sur le bilan de leur vie, de leur activité, de leurs sentiments, seront-ils mieux armés pour établir le constat de leurs accomplissements, la réalisation de leurs rêves, de leurs projets les plus fous comme les plus humbles ? Quels sont les moyens qu’une société avec ses serviteurs travaillant dans les domaines du soutien psychologique, de l’accompagnement, de l’encouragement, de la spiritualité peut et doit leur offrir pour aborder le cap du changement d’état, d’action, de conception du monde ?

Quel armement ?

Est-ce qu’il nous appartient, à nous survivants temporaires, de répondre à cette question à laquelle peu d’entre nous sont armés pour le faire décemment, en toute logique, en toute empathie, avec les meilleures intentions du monde ? Est-ce la tâche du « care » avec son expérience, son vécu, ses techniques et son humanité ? Bien malins seront ceux qui pourront répondre à ces questions existentielles qui engagent la collectivité autant et plus que les individus même et surtout groupés en associations, intentions de bien faire ; d’aider, de soutenir à défaut d’effacer la difficile, sinon l’impossible condition humaine ?