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Jeux de miroir ou de mémoire ?

Questions mémorielles

Souvenir, histoire, commémoration...

mercredi 23 avril 2008, par Picospin

Cette nouvelle flambée des souvenirs des atrocités a aussi été entretenue par des livres et des films consacrés aux « assassinats par balles » perpétrées par les Nazis en Ukraine en 1943 sous le regard plus ou moins bienveillant des habitants d’alentour et par le succès du livre de John Littel « les Bienveillantes et sur l’opportunité de commémorer des évènements qui s’estompent dans la mémoire à mesure que s’éloignent intensité et actualité du souvenir et que disparaissent progressivement les témoins des faits recensés, des récits conservés et racontés et des émotions engendrées par leur rappel.

La Shoah

Le fait juif n’est malheureusement pas le seul à mériter ainsi les honneurs de la commémoration. Il a au contraire incité d’autres victimes des tragédies humaines – et elles sont malheureusement fort nombreuses – à vouloir rappeler au monde les meurtres accomplis, les injustices subies, les souffrances infligées au nom d’on ne sait quelle supériorité des assassins sur les victimes, de quelle infériorité des massacrés par rapport aux assassins. Ce fut le cas des Arméniens en 1915 qui ont subi un sort de ce type de la part des Turcs et qui réclament haut et fort la reconnaissance de ces exactions par ces derniers qui s’y refusent obstinément. La demande de reconnaissance des crimes est si intense que la France a reconnu par une loi la réalité de ce martyre ce qui ne manque pas de générer des conflits diplomatiques à répétition entre ce pays et la Turquie. Celle-ci frappe obstinément à la porte de l’Europe sans que cette dernière veuille prêter une oreille attentive à ces coups répétés. Empruntant les pas encore mal assurés des survivants de la Shoah, restés sous le choc après l’horreur des camps de concentration et des chambres à gaz, les acteurs passifs de la colonisation ont discuté, sinon nié les apports bénéfiques de la colonisation avec la loi Taubira. Le texte du 23 février 2005 a provoqué la colère des historiens qui n’admettent pas que la loi écrive l’Histoire, d’autant qu’en l’espèce l’ingérence du législateur a pu être qualifiée d’entreprise de falsification confinant au révisionnisme.

Arméniens et esclaves

Dix-neuf historiens français ont co-signé un texte intitulé "Liberté pour l’histoire !" demandant l’abrogation de cette loi, mais citant également les lois du 13 juillet 1990 réprimant les actes racistes, antisémites ou xénophobes, du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide arménien de 1915, du 21 mai 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Les lois dites déclaratives qui dénoncent sans punir seraient différentes des lois affectées de sanctions pénales comme la loi Gayssot qui interdit le négationnisme. Pour éviter cette dérive, plutôt en croissance, des historiens à l’instigation de Pierre Nora se sont attaché à promulguer une commémoration contre l’oubli des crimes contre l’humanité. Cette manifestation vise aussi à panser puis guérir les plaies encore ouvertes par une mémoire blessée et à éviter toute diabolisation du passé. Ce ne sont pas les historiens qui sont les dépositaires des privilèges du passé pas plus qu’ils ne détiennent le monopole de la vérité comme la santé n’appartient pas aux médecins même si ces derniers ont l’impression que tout débat sur ce thème, toute lois à son sujet, toute juridiction à son propos les concerne de façon privilégiée par rapport aux autres catégories de la société. Si les historiens ont pour mission de devenir les archéologues du passé, ils n’ont pas l’exclusivité de la recherche. Cette assertion est d’autant moins pertinente qu’il leur est demandé d’abandonner à d’autres spécialistes la tâche de souder de façon plus solide la mémoire et l’histoire, gérer le symbolique et rendre hommage aux victimes. Peu de catégories sont plus aptes à gérer la transformation du rôle d’historien dans la cité, à discipliner la judiciarisation de l’histoire ou à déplacer le centre de gravité vers l’histoire contemporaine. Le peuple cherche à tirer profit d’un passé criblé de drames pour construire son histoire et sa mémoire collective sur ses ruines.

Lois et commémoration

Cette démarche a besoin de commémorations beaucoup plus que de lois. En fin de compte, il faudra bien accepter, sans doute à contre cœur, que l’historien se consacre à la recherche de la vérité sans jamais pouvoir l’atteindre d’autant plus qu’elle est relative. Cette double caractéristique constitue un frein majeur et un obstacle difficile à franchir pour l’enseigner. A ce carrefour, il faudra bien se résoudre à demander qui détient le vérité historique, à qui appartient la fonction de l’enseigner et d’introduire les thèmes d’un projet, c’est-à-dire d’un programme. Pour atteindre ces objectifs, il faut disposer d’une énorme collection de données pour recouper des évènements entre les témoins qui les ont appréhendés. Oublier cette configuration, c’est placer au second plan le contenu du récit historique qui autorise l’analyse des faits, la compréhension du passé, mais interdit en même temps une transmission trop partielle, trop sélective, délibérée au risque de rendre injuste et inégale la captation des évènements et de leur contenu rationnel et émotionnel. Contre la conservation prolongée du souvenir, existe l’amnistie qui protège les individus du poids sociologique de la mémoire. L’historien a plus le devoir de cultiver le souvenir que de se livrer au jugement sous prétexte de chercher la vérité, responsabilité qui lui est confiée es qualité car il contribue à construire à travers la mémoire collective la notion d’identité des personnes assemblés dans la communauté à laquelle il apparient lui-même. Dans cette mission, il se doit de prendre une attitude neutre, quelque part entre celle du juge d’instruction et celle de l’avocat. Au-delà, c’est la mémoire du groupe qui prend forme et consistance pour reconstituer des racines qui s’épanouiront en autant d’identités traversant les activités, les fonctions, les symboles, sinon les rôles.

Questionnement éthique :

1. Faut-il légiférer l’organisation et le calendrier des commémorations ?

2. Doit-on laisser aux seuls historiens le soin de commémorer ou peut-on en laisser l’initiative aux autres enseignants, aux politiques, sinon aux militants d’associations ?

3. Quel rôle doivent jouer les monuments commémoratifs, les loi, les journées du souvenir dans la transmission de la mémoire collective ?

4. Est-ce que consacrer sa vie à la recherche de la vérité suffit à la remplir ou doit-on aller au delà pour ne se satisfaire que de celle qui est déjà trouvée ?


Sources : Chaine parlementaire. LCP AN Débat au sujet des commémorations et des monuments. 21 avril 2008 avec Pierre Nora et Jean Favier