Ethique Info

Accueil > Culture > Réhabilitation des soldats qui se sont mutinés durant la première guerre (...)

Faut-il revisiter les mutineries à la lumière des conceptions modernes du devoir ?

Réhabilitation des soldats qui se sont mutinés durant la première guerre mondiale ?

Quelles réactions au devoir d’obéissance ?

dimanche 11 mai 2008, par Picospin

Le chef de l’Etat, qui vient de demander que l’histoire de l’esclavage soit enseignée à l’école primaire, souhaite relancer ce débat, alors que la France célèbrera le 11 novembre prochain le 90e anniversaire de l’Armistice de 1918. Pendant ce temps, l’ensemble du dossier sera examiné de façon précise pour prendre rapidement une orientation avant la fin de l’année, tout au moins si l’on en croit les déclarations du secrétaire d’Etat à la Défense et aux Anciens combattants.

De multiples condamnations à mort

A la fin de la Grande guerre, on recensait plus de 3.500 condamnations pour refus de combattre parmi lesquelles 554 soldats furent condamnés à mort comme les fameux fusillés pour l’exemple. Revenant sur cette définition, Jean-Marie Bockel explique que toutes les personnes n’ont pas été condamnées pour l’exemple. Parmi elles, il y avait un certain nombre de prisonniers de droits communs et tous ceux qui l’ont été pour des raisons de refus de combattre ou de mutinerie n’ont pas été des mutins de 1917. Entre 1914 et 1915, 500 soldats seront fusillés, principalement pour des mutilations volontaires. C’est pourquoi, estime Jean-Marie Bockel, il y a des situations diverses dont il faut apporter assez de détails pour permettre en cours d’année au président de la République, s’il décide de faire ce geste de réconciliation, de prendre une décision sur ce grave sujet. D’autant plus que ces réhabilitations auront lieu au cas par cas. Si les mémoires de ces soldats sont réhabilitées, leurs noms seront-ils ajoutés aux monuments aux morts ? Ces décisions seront prises au plus haut niveau. Si cette décision était prise, ce serait un hommage discret, un timide premier pas vers la « réintégration dans la mémoire collective ».

Un Secrétaire d’Etat actif

Récemment, une dizaine de familles descendant de soldats mutins fusillés « pour l’exemple », en 1917, se sont rendues sur les traces de leurs ancêtres, à l’invitation du conseil général de l’Aisne pour leur faire visiter les lieux des mutineries de 1917, les lieux des combats et les lieux d’exécution ». Ce dernier souhaite organiser un pèlerinage à l’occasion du 90è anniversaire de la bataille du Chemin des Dames. Cette visite sera l’occasion de faire sauter des tabous toujours prégnants malgré le passage du temps. Des individus continuent de se battre en vain pour faire inscrire le nom de membres de leur famille sur le monument aux morts. En mai 1917, alors que l’offensive lancée par le général Nivelle sur le Chemin des Dames venait d’échouer, entraînant la mort d’environ 40 000 soldats en une semaine, des mutineries éclatèrent dans 150 unités, impliquant des dizaines de milliers de poilus. La répression fut immédiate puisque plus de 3 000 soldats furent déférés au conseil de guerre et, si l’immense majorité des 450 condamnés furent graciés par le président Raymond Poincaré, 27 mutins furent fusillés dans un petit village avant d’être rayés de l’histoire de France. Le 11 novembre 1998, le premier ministre, Lionel Jospin, souleva une vive polémique en suggérant que le temps était venu, pour ces mutins fusillés, de « réintégrer aujourd’hui, pleinement, notre mémoire collective nationale ». Cette prise de position ne fut pas du goût de Jacques Chirac qui réagit aussitôt : Au moment où la nation commémore le sacrifice de plus d’un million de soldats français qui ont donné leur vie pour défendre la patrie envahie, l’Élysée trouve inopportune toute déclaration publique pouvant être interprétée comme la réhabilitation des mutins. »

Mutins et mutineries

Le Président du Conseil Général de l’Aisne, accueillant les familles des fusillés, a pour sa part affirmé : « Ces mutinerie ’étaient les réactions de combattants qui étaient aussi des hommes, qui ne refusaient pas de faire la guerre, mais qui ne voulaient pas la faire dans n’importe quelles conditions. » Les réactions à cet article ne se firent pas attendre. Daizy écrit que réhabiliter pendant que d’autres perdent la vie en combattant est une attitude trop facile d’autant plus que jamais un mutin ne sera inscrit sur le Monument aux Morts ou mes grands oncles se sont battus jusqu’a la mort trop facile. Comment en vouloir à des hommes quand on connaît la situation des combats. Leur vie ne valait pas grand’ chose et certains officiers généraux n’ont pas hésité à envoyer des milliers de combattants à une mort certaine, la préservation de la vie de leurs soldats n’était pas dans leur perspective. Il est temps de pardonner aux mutins, de réhabiliter tous ceux qui ont été fusillés, pour l’exemple ou par erreur... D’accord, écrit un autre lecteur pour que soient réhabilités des gars que l’on envoyait à la mort sans compter et dans des conditions indignes. Les 9 et 10 novembre 2007 s’est déroulé à l’initiative du collectif d’historiens du CRID un colloque sur les mécanismes de l’obéissance et de la désobéissance pendant la Première Guerre mondiale. Grâce au soutien du Conseil général de l’Aisne et des universités de Montpellie r-III et de Toulouse-II, ce colloque de dimension internationale a pu mener à bien ses travaux sur le lieu même du champ de bataille du Chemin des Dames. La méthode adoptée par les organisateurs pour mener les débats s’est avérée fort claire et pédagogique : plusieurs rapporteurs ont, au cours des deux jours de discussion, résumé et discuté les communications présentées par les intervenants, qui ont ainsi eu l’occasion d’exprimer leur pensée de manière synthétique dans une intervention courte. Toutes les nuances qui se sont manifestées dans ce débat étaient représentées, aux côtés d’une palette d’historiens étrangers dont les travaux ont joué un rôle essentiel dans le renouvellement de l’historiographie de la violence de guerre – en particulier John Horne et Leonard V. Smith.

Définir l’acte d’obéir

La définition de l’acte d’obéir n’est pas un exercice simple. La nécessité de « forcer l’obéissance » est un cas extrême dans la panoplie des attitudes qu’impose une institution régie par la discipline comme l’est l’armée. Motivé par le refus des sacrifices inutiles ou par une volonté plus ou moins consciente de délégitimer le conflit – de la part de minorités nationales ou de militants politiques –, le refus individuel d’obéissance présente une multiplicité de causes et de formes qui ne peuvent être réduites à la définition que l’armée en fournit. Les processus de contagion de la révolte ne peuvent être compris qu’à la condition de ne pas négliger les variations constatées d’une unité à l’autre, d’une nationalité à l’autre. La hiérarchie militaire ne peut qu’approfondir l’étude du maillon disciplinaire essentiel de la chaîne de commandement que sont les officiers subalternes de réserve ou d’active. Les armées installent en temps de guerre de nouveaux systèmes de domination et des hiérarchies informelles, décalées par rapport aux organigrammes théoriques, à mesure que les hommes s’enfoncent dans la pratique du « métier » de soldat. S’il n’est pas sûr que la guerre ait profondément changé les hommes, il est possible cependant qu’elle ait durablement modifié le rapport des anciens mobilisés à l’autorité – dans le sens d’un refus radical ou au contraire d’une exaltation de son acceptation. La guerre ébranle les fondements traditionnels de l’autorité, qui naît naturellement de l’âge et de l’expérience, pour privilégier les valeurs et l’élan d’une jeune relève générationnelle qui se révèle à elle-même au front. C’est au travers d’une interrogation sur les causes des mutineries et sur l’évolution progressive des horizons d’attente des soldats que se dégage une sociologie des structures d’opportunité et des rites d’institution inspirée par les travaux de Bourdieu.

Mythes et rumeurs

Les mythes et les rumeurs, véhiculés par la population particulière que constituent les permissionnaires, jouent leur rôle dans l’élargissement soudain des perspectives politiques qui caractérise l’année 1917. Le terme de mutineries est lui-même discuté, au profit d’autres caractérisations comme celles de « grève », voire de « mouvement social ». Cet effort de taxinomie traduit plus largement la difficulté à laquelle se heurte l’historien de la Grande Guerre qui veut échapper aux catégories avec lesquelles l’armée et la presse d’opinion classent les hommes et les groupes comme « boches », « pacifistes », « meneurs », « mutins » ou « espions ». Le colloque s’est consacré à la réflexion sur la propension qu’ont les individus à recourir à la violence quand ils sont étiquetés par les institutions qui les enserrent et sur le refus d’exercer la violence sur autrui ou celui de la subir sur soi ? De quelle nature est ce refus ? Idéologique et politique ? et alors manifesté par un acte volontaire ou un réflexe de peur. Ou bien se situe-t-il aux confins d’une histoire sociale, politique et culturelle de la discipline militaire et d’une histoire universelle de la condition de soldat. Le paradigme de l’obéissance ne possède-t-il pas d’incontestables vertus heuristiques susceptibles de séduire la nouvelle génération peu clivée de jeunes chercheurs.

Questionnement éthique :

1. Le devoir désigne une action en tant qu’elle est non seulement justifiée mais exigible d’un point de vue moral. En ce sens, le devoir est distinct de la contrainte puisqu’il n’est pas l’effet mécanique d’une pression sur la volonté mais l’expression d’une obligation conçue et acceptée comme telle par le sujet agissant. Toute la difficulté, pour ce dernier, réside alors dans l’articulation entre la généralité du devoir et la particularité des circonstances de l’action concrète.

2. Un Juif a-t-il une patrie ? S’il est né à Coimbre, c’est au milieu d’une troupe d’ignorants absurdes qui argumenteront contre lui, et auxquels il ferait des réponses absurdes, s’il osait répondre. Il est surveillé par des inquisiteurs qui le feront brûler s’ils savent qu’il ne mange point de lard, et tout son bien leur appartiendra. Sa patrie est-elle à Coimbre ? peut-il aimer tendrement Coimbre ?

3. Sa patrie est-elle Jérusalem ? Il a ouï dire vaguement qu’autrefois ses ancêtres, quels qu’ils fussent, ont habité ce terrain pierreux et stérile, bordé d’un désert abominable, et que les Turcs sont maîtres aujourd’hui de ce petit pays, dont ils ne retirent presque rien. Jérusalem n’est pas sa patrie. Il n’en a point ; il n’a pas sur la terre un pied carré qui lui appartienne.

4. Les moines oseraient-ils dire qu’ils ont une patrie ? « Elle est, disent-ils, dans le ciel ; » à la bonne heure, mais dans ce monde je ne leur en connais pas.

5. Qu’est-ce donc que la patrie ? ne serait-ce pas par hasard un bon champ, dont le possesseur, logé commodément dans une maison bien tenue, pourrait dire : « Ce champ que je cultive, cette maison que j’ai bâtie, sont à moi ; j’y vis sous la protection des lois, qu’aucun tyran ne peut enfreindre ? Quand ceux qui possèdent, comme moi, des champs et des maisons, s’assemblent pour leurs intérêts communs, j’ai ma voix dans cette assemblée ; je suis une partie du tout, une partie de la communauté, une partie de la souveraineté : voilà ma patrie. » Tout ce qui n’est pas cette habitation d’hommes, n’est-il pas quelquefois une écurie de chevaux sous un palefrenier qui leur donne à son gré des coups de fouet ? On a une patrie sous un bon roi ; on n’en a point sous un méchant.

(Voltaire : Dictionnaire philosophique)

.