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Rôle de la conscience morale dans la pratique de l’avortement

vendredi 14 septembre 2012, par Picospin

Cette terminologie néglige le fait que la disponibilité d’un acte tel que l’avortement est aussi souvent sinon toujours basée sur le rôle de la conscience morale.

Conscience et avortement

L’absence de toute disposition susceptible de reconnaître l’avortement comme lié à la conscience morale a conduit à promouvoir des lois qui ne protègent en rien les actes pratiqués par des soignants contraints de se plier à l’obligation de réaliser des avortements ce qui à son tour contribue à stigmatiser les médecins qui se livrent à cet acte et laisse des champs entiers de la bioéthique à l’aveuglement de ses juges, en particulier en ce qui concerne les appels et revendications de la conscience pour offrir de tels soins plutôt que d’en refuser l’application. Lorsque la conscience morale et le désir de s’opposer l’exécution de l’acte médical s’associent, il en résulte une conséquence logique sur l’évolution de l’objection consciente à la pratique de cet acte dans le cadre des soins aux patientes. Parmi les amendements qui traitent de cette question, il en est un stipulant qu’un soignant ne saurait en aucun cas se trouver dans l’obligation de pratiquer un avortement ou une stérilisation qui risquent d’être en conflit avec ses propres croyances religieuses ou convictions morales.

Interdiction

Cet amendement interdit aussi toute discrimination contre ceux qui pratiquent les actes cités en référence bien que ladite loi ne reconnaît nullement que des convictions morales puissent guider une telle approche du soin. C’est ainsi que l’opposition à l’avortement et à tout acte impliquant un contrôle de la fertilité en théorie et en pratique a catalysé la construction d’une loi liée aux objections de la conscience morale dans le champ de la médecine. C’est ainsi que des refus conscients et des oppositions radicales à l’avortement ont cru ensemble. Au cours de ces 40 dernières années, l’idée qu’un soin basé sur des principes moraux signifie l’abstention de tout geste concernant l’avortement est devenu une conception naturelle sinon nationale, voire universelle. En 2008, l’administration Bush avait étendu les protections prévues par l’Amendement de l’Eglise aux travailleurs sociaux qui ont choisi de ne pas participer, même indirectement, à tout soin susceptible de violer leurs croyances morales. L’administration Obama a abrogé cette règle. Les groupes militant contre l’avortement et favorables à Bush se sont précipités pour en soutenir les positions et ont vertement critiqué l’abrogation décidée par Obama. Le résultat des ces prises de position est une évolution vers une fausse dichotomie entre l’avortement et la conscience.

Protections

Elle insiste sur le fait que tous les opposants à l’avortement bénéficient de la protection légale de leur conscience. Par contre, tous ses partisans, qui s’opposent à ces protections cessent d’en bénéficier. Ces jugements sont énoncés sans aucune nuance. Que la disponibilité de l’avortement soit une conséquence des fluctuations ou de l’évolution de la conscience dépend en particulier de l’état de cette dernière. La plupart des idées générées par la conscience impliquent un ensemble de croyances éthiques ou religieuses qui appartiennent en propre à l’agent moral qui les pose. La conclusion selon laquelle la disponibilité de l’avortement est fondamentalement liée à la conscience est bien soulignée par Carole Joffe qui a montré dans « Les médecins de la conscience » que les médecins les plus qualifiés et ceux qui se situent dans le courant principal et le plus traditionnel de la médecine avaient proposé des soins appliqués, sûrs et compassionnels bien avant l’affaire Roe vs Wade. Ils ont agi ainsi en sachant pertinemment que dans cette prise de position ils avaient tout à perdre et rien à gagner si ce n’est d’être punis financièrement, être emprisonnés ou perdre leur statut de médecin et leur autorisation d’exercer la médecine. Ils ont agi ainsi parce que les croyances auxquelles ils se fiaient le plus et qui leur importaient plus que tout au monde leur paraissaient irréfutables et les fascinaient. Ils ont vu des femmes mourir pour avoir pratiqué des avortements sur elles-mêmes.

Mauvaise formation

Des actes de même nature ont été accomplis par des personnes peu ou mal formées pour les réaliser. Ils ont compris que l’avortement pratiqué dans des conditions de sécurité était capable de sauver des vies. Ils se sont rendu compte que l’avortement ainsi disponible était capable d’honorer la dignité humaine et que c’était la bonne manière de faire surtout eu égard à l’état de leur conscience. Bien qu’actuellement, les médecins provoquant des avortements et exerçant dans le cadre de la loi, aient encore beaucoup à perdre, du côté de la stigmatisation et du harcèlement dont ils sont l’objet, de la marginalisation et des dommages moraux et physiques qui les menacent, ils continuent d’offrir leurs services pour accomplir ces actes considérés comme répréhensibles parce que leur conscience et leur conviction profonde les poussent à agir de la sorte. Ils considèrent l’autonomie de la reproduction chez les femmes comme le pivot de leur personnalité ou ils croient que les femmes elles-mêmes sont les mieux placées pour comprendre le contexte existentiel de leurs décisions sur la poursuite de leur grossesse. Elles attribuent sans doute plus de valeur à la santé de la femme qu’à la potentialité de la vie du fœtus, pour prendre quelques exemples parmi tant d’autres sur les motivations de la femme dans l’attente d’une naissance.

Urgences

Les médecins qui pratiquent des avortements dans l’urgence, sous une menace vitale à terme, continuent de décrire leur travail en termes moraux, justes, bons et importants, et articulent le sens de leur combat sur l’absence de toute offre disponible pour l’avortement. Cette attitude pourrait générer une crise de conscience. Continuer de négliger la compatibilité entre la conscience et l’offre d’avortement ne compromet pas seulement leur relation mais entraine des conséquences sur la loi, la pratique clinique et l’éthique médicale. La loi américaine continue de protéger uniquement les refus d’avortement basés sur des considérations soumises aux décisions inspirées par la conscience morale. Elle protège uniquement les refus d’interventions pour avortement et restreignent leur protection légale en faveur des avortements effectués sur la base des décisions inspirées sous l’influence des sensibilités émises par la conscience. Ne peut-on citer l’exemple des décisions prises par les États de l’Arizona et de la Géorgie qui ont prononcé l’interdiction de recourir à l’avortement au-delà d’une gestation de 20 à 22 semaines.

Pas de discussion

Pire, on a assisté à la promulgation d’une loi interdisant aux travailleurs sociaux d’entamer la moindre discussion sur l’avortement. L’équation posée à la conscience par l’indisponibilité de l’avortement contribue à stigmatiser les soignants impliqués dans la gestion des pratiques d’avortements. Si les médecins qui offrent l’éventualité d’agir positivement dans les sollicitations pour la pratique de l’avortement n’ont plus de légitimité à réclamer la bonne conscience comme le font leurs adversaires qui s’opposent à l’avortement, une telle situation implique qu’ils agissent en mauvaise conscience ou en manquent sérieusement. Une telle interprétation de la réalité imprime l’image de la responsabilité majeure des pourvoyeurs ou acteurs d’avortements qui seraient en pleine faillite morale. La diffusion de tels stéréotypes est susceptible de dissuader les médecins d’offrir leurs services pour pratiquer des avortements, attitude qui jouerait en faveur d’un manque de plus en plus notable de pratiquants de ce type d’actes médicaux. La conséquence la plus importante et la plus dangereuse serait que cette situation conduise directement à une intensification des actes de harcèlement et de violences à l’encontre de tous ceux qui ont subi depuis longtemps une stigmatisation chaque jour plus vive.

Comment refuser ?

Les spécialistes de l’éthique médicale ont insisté sur la nécessité de définir les circonstances dans lesquelles il est acceptable de refuser la pratique de cet acte. Ils ont aussi négligé d’évoquer le cas moral exemplaire dans lequel la protection des arguments en faveur d’une libre disponibilité consciente de l’acte d’avorter peut être envisagée. Que penser de l’asymétrie entre le devoir négatif (consistant à ne rien faire) et les tâches positives (faire quelque chose) et par conséquent entre les revendications positives et négatives inspirées et voulues par la conscience. Les violations des revendications négatives sont considérées moralement pires que celles allant dans le sens positif. La thèse d’une symétrie morale ne fournit pas assez d’arguments éthiques en faveur de la réactualisation d’une loi qui ne protègerait que les refus fondés sur le positionnement de la conscience. L’intégrité morale peut être offensée aussi bien en n’accomplissant nullement une action requise par ses propres croyances fondamentales que par la réalisation d’actes qui contredisent ces croyances. Les contours moraux des revendications positives de la conscience exigent la clarification de nouvelles réflexions sur cette thématique car ils impliquent l’examen d’autres domaines de la santé et de la recherche dans lesquels la conscience des travailleurs sociaux risque d’être engagée pour agir comme l’est par exemple le cas de l’aide au suicide ou les recherches concernant les cellules souches.

Financements ?

Cependant, tout financement de la recherche ne saurait être approuvé que sur la base d’un consensus sur le refus et non sur l’approbation. Les opposants à l’avortement peuvent toujours argumenter sur le fait que les tenant des cette pratique sont motivés moins par leur conscience que par des raisons politiques. Malgré mon désaccord sur ce point, cette critique ne fait qu’éclairer d’une vive lumière l’importance d’une discrimination rigoureuse entre les appels de la conscience et d’autres exigences morales. S’il est capital d’examiner à la loupe les demandes des candidats à l’avortement basées sur les états de leur conscience, il faut de la même manière agir sur les refus de façon à s’assurer que ces derniers sont plus motivés par la conscience que pour des raisons politiques, la tradition ou une mauvaise compréhension des preuves évènements médicaux, sans mentionner d’autres facteurs. Malgré la poursuite depuis une dizaine d’années, de vifs débats entre partisans et adversaires de l’avortement, nous n’avons toujours pas les moyens de trancher dans le vif de cette controverse ni surtout les moyens standardisés d’enseigner aux étudiants en santé ce qu’il convient de faire pour apporter des idées claires sur ce problème alors qu’existent manifestement des voies sécurisées mais non sans risques pour le résoudre.

Trancher dans le vif

Comme nous avons un besoin urgent de trancher dans le vif et de façon rapide dans ce problème, il est sans doute prématuré de nous armer d’un nouvel ensemble de règles. Même si les termes utilisés ici sont insuffisants et inappropriés les travailleurs de la santé qui sont soumis à des vues conflictuelles sur les procédures médicales peuvent être des acteurs très consciencieux dans ce domaine même si leurs croyances de base sont diverses. Tout manquement à la reconnaissance d’une conscience contraignant à disposer de la pratique de l’avortement comme celle d’obliger à refuser sa pratique, vide cette dernière de tout concept et nous prive de toute base morale solide sur laquelle puisse être bâti un projet efficace.

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