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Vitesse ou lenteur

S’améliorer ou se dépêcher ?

Mémoire ou oubli

vendredi 18 mars 2016, par Picospin

Par petites touches, les ingénieurs repoussent les limites du vieillissement, de la procréation, ils remplacent nos handicaps par des machines sophistiquées, robotisées, nos déficiences par des logiciels, notre vision trop étroite par des " apps " – les applications téléchargeables sur les smartphones qui sont au XXIe siècle ce que la pomme de terre fut à Parmentier.

Héros des temps modernes

Le héros de cette nouvelle ère – dernière vitrine du nouveau Musée de l’Homme au Trocadéro – s’appelle " l’homme augmenté ". C’est ainsi que le quotidien « Le Monde » introduit son article au sujet de l’augmentation de l’homme. Cette évolution est-elle inéluctable et si oui comment évaluer ses avantages ou inconvénients, autrement dit dresser le bilan de cet objectif. S’agit-il d’améliorer nos performances et si oui dans quel but ? Rendre la vie plus facile, meilleure, comme autrefois l’automobile a remplacé le cheval, le chemin de fer.

Toujours plus vite

Cas auquel, il s’est agi de faire plus vite, d’accomplir des tâches multiples dans un délai plus court ? A quel objectif correspond cette nécessité impérieuse de la rapidité ? Veut-elle dire l’accomplissement d’une vie plus intense ? Cet objectif n’est pas vital si l’on considère l’augmentation de la longévité qui recule les limites de l’homme en lui donnant l’occasion de bénéficier d’un temps d’action, de réflexion, de réalisations atteignant une durée double ou triple de celle accordée à l’humain ayant vécu pendant les années écoulées aux siècles précédents.

Trop d’actions tuent l’action

Est-il indispensable d’accomplir une multitude d’actions dans le minimum de temps ou au contraire de ralentir le rythme effarant de la vie imposée par l’industrie, la finance, l’agitation perpétuelle des sociétés dans le seul but de réagir à l’angoisse de la mort ? Devons-nous revenir à l’idée d’un éloge de la lenteur, autrefois prôné par Milan Kundera ? Devons-nous nous comporter en permanence comme des bolides sur des circuits de vitesse ou des êtres humains doués d’un cerveau, d’une conscience, d’une affectivité capables de faire varier la vitesse de déroulement des scènes, des évènements au gré des capacités de jouissance avec lesquels ils sont perçus ?

Six langues à surtitrer

Pendant ce temps, on s’extasie sur les techniques des surtitrages en 6 langues présentés dans les festivals de théâtre ou d’opéra sans se demander si cette facilité offerte au public l’avantage ou le sature d’informations. Présentées, disponibles sur la table des mets et des gourmandises, elles évitent à l’utilisateur, spectateur d’un jour ou d’une soirée, de chercher à comprendre, le sens et l’origine des mots, d’apprécier leurs sonorités, de fouiller dans les racines des mots.

Smartphone

Le smartphone, invention du 21è siècle, fournit instantanément la réponse à toute question. Son utilisateur se pose une question, en transmet le contenu à son appareil et en recueille la réponse instantanément bien avant le moment choisi pour interroger son esprit, ses souvenirs, sa mémoire et sa culture sur les réponses possibles, imaginées, inventées, fantasmées. Ces solutions à la quête de l’esprit constituent les vecteurs de l’imaginaire.

Court-circuit

Il est immédiatement court-circuité par la mise en fonctionnement des réseaux de l’Internet qui ont réponse à tout, savent tout. Ne vient-on pas de voir le super-ordinateur battre le champion de Go en lui enlevant tout espoir de prendre un jour sa revanche. Ces arguments ne sont en rien une critique négative des moyens inventés pour l’homme de mieux agir, sentir, percevoir, écouter, voir.

Technique et robotique

Au contraire, le technè est au service de l’homme et non l’inverse. A condition que celui-ci reconnaisse ses limites, sache se débarrasser à un moment donné du superflu qui l’encombre plus qu’il ne lui sert. C’est le cas aujourd’hui du robot, ce le sera demain de tout le fourbi imaginaire donné à l’homme pour éteindre sa créativité, son enthousiasme pour la vie, son désir d’exploiter les connaissances accumulées au fil des journées de vie.

Vivre sans augmentation

Il y a aussi des avantages à se sentir modestement humain, sans casque, sans prothèse, sans rien. L’homme moderne, par une fascination pour la vitesse, délaisse les vertus de la lenteur. La lenteur est un moyen de sauvegarder la mémoire et donc, l’homme oublie. Il dira que « le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli ». La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme. Quand les choses se passent trop vite, personne ne peut être sûr de rien, de rien du tout, même pas de soi-même.

La lenteur sauvegarde la mémoire

Par contre, la lenteur est un moyen de sauvegarder la mémoire et donc, l’homme oublie. « Le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli ». « Pourquoi le plaisir de la lenteur a-t-il disparu ? Où sont-ils, les flâneurs d’antan ? Où sont-ils, ces héros fainéants des chansons populaires, ces vagabonds qui traînent d’un moulin à l’autre et dorment à la belle étoile ? Ont-ils disparu avec les chemins champêtres, avec les prairies et les clairières, avec la nature ? Un proverbe tchèque définit leur douce oisiveté par une métaphore : ils contemplent les fenêtres du bon Dieu. Celui qui contemple les fenêtres du bon Dieu ne s’ennuie pas ; il est heureux. Dans notre monde, l’oisiveté s’est transformée en désoeuvrement, ce qui est tout autre chose.

Désœuvrement

Le désœuvré est frustré, s’ennuie, est à la recherche constante du mouvement qui lui manque. Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Dans la mathématique existentielle, l’expérience de ralentir le pas pour se rappeler quelque chose, accélérer la marche pour oublier prend la forme de deux équations élémentaires. Le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire.

Équations

Le degré de vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. De ces équations, on peut déduire divers corollaires. Comme notre époque s’adonne au démon de la vitesse elle s’oublie si facilement elle-même. Or je préfère inverser cette affirmation et dire : notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse. Elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle. Elle se sent lasse, écœurée d’elle-même pour souffler la petite flamme tremblante de la mémoire.