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Des triages sous Napoléon...

Sauvetages à la Nouvelle-Orléans

...à l’évacuation des malades et blessés les plus graves

lundi 31 août 2009, par Picospin

Là, un genou sortait du sol, pendant qu’une main pâle se mit à effleurer une robe bleue. En quelques jours, ce sinistre tableau devint l’objet d’une investigation en vue de déterminer ce qui a bien pu se passer lorsque les flots de l’ouragan Catherine se mirent à submerger le Mémorial du Centre Médical situé dans le centre ville de la Nouvelle Orléans.

Ouragan sur le Mississipi

L’ouragan fit sauter les disjoncteurs électriques et les arrivées d’eau en même temps que la température à l’intérieur de l’édifice s’éleva au-dessus de 60° C. Malgré la force de ce spectacle inhabituel, les enquêteurs continuèrent d’être surpris par le nombre des corps entassés dans la morgue et furent étonnés de voir un médecin habituellement bien considéré et deux infirmières respectées se précipiter auprès de quelques patients pour leur injecter des doses létales de produits mortels. A la fin, les employés de la morgue transportèrent 45 cadavres pour les sortir du Mémorial ce qui constituait une quantité impressionnante par rapport aux dimensions de l’hôpital de cette ville inondée. Les enquêteurs se mirent à étudier de près ces faits et en juillet 2006, soit un an après ce drame, les employés de la justice de l’état de Louisiane arrêtèrent le médecin et les infirmières pour implication dans la mort des 4 malades. Le médecin du nom de Anna Pou s’est même défendu à la télévision sous le prétexte que son rôle était d’aider les patients à supporter leur douleur, position qu’elle continue de maintenir jusqu’à ce jour. Après la décision du grand jury de la Nouvelle Orléans de ne pas l’inculper pour meurtre, le cas disparut des nouvelles.

Un bon docteur

Depuis 4 ans, Pou s’est efforcée d’écrire et de faire promulguer 3 lois pour que l’état de la Louisiane offre l’immunité aux professionnels de santé, sauf en cas de conduite répréhensible, dans l’exercice de leur profession au cours de désastres éventuels, depuis les ouragans jusqu’aux attaques terroristes ou encore des pandémies de grippe. Dans la logique de ces lois, on encourage aussi les procureurs d’attendre les résultats et conclusions d’une commission de médecins avant de lancer des poursuites contre les professionnels de santé. Notre héroïne du jour a tout fait pour donner des conseils avisés aux organisations médicales nationales, prononcer des conférences sur l’exercice de la médecine et le respect de l’éthique médicale, les mesures d’exception à prendre en cas de situations d’urgence et a insisté sur l’impossibilité d’obtenir un consentement informé lors des désastres et que le devoir des médecins est d’évacuer les patients les plus gravement atteints, de respecter ceux qui avaient sciemment donné des instructions de « non réanimation », toutes situations qui se produisirent de façon répétée lors de l’arrivée de l’ouragan.

Effets de la morphine

Souvenez-vous du cas tout récent de Michael Jackson qui est mort par dépression respiratoire à la suite d’une overdose de morphine. Il ressort maintenant des diverses enquêtes et investigations que de nombreux malades, - plus qu’on ne l’avait évalué auparavant – ont reçu des injections de morphine et n’auraient probablement pas survécu à une évacuation. Certains n’étaient peut-être pas dans un état très grave quand ils reçurent les injections si l’on en croit les soignants qui s’en étaient occupé au Memorial de même qu’une étude des rapports et des dossiers et autopsies pratiquées, faits que les enquêteurs n’ont jamais rendu publics. Mme Pou n’a jamais autorisé les journalistes à participer aux conférences qu’elle a prononcées au suet de l’ouragan. La totalité des détails sur ce que Pou a fait ou n’a pas fait ne sera peut-être jamais connu. En revanche, les remarques qu’elle a faites sur les préparatifs d’un désastre attendu, l’immunité des soignants travaillant dans le cadre d’opérations de sauvetage requièrent une attention plus grande. Cette démarche devient d’autant plus importante que les personnalités chargées de la santé sont en train d’évaluer, bien qu’avec une préparation scientifique insuffisante, les protocoles à mettre en œuvre en cas de décisions à prendre au sujet des agonisants

Quels protocoles proposer ?

Les conditions atmosphériques et médicales lors de l’ouragan, bien que sévères purent être maintenues à un niveau raisonnable dans la mesure où l’établissement où ces faits se sont déroulés a résisté correctement aux intempéries. Mme Pou qui était une spécialiste de la chirurgie du cou, était très sociable et agréable, toujours gaie et avait placé ses malades au centre de sa vie. C’est dans ces conditions qu’elle se sentit obligée de prendre en charge l’organisation des évacuations et de procéder auparavant à un classement des priorités en l’absence d’un médecin chargé de cette tâche. Pendant ce temps, les patients qui attendaient d’être évacués n’en continuèrent pas moins de bénéficier des soins courants comme les changements du linge, la mise en route de ventilateurs, les procédés de réhydratation malgré la limitation d’autres interventions comme l’oxygénothérapie. Le Dr Pou et ses collaborateurs se sont alors investis dans le triage, mot autrefois employé par les Français à l’occasion des actions de classer les grains de café et qui avaient été utilisés sur le champ de bataille par le chirurgien en chef de Napoléon, le Baron Dominique-Jean Larrey, méthode de hiérarchisation dans l’urgence d’évacuation des blessés selon la sévérité de leur lésions et de leur état général.

"Triages"

Cette Méthode continue d’être appliquée en cas d’accidents et de désastres quand le nombre des blessés excède celui des ressources disponibles. C’est dans le cadre de ces considérations sur la gravité de la situation et les moyens d’évacuation encore disponibles que les responsables des évacuations à la Nouvelle-Orléans ont essayé de rationaliser l’ordre des départs possibles en fonction des critères suivants :
1. Combien de fois, les hommes encore valides seront-ils capables de monter les marches conduisant à la salle de réanimation ?,
2. Étant donné l’épuisement du personnel et le poids de certains malades à transporter, dans quelle mesure serait-il possible d’assurer leur transport dans des conditions suffisantes de sécurité ?
3. Même dans l’hypothèse de conditions idéales, certains patients n’avaient au mieux que quelques heures à vivre.
4. La présence des infirmières était certainement plus utile ailleurs et pour d’autres missions que pour ces dernières.
5. Les doses de morphine utilisables en pareille circonstance doivent être soigneusement déterminées si l’on ne veut pas agir trop vite sur la dépression respiratoire qui envoie les plus robustes directement dans leur tombe.
Dans des circonstances exceptionnelles, si les gens ignorent les critères d’acceptabilité pour le traitement des cas les plus graves, leur confiance en leurs soignants peut devenir rapidement insuffisante ce qui laisse la porte ouverte à toutes les méfiances et à l’incrédulité des gens les uns envers les autres.

The New York Times
August 30, 2009
Strained by Katrina, a Hospital Faced Deadly Choices
By SHERI FINK