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Sémantique du discours au mourant

jeudi 28 juin 2012, par Picospin

Dans cette communication à deux, aussi référée au dialogue singulier entre médecin et malade, il y a peut-être place pour un espace d’indétermination. Ce dernier a été récemment remis en selle par un linguiste de talent américain, Willard van Orman Quine dans « Le mot et la Chose » qui s’attaque aux théories ontologiques de Frege et de Russell selon lesquelles des énoncés pouvaient avoir un contenu sémantique identique.

Le linguiste hésitant

Quine corrige cette hypothèse en déplaçant l’indétermination sur la traduction effectuée par un linguiste de terrain qui doit interpréter la langue complètement inconnue d’un indigène sans aucun intermédiaire comme s’il s’agissait d’une traduction « radicale ». L’espace ouvert par l’indétermination de la traduction – et ceci dès l’apprentissage de la langue maternelle -permet aux interprètes de rédiger des textes cohérents avec les phrases acceptées par le locuteur malgré une contradiction entre eux. Dès lors, s’agissant de l’échange entre la personne vulnérable et fragilisée par la prise de conscience de la proximité de sa fin de vie et le dispensateur du « care », voire l’équipe qui lui est affiliée, on peut admettre que l’espace d’indétermination pourrait être distendu pour permettre à des sens voisins de s’y faufiler. Ainsi, le texte devenu plus laxiste avec ses incertitudes et flottements, pourrait répondre aux désirs et souhaits du patient sous réserve qu’il s’adapte à leur contour en en dessinant de près avec une rigueur renforcée les courbures et inflexions. Plus une langue est évoluée, plus sa terminologie et le choix des mots disponibles deviennent nombreux, variés et s’attachent avec une plus grande précision aux intentionnalités du locuteur. Moins elle prétend à la subtilité, au raffinement et à la justesse et plus elle laisse le champ libre à l’imaginaire, à la rêverie et à l’ouverture à la féérie sinon à la poésie.

Complexité

Dans la situation complexe mais fortement dramatisée qui régit le dialogue entre le candidat à la mort et celui qui s’imagine disposer encore d’une marge de manœuvre pour en négocier les modalités de candidature, l’approximation, la confusion cernée de nébulosité génèrent à la fois plus d’angoisse mais aussi jouent sur le registre de notes émises sur un mode continu comme ce pourrait être le cas d’un instrument à cordes. L’archet s’y promène dans une géographie choisie par le voyageur qui tâte plus que celui qui connait parfaitement et avec détermination le site où il a décidé de poser ses pieds. Tel n’est assurément pas le cas du trompettiste qui ne connaitra le résultat sonore, traduit en fréquences, que lorsque la note projetée, objet du prédicat, sera émise. A ce moment, il sera trop tard pour corriger le couac entendu qui aura brouillé la piste imposée par la partition, sinon l’improvisation, dont le jazz reste un vivant exemple. « Dans le chant l’homme naturel réadapte ses symboles à la plénitude du son, tout en ne maintenant que le symbole des phénomènes : la volonté ; l’essence est à nouveau présentée de façon plus pleine et plus sensible. » dit Nietzsche qui ajoute que la liberté a été inventée pour rendre les hommes responsables de leurs actes.

Quels mots pour quels faits ?

Des mots différents expriment la même chose à partir d’expériences subjectives communes à plusieurs hommes ou groupes d’hommes ce qui leur permet de se rapprocher pour réaliser un vivre ensemble, une réunion favorable à la survie le plus souvent et généralement considérée comme indispensable. L’expression langagière serait accompagnée ou associée à une dimension métaphorique capable de rapporter, de suggérer ou d’évoquer les circonstances, le descriptif des circonstances dans lesquelles s’est produit tel fait ou l’espoir et l’attente que le même se reproduise dans une autre conjoncture assurant une sédimentation, un composte différent, dégageant d’autres effluves. Sont-ils de même nature quant à la vérité qu’ils génèrent ? Ce renversement du sens moins signifiant que directionnel est de nature à intervertir l’origine des créations linguistiques en donnant au mot sa primauté et aux évocations leur dépendance des premières. N’y aurait-il que des manières de dire et d’autres de faire, les secondes dépendant de l’évolution de la technè et les premières des utilitaires des mots à une époque où jamais les dérives de la syntaxe et de la sémantique n’ont atteint un tel point de détournement, de dérapage, de hiatus entre signifiant et signifié ? On parle du tournant linguistique de la pensée contemporaine, à condition qu’il traduise une évolution de la pensée contemporaine.

Appauvrissement

Faut-il convenir d’un appauvrissement des signes et du langage d’un côté avec le réductionnisme propre aux messages codés des SMS, des joueurs de bridge et de la disparition des voyelles au profit des consonnes comme si les langues bourrées de voyelles se transformaient en amas de phonèmes consonantiques pour signifier un seul et unique amas linguistique ? C’est oublier aussi le rôle attribué à la communication intersubjective, ce paradigme prenant progressivement la place du dialogue avec la conscience, au risque de la voir altérée ou dissoute par les prétentions de la connaissance qui se remplit, se vide comme tonneau des Danaïdes pourrait le faire par le jeu de la production de signes sortant de l’usine construite pour les produire comme le ferait le constructeur automobile à la sortie d’un nouveau modèle.

Perspective ou espoir ?

Subsiste la perspective plus que l’espoir, que la communication langagière enrichisse la philosophie de la conscience grâce à ou malgré sa substitution au paradigme du sujet. Est-ce que cette perspective a un sens à l’heure où le mourant s’apprête à passer la main à l’humanité qui persiste dans sa navigation, sa lutte contre les flots déchainés et une nouvelle vision des transformations subies par un cosmos en perpétuelle mutation qui n’en souligne qu’avec plus de pertinence le renouveau de ses relations avec l’homme qui l’habite après avoir vainement tenté de le domestiquer

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