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Les plaisirs des contes persans

Sérendipité

Sagacité ?

mercredi 12 octobre 2016, par Picospin

En France, le concept de sérendipité prend parfois un sens très large de « rôle du hasard dans les découvertes ». Alain Peyrefitte avait fait un usage sans rapport du conte oriental Voyages et aventures des trois princes de Serendip de Louis de Mailly en 1976, dans Le Mal français. Sa généralisation a fait l’objet de mises en cause, le hasard intervenant toujours, par définition, dans une découverte ou une invention. On ne peut connaître que ce qui existe déjà, et le sentiment à la vue d’une chose nouvelle se confond aisément avec la surprise d’un événement fortuit. D’un autre côté, on ne trouve jamais que ce qu’on est préparé à voir.

Des découvertes qui ont changé le monde

Parmi les nombreux exemples de découvertes et inventions liées au hasard, on peut citer : le four à micro-ondes, la pénicilline, le Post-it, le téflon, l’aspartame. L’existence de la sérendipité est un argument fréquent dans le débat public pour défendre des options d’organisations interdisciplinaires contre la tendance à la spécialisation croissante des champs qui résulte de l’approfondissement des recherches. Cet argument se retrouve particulièrement à propos de l’organisation de la recherche. En français, c’est un néologisme créé par calque de l’anglais « serendipity » donc un anglicisme. Il est attesté en 1951 dans le Vocabulaire de la psychologie d’Henri Piéron. On peut le rapprocher de la « fortuité » (caractère de ce qui est fortuit, lié au hasard), comme le propose l’Office québécois de la langue française. Le terme « serendipity » est inventé par Horace Walpole dans une lettre de 1754 à son ami Horace Mann, diplomate du roi George II à Florence, évoquant une énigme en matière d’armoiries vénitiennes qu’il venait de résoudre en feuilletant un vieux livre sur les armoiries dans lequel il avait découvert un emblème des Médicis inséré dans le blason de la famille vénitienne des Capello, indice de la reconnaissance d’une alliance entre les deux familles et remerciant Mann de l’avoir aidé accidentellement pour lui avoir, peu de temps auparavant, fait un cadeau du portrait d’une courtisane qui avait épousé François Ier de Médicis. Walpole désigne ainsi des « découvertes inattendues, faites par accidents et sagacité », et par « sagacité accidentelle ». Walpole, par association d’idées, s’était inspiré du titre d’un conte d’origine persane qu’il avait lu enfant. C’étaient les "Voyages et aventures des trois princes de Serendip", (le Sri Lanka d’alors) dans lequel les héros, tels des chasseurs, utilisent des indices pour décrire un animal qu’ils n’avaient jamais vu.

Un accident ?

Cette découverte est de l’espèce que j’appelle serendipité, mot très expressif que j’ai lu autrefois dans un conte de fées saugrenu, intitulé Les Trois Princes de Serendip : tandis que leurs altesses voyageaient, elles faisaient toute sorte de découvertes, par accident et sagacité, de choses qu’elles ne cherchaient pas du tout : par exemple, l’un des princes découvre qu’un chameau borgne de l’œil droit vient de parcourir cette route, parce que l’herbe n’a été broutée que sur le côté gauche, où elle est moins belle qu’à droite. Maintenant saisissez-vous le sens de serendipité à partir de l’un des exemples les plus remarquables de cette sagacité accidentelle ? Le mot forgé par Walpole sommeille pendant un siècle avant de d’être réveillé par des échanges érudits dans les journaux anglais, où la définition a évolué sous l’influence d’un ancien chimiste et bibliophile retenue par l’Oxford English Dictionary. Selon cette dernière, il s’agirait d’une découverte réalisée à l’occasion de la recherche visée par un autre objectif au cours de laquelle une explication d’un autre fait a été trouvée accidentellement. Au cours des années 1940, la notion gagne l’université Harvard, glissant de la sphère littéraire à celle des scientifiques. Un de ceux-ci transforme radicalement le sens initial du terme. Walter Bradford Cannon, physiologiste de renommée mondiale et considéré comme le passeur du mot dans les milieux scientifiques, intitule en 1945 un chapitre de son livre The Way of an Investigator « Gains from Serendipity » et donne de la sérendipité une définition dans laquelle entrent la faculté ou la chance de trouver la preuve de ses idées de manière inattendue, ou bien de découvrir avec surprise de nouveaux objets ou relations sans les avoir cherchés. En 1957, c’est un publicitaire qui récupère le mot dans le chapitre consacré à la chance qu’il transforme en sérendipité pour en faire un facteur fortuit, un stimulus accidentel qui déclenche l’inspiration créative.

La psychanalyse s’en mêle

La psychanalyse se mêle de donner à ce type de processus mental une autre interprétation. Il s’agirait d’un phénomène qui provoque des découvertes heureuses et inattendues derrière un symptôme névrotique au cours duquel le patient découvre l’inattendu à la place de ce qu’il s’attendait à découvrir ou qu’il visait à découvrir. Seulement, son inconscient l’avait censuré. Si la sérendipité n’a pas toujours permis de découvrir des inventions utiles, elle aurait ouvert la voie à la reconnaissance de la sublimation, forme principale du phénomène conduisant de la recherche au développement de l’art. Les partisans du concept de sérendipité le placent à l’origine d’un nombre considérable de découvertes scientifiques et d’inventions techniques comme la découverte de l’Amérique. Cherchant une route maritime par l’ouest vers les Indes, les navigateurs européens ont trouvé un continent qui leur était inconnu. Alexander Fleming découvre une moisissure qui a contaminé sa culture de staphylocoques, éliminant ceux-ci de la zone qu’elle occupe. C’est parce qu’il y prête attention qu’il finit par découvrir les propriétés de la substance bactéricide produite par la moisissure. La même chose était déjà arrivée à quantités de bactériologistes qui s’étaient contentés de jeter les cultures. On attribue encore à la sérendipité, la découverte de Mary Hunt, « Moldy Mary » (Mary la Moisie), chercheuse au laboratoire pharmaceutique Pfizer et qui trouve par hasard - et après que l’armée de l’air américaine a fait effectuer des recherches dans le monde entier - la bonne moisissure dans un supermarché de Peoria sur un cantaloup avarié trouvé dans une poubelle.

Les plaisirs de l’amour

Ce fut la découverte des propriétés de la substance appelée Viagra, initialement prévue pour traiter l’hypertension artérielle pulmonaire. Lors des études cliniques de phase I, deux chercheurs constatent que l’effet sur l’angine de poitrine n’était pas celui attendu. En revanche, un des effets secondaires inattendus observés, était que le sildénafil provoquait des érections, voire du priapisme. Pfizer décida alors de repositionner le "Sildénafil" sur l’indication de l’impuissance sexuelle et des troubles de l’érection, dysfonctionnements jusqu’alors dépourvus de toute solution médicamenteuse. Premier médicament efficace de tous les temps dans le traitement de l’impuissance, réalisation d’un rêve ancestral de virilité permanente, le Viagra a réalisé un milliard de dollars de chiffre d’affaires la première année, résultat financier qui fait de ce produit une grande innovation couronnée par un immense succès commercial. Sont-ils justifiés ou arrivent-t-ils à point nommé pour sauver une culture de la sexualité en mal d’invention à un moment où la pornographie mais pas l’amour ou l’attirance des corps a besoin d’ingrédients pour sauver ce qu’il reste au 21ème siècle de la tendresse, de l’ardeur, voire de la passion pour construire des couples aptes au vivre ensemble moins pour l’instant que pour la durée.

Est-ce le hasard ?

Si le hasard gouverne la sérendipité, comment ne pas imaginer que l’invention et la découverte sont à la portée de tous. Cette fiction n’est pas comparable à celle qui court dans les imaginations des gens ordinaires. S’agit-il en revanche d’un don particulier, d’une grâce accordée par on ne sait quel dieu mais qui, à coup sûr ne serait pas voltairien. Notre philosophe ne suit pas cette voie. Même pas celle de son collègue - mais pas nécessairement contemporain - Descartes. Celui-ci a joué son rôle en imposant le mécanisme généralement admis de ce phénomène ou en rejetant les autorités tout en défendant une conception de la découverte, profondément opposée à celle de la sérendipité. On ne parle plus de hasard ou de sagacité mais d’innéisme, de fondement divin du monde. Est-il l’heure de passer à l’art de la découverte évoquée par Horace Walpole ? Avec lui, on ne s’adresse plus aux divinités mais à l’imagination incarnée dans des contes persans. Ils décrivent les méandres de l’imaginaire quand ils évoquent la description d’un animal qu’ils n’ont jamais vu en observant des traces qu’ils font fonctionner comme des indices.

Indices

Cette voie remaniée, modernisée vers la connaissance aurait-elle une application pratique, ouvrirait-elle un nouveau champ d’application pour le mise en jeu d‘une recherche par projets, pluridisciplinaire, développée dans le les laboratoires publics et privés à finalité industrielle, sur la base d’enjeux commerciaux et de société. L’édifice scientifique repose sur le feedback épistémique positif entre théorie et pratique à l’exemple de la production de vaccins qui n’auraient pu aboutir sans une meilleure compréhension de certains mécanismes de base comme celui du métabolisme cellulaire. L’enjeu est moins de défendre la recherche fondamentale que de favoriser la sérendipité dans tous les modes opératoires de recherche, de concilier la contrainte de résultats des programmes de recherche avec le besoin d’un espace de liberté favorable à la gestion de l’inattendu et à la créativité scientifique. Les institutions de recherche et d’enseignement sont prises en étau et dans une tension entre obligation de transmission des spécialités permettant l’accumulation des savoirs et l’aspiration à la nouveauté capable de remettre en cause les traditions où elles sont répliquées. La pluridisciplinarité vise à finaliser l’unité et la compréhension du monde présent.

Enseigner, appliquer et chercher

Sérendipité et indisciplinarité sont deux démarches complémentaires et paradoxales capables de constituer un rééquilibrage indispensable à l’avancée de la science et au renouveau de ses applications, sans nier la part collective de l’activité créatrice. La première permet de retrouver le processus de la découverte que l’insistance sur l’acquisition d’une méthode « éprouvée » finit par occulter. N’offre-t-elle pas la chance d’être capable de se laisser surprendre et d’en prendre conscience tout en imaginant une raison à ce qui étonne. Elle se doit de court-circuiter le seul apprentissage pour amorcer une démarche d’enquête au cheminement indéfini aux dépens de la volonté de s’écarter des sentiers battus. Qu’il faille pour s’entrainer à l’application sans réserve de cette méthodologie l’assistance de Voltaire ou de Conan Doyle pour mettre plus facilement « la science en culture », de préférence sans l’apport des pesticides ! Pour la réussir, il est nécessaire de faire appel à une démarche réflexive permettant de rapprocher pour articuler les humanités, les sciences humaines et celles de la nature, ne serait-ce que pour stimuler les synergies entre art et science.

d’après : Sylvie Catellin Sérendipité, Paris, Le Seuil