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L’altérité dans les Soins palliatifs.

Soignant et soigné : une autre altérité

Considérations sur la notion d’autrui

mercredi 18 avril 2012, par Picospin

Qui est l’autre dans la relation du soin qui caractérise et domine l’activité dans cette forme de médecine qui peine à conquérir sa reconnaissance et asseoir son existence dans le champ de la médecine ? Existe-t-il une différence radicale entre le soignant et le soigné dans la confrontation ou l’association entre le pourvoyeur de soins et son récipiendaire ? Est-ce que cette relation doit rester immuable depuis la reconnaissance réciproque des statuts de l’un et de l’autre ou peut-elle se modifier, fluctuer, s’adapter aux activités, aux échanges de chacun des protagonistes de cette rencontre qui peut évoluer selon les orientations de chacun, l’acceptation des soins, de la pénétration dans la sphère du privé, de l’intimité du patient qui ne doit pas tarder à devenir un mourant ?

Face à face

L’autrui que présente le face à face du soignant avec son soigné pose la question de l’identification des personnes présentes dans la relation entre deux inconnus, porteurs d’un passé encore mystérieux, d’un présent en cours de révélation et d’un avenir d’autant plus court pour l’un que sa maladie est considérée comme plus grave, son destin figé dans le pronostic déterminé d’une évolution vers une fin crainte comme douloureuse, affichée comme devoir d’un au-revoir ou d’un adieu. Les deux personnes en présence sont embarquées sur la même trajectoire, l’un ou l’une comme accompagnant de l’autre qui cherche désespérément à échapper à sa destinée. Tous deux font partie de la catégorie de l’autrui pour l’autre conscience qui ne s’impose pas à celle de l’autre de façon suffisamment transparente à travers une multiplicité d’expériences qui vont d’un passé saturé d’expériences remplies d’amour ou de haine, de dialogues et de coopération, de concurrences où la prise en compte du semblable, de l’identique, d’un prochain qui dans les circonstances vécues au moment de la fin de vie et de son accompagnement savent qu’ils auront un rôle différent de celui plusieurs fois interprété dans d’autres circonstances de la vie à remplir. En cette circonstance particulière, si différente des autres, autrefois vécues ou imaginées, l’autre est-il le plus proche, aura-t-il la possibilité, la liberté de partager une manière semblable d’être au monde ? Quelle peut être une philosophie du sujet qui veut penser la Moi sans l’autre ?

Doute cartésien

Sera-t-il assailli par le doute cartésien de la vraie reconnaissance de l’autre, avec ses déguisements, ses comportements mimétiques, sa volonté de faire valoir, la vision des visages barbouillés de flou, d’interrogations de visions déformées par les fausses informations des autres, les croyances malencontreusement transmises, les sens abusés. Par ailleurs, la présence d’un autre que soi-même au pied du lit et qui de plus s’y trouve et s’y révèle à plusieurs reprises selon un horaire fixé permet d’entreprendre une relation, un lien social, le tissage d’une couverture protectrice moins faite pour séparer que pour protéger et réchauffer. Sous elle, les interactions trouvent une chance de se convertir en une chaleur sans trop de proximité pour éviter que le soignant ne s’y brûle les ailes et que le mourant en oublie de mourir. Il faut dans cette relation une bonne dose de maitrise de la part de l’un et de l’autre pour que la nouvelle relation ne dégénère en une fusion préjudiciable au projet de vie et de mort inhérents à l’un et à l’autre, sachant que le second, plus faible, plus soumis à l’autorité du premier n’a guère le choix de se choisir une autre issue, un autre destin. Dès lors, comment concevoir les modalités de l’intersubjectivité, entre porteurs d’une même culture dépassée par la même idée d’humanité se référant à une conscience élaborée à partir de celle-là même détectée chez d’autres êtres pourvus eux aussi d’une conscience existant en dehors d’eux.

Subjectivité

Dans ce discours, l’engagement dans la subjectivité est soupçonné de créer l’écueil du solipsisme, d’après lequel il n’y aurait pour le sujet pensant d’autre réalité que lui-même. L’ego - et non pas "l’esprit" - est la seule chose qui existe réellement et le monde extérieur ainsi qu’autrui n’est, selon cette conception, qu’une représentation en raison du fait que le solipsiste confond son subjectivisme avec une objectivité équilibrée. Il s’agit d’une position épistémologique constructiviste. La confusion s’aggrave, puisque l’on postule arbitrairement qu’une connaissance de quelque chose extérieur à soi-même serait injustifiée. Le solipsisme serait proposé comme doctrine présentée comme une conséquence logique résultant du caractère idéal de la connaissance ; elle consisterait à soutenir que le moi individuel dont on a conscience, avec ses modifications subjectives, est toute la réalité, et que les autres moi dont on a la représentation n’ont pas plus d’existence indépendante que les personnages des rêves ; ou du moins à admettre qu’il est impossible de démontrer le contraire. Kant se sert de ce terme dans la Critique de la raison pratique pour désigner l’amour de soi éprouvé par le moi empirique, par opposition au sujet transcendantal.

Une découverte : le monde de l’intersubjectivité

Partir du cogito c’est initier une relation moins du soi au soi que la découverte d’un monde appelé plus tard celui de l’intersubjectivité avec ses faveurs à la communication qui découvre soi-même autant que les autres. Dans cette exploration, on découvre aussi la reconnaissance qui devenue réciproque dans les meilleurs des cas permet aux consciences de dépasser leurs oppositions pour s’accomplir dans les sphères de communautés de plus en plus orientées vers l’intégration dans la famille, la société civile sinon l’État. Toute situation se rapportant à ma personne dans tel ou tel contexte historique a déjà été assignée par autrui en tant que projection d’un avenir.

Dépossession : où sont les prédateurs ?

Dans le cas de la mort à venir, cette anticipation prend une importance particulière, avant même que des rapports d’oppression ou d’exploitation aient été en mesure de déposséder le sujet et de l’aliéner à un pouvoir tyrannique ou à une classe dominante ce qui fait de la liberté une entité hypothéquée par le regard de l’autre préoccupé par la pulsion de la « chosification ». Il importe au plus haut point dans la relation entre médecin et malade en général et dans celle d’un soignant avec un patient pris en charge dans le cadre de la médecine palliative, que ce processus de chosification fut écarté aussi longtemps et rejeté aussi loin que possible pour éviter que le premier ne succombe jamais à la tentation de subtiliser au second ce qui lui reste d’humanité à une heure où le risque de son évasion atteint son apogée. C’est là une mesure de précaution qu’il importe de faire instaurer par les institutions de crainte que les âmes ne s’échappent d’un corps qui était encore loin d’avoir dit son dernier mot sinon exhalé son dernier souffle.

D’après Alain Renaut. La Philosophie. Paris, 2006, Odile Jacob.

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