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Sonny Rollins : une soirée de rêve à Pleyel

mardi 4 décembre 2007, par Picospin

Il n’est pas certain que les internautes qui viennent faire un tour sur un site consacré à l’éthique aient envie de s’arrêter devant, derrière, ou sur celui qui est présenté ici. Il parait que le jazz se meure, surtout aux Etats-Unis où l’on compte plus de professeurs que d’élèves et d’exécutants.

Jazz : in ou out ?

En France et en Europe, la situation n’est pas aussi catastrophique même si peu de données statistiques sont disponibles pour se faire une véritable idée de la popularité de cette musique. Si l’on ne dispose que de données fragmentaires, une chose est évidente pourtant. Le Festival de Marciac, un des plus courus en France, dans le Gers n’a jamais reçu autant de monde malgré la situation économique souvent difficile pour les plus jeunes qui ne disposent pas toujours des moyens financiers nécessaires pour se déplacer dans cette région malgré l’attrait touristique et musical que cette dernière peut susciter.

Enfin de retour

En tout cas, à Paris, il n’est que de se pencher du haut de la salle Pleyel très bien rénovée pour constater l’enthousiasme que déclenche la moindre note d’un des derniers ( chronologiquement parlant) géants du jazz. Ce fut récemment Sonny Rollins, de retour du festival de monte Carlo dont on sait peu de choses si ce n’est que quelques articles de la grande presse sont consacrés à son programme et que l’espérance grandit de le voir se fortifier et prendre place désormais dans la succession des concerts qui s’échelonnent tout au long de la saison d’été. Ce saxophoniste désormais septuagénaire était donc récemment à Paris pour y donner un unique concert entouré par une formation de haute qualité.

Liberté chérie !!!

Celle-ci ne le couvre jamais malgré son grand âge, dont on aurait pu craindre qu’il le bride dans son expression lyrique et rythmique et restreigne la puissance de son souffle, lui laisse toujours l’initiative de l’improvisation. On ne saurait que trop apprécier la délicatesse des caresses que le batteur Jerome Jennings envoie sur les composants de sa batterie et le rythme imperturbable avec lequel la basse est pincée par Bob Cranshaw pour indiquer aux auditeurs plus qu’aux musiciens les temps des fondamentales et des tierces pour leur permettre de les éviter et de s’engouffrer dans les espaces disponibles hors des temps où l’on atteint enfin la liberté totale. On a écrit que le saxophoniste ténor portait le lourd instrument de ses conquêtes comme un enfant au lieu de s’agripper comme beaucoup d’autres à sa torsade dorée.

Le cerveau vous dis-je !

Il s’autorise à ne jamais battre le rythme avec ses pieds parce qu’il n’en a pas besoin car ce quatre temps est inscrit dans les profondeurs des circonvolutions de son cortex cérébral et sans doute aussi dans les caves de son hypothalamus, origine réelle de la vie du cerveau quand celui-ci veut bien apparaître au firmament des harmonies et des rythmes et inscrire à jamais l’évolution mélodique de ce style de musique que l’on appelle jazz et qui prend des formes aussi multiples que les 12 mesures du blues, les 32 mesures des ses successeurs ou le couple mixte qu’il forme avec la rythmique afro cubaine. Ce qui fait le charme inégalé des créations de Sonny Rollins c’est bien sa connivence avec ses musiciens dûment sélectionnés avec lesquels il a plaisir à jouer, à partager ses derniers moments de bonheur après une carrière si bien remplie.

Dignité et accords

Ils le guettent, le suivent, le soutiennent avec toute la rigueur et la pudeur qui sied à un artiste aussi grand, digne, dans sa façon de se déhancher non pour jouer mais seulement pour avancer, glisser d’un pas sur l’autre, parcourir l’aller et retour d’une scène qui ne l’emprisonne pas mais dans laquelle il ressent toute sa liberté retrouvée à l’occasion des moments si rares qui construisent le bonheur d’un concert. Quand un thème d’improvisation est enfin trouvé, notre homme, déjà demi dieu du jazz, s’y engouffre et le laboure des ses notes prises dans les arpèges de l’accord, en explore les environs et en profite pour faire un petit tour dehors avant de rentrer sagement à la maison, celle de la grille qui l’abrite et lui permet, sans l’enfermer, de rester à l’unisson, en mesure et en amitié avec ses 5 acolytes, compagnons d’un soir mais, on le sent bien, de toute une vie.

Questionnement éthique :

1. En existe-t-il un dans ce cas ?

2. exite-t-il une éthique du goût, sinon du bon goût ?

3. Est-ce que le travail nécessaire ou indispensable pour créer un spectacle de qualité fait partie d’un souci éthique ?

4. Est-ce que la perfection ou le travail de perfectionnement incessant pour obtenir un degré d’excellence est le garant de la haute qualité d’un spectacle ?

Sources :
Pascal Anquetil : Sonny Rollins, Sisyphe du saxophone. Programme salle Pleyel.
Francis Marmande : Sonny Rollins, le dernier des géants. Le Monde 1.12.07