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Un grand cinéaste : Ernst Lubitsch

To be or not to be

... et un génie du théâtre : William Shakespeare...

jeudi 23 août 2012, par Picospin

Cette œuvre sort de l’ordinaire pour le public qui fréquente assidûment les salles de cinéma à l’heure actuelle, le temps des évènements dramatiques montrés dans toute leur réalité, parfois leur horreur, souvent leur tristesse d’où peut se dégager un humour de puis longtemps disparu des spectacles contemporains destinés à une population désabusée et qui a besoin de réalités concrètes, d’allusions aux choses pour être frappée dans son imaginaire.

Entrée dans la guerre

Près de 80 ans plus tôt, au moment où ce film a été produit et tourné, il suffisait d’une allusion, d’une minime référence de quelques secondes pour que les esprits soient touchés par le regard porté sur l’écran des cinémas. Touchés, ils l’étaient à cause de leur réaction instantanée à des évènements déjà produits, en train de se produire ou destinés à être incarnés dans le futur par des personnages d’opérette transformés en acteurs de Shakespeare qui passaient leur temps à se jouer des tragédies imposées par des dictateurs en puissance qui avaient jeté leur dévolu sur des gens à faire disparaître, des groupes humains à rayer de la carte du monde – on dirait aujourd’hui de la planète – à l’instar de ce qui était arrivé aux Amérindiens, aux aborigènes ou aux Pygmées d’Afrique. Ici, il s’agissait dans l’esprit du moustachu du 3è Reich de s’en prendre à une culture qui s’était élevée au firmament des sciences, de la philosophie, de la compréhension du monde et qui, rassemblée dans la capitale de l’Autriche, avait fait de cette ville le centre du monde des arts, de le réflexion, de la musique et de l’expression verbale. Tout dans ce film est suggéré, amorcé, peint en touches à peine ébauchées pour placer les spectateurs dans une situation de déjà vu, d’évoqué, de référence connue et immédiatement reconnue.

Un grand artiste

Cette technique, cet art de l’image à partir des représentations mentales du metteur en scène permet de passer immédiatement à une réalité trop tragique pour être développée en écriture ou imagerie. Je me souviens que le génial Ingmar Bergman avait en son temps évoqué la guerre par une seule image consistant à montrer l’arrivée d’un avion au-dessus d’une île puis à faire entendre le bruit de son survol par une explosion. C’était la quintessence de la guerre. Ce montage épargnait d’infliger aux spectateurs les images continuellement présentées et infiniment répétées de cadavres empilés, d’armes de guerre généreusement vendues par les puissances dominantes et de placer sur le générique des films les avertissements destinés à protéger une jeunesse depuis longtemps traumatisée afin qu’elle évite ou que leurs parents évitent de leur montrer des spectacles insoutenables mais qui le sont devenus par l’habitude et la banalisation. Qui serait encore capable actuellement de réaliser des films aussi intelligents, fins et subtils que cette dérision de la politique nazie qui n’avait rien trouvé de mieux à la fin des années 30 que de massacrer des populations européennes, de détruire des cultures d’une extrême élévation de pensée et de les envoyer plus loin de l’Europe, en Amérique pour leur permettre de trouver dans ces grands espaces un air nouveau où ils ont pu reconstituer à l’identique l’esprit viennois réuni autour des fameux cafés, où coulait la crème chantilly et où on lisait la presse du monde entier sur de longues perches en bois pour donner aux journaux la rigidité morale qui leur manquait déjà à la veille des grandes migrations libératrices des populations visées par la haine pathologique d’un Hitler.

Le vrai et le faux ?

Dans les séquences du film, on ne savait qui était le vrai et le faux dictateur, s’il se prenait au sérieux ou se suicidait, s’il était au théâtre ou au cinéma et si sa moustache même était réelle ou factice, dessinée là comme celle des Marx Brothers. To Be or Not to Be est une comédie sur un sujet grave tournée alors qu’Hitler mettait l’Europe à feu et à sang et que l’issue de la guerre était encore incertaine. Le but du film était, d’une certaine façon, de ridiculiser le Führer et les nazis, et Lubitsch emploie à cet effet une manière d’une dérision comique époustouflante pour l’époque, multipliant les scènes à double sens. Lubitsch lui-même a tenu à dire, dans le New York Times du 29 mars 1942, que « ses » nazis n’étaient plus les tortionnaires sadiques que l’on montre communément, mais qu’ils avaient franchi ce cap : « Pour eux, les coups et la torture relèvent depuis longtemps de la routine. Ils en parlent comme des commerçants parlent de la vente d’un sac à main. Leur humour porte sur les camps de concentration et les souffrances de leurs victimes3 ». On pense ici à la célèbre formule de la banalité du mal, forgée par Hannah Arendt en 1963 dans Eichmann à Jérusalem. Les nazis sont des êtres « normaux », à la différence près que leur travail consiste à répandre la mort. Tura, déguisé en Siletsky, le traître pronazi, interroge « Concentration-Camp-Ehrhardt » sur le « grand » acteur Tura et se voit répondre : « Ce qu’il faisait à Shakespeare, nous le faisons à la Pologne ».

Une grande comédie de la dérision et du malheur

La comédie de Lubitsch joue sur une opposition que l’on trouve déjà dans Le Dictateur de Charlie Chaplin : l’univers uniformément mécanique et militarisé du monde « esclave » contraste avec la diversité et la normalité, parfois un peu médiocre, du monde « libre4 ». Sous ses aspects dérisoires, comiques et hors du temps, ce film raconte en réalité une histoire parfaitement réelle, celle qui est arrivée lors de l’invasion de la Pologne par les nazis comme prémisse à la 2è guerre mondiale dont le bilan s’est soldé par 80 millions de morts. Les événements de cette entrée dans une guerre de 6 ans ont été centrés sur la destruction du peuple polonais et juif qui vivaient côte à côte dans une certaine indifférence débordant souvent vers l’hostilité et dont la part tragique a été édulcorée par les permutations des jeux de rôle créées par la fiction théâtrale de la troupe juive interprétant des œuvres de Shakespeare au beau milieu d’un parterre de nazis décontenancés par les propos venus en droite ligne du génial auteur anglais et qui parvenait à toucher à travers plusieurs siècles la cible assise dans un théâtre polonais et qui avait du mal à saisir les propos venus à elle à partir des personnages de Hamlet.

Une belle revanche

C’était la revanche de l’intelligence et de la culture, de l’esprit et de la finesse sur la grossièreté et la conduite sauvage du peuple considéré à l’époque comme le plus raffiné et le plus cultivé d’Europe sinon du monde. C’est qu’en effet L’action se passe durant la Seconde Guerre mondiale et est traitée sur le ton de la comédie. Une troupe de théâtre polonaise répète laborieusement une pièce mettant en scène Hitler, alors que dans la réalité les troupes allemandes envahissent la Pologne. Le théâtre et ses acteurs se retrouvent au chômage. Mais un jeune pilote de bombardier réfugié à Londres est amoureux de l’actrice principale, Maria Tura. En essayant de la contacter depuis Londres, il découvre une opération d’espionnage visant le démantèlement de la résistance polonaise. Il est parachuté à Varsovie pour tenter de court-circuiter l’opération. Il retrouve Maria et la troupe, qui vont devoir mettre à profit leur talent pour sauver la Résistance, et profitant des costumes de SS et d’un sosie d’Hitler, essayer d’abuser la Gestapo et sauver leur peau.

Intervention de Nietzsche

C’est ainsi que Nietzsche s’attaque à l’historicisme déjà en vogue bien avant les évènements que relate ce film. Contre cet historicisme, il propose une considération intempestive et inactuelle en s’élevant contre les historiens qui passent leur temps à regarder en arrière pour comprendre le présent d’autant plus que l’homme du 19è siècle serait malade de l’histoire, prisonnier des actes universels et contre nature, présenté par la religion et la philosophie comme des vérités. A ce despotisme historique, le philosophe oppose sa vision moins au service de la connaissance et du concept que de la vie et de l’image pour avoir une chance de retrouver la santé de la culture à venir, le sens du sublime et du dépassement. Plutôt que de respecter les auteurs ou les spectateurs de la vie, notre philosophe invite les hommes à redevenir actifs ou acteurs (comme la troupe d’acteurs juifs de Varsovie ?)

Une jeunesse enthousiaste ?

Il choisit l’avenir d’une jeunesse fougueuse, porteuse de promesse et d’espérance contre la tradition qui n’en finit pas de ruminer des évènements passé, quitte à accorder une importance capitale à l’oubli qui permet de bien digérer les choses de la vie, de ne pas s’y attarder pour créer sans participer activement au présent en sachant ce qu’il faut puiser dans le passé et en délimitant un horizon à venir. Cet oubli est moins total et aveugle qu’une chance de faire le tri entre un passé utile et un passé trop lourd pour pouvoir être supporté chaque jour par des épaules trop fragiles.

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