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Tolérance : un bien, un mal ou un compromis ? une autre façon de parler de la tolérance

mardi 13 novembre 2007, par Picospin

Le plaidoyer pour la tolérance tel que le conçoit Voltaire prend par moments de accents dramatiques. Pour lui, la tolérance s’identifierait à l’indulgence ou à la patience avec laquelle nous sommes en mesure de supporter les incommodités apportées par autrui. A l’autre extrémité, la religion ne s’autorise-t-elle pas à condamner la tolérance comme substitut du tolérantisme qui est indifférence à la vérité ?

Voltaire et son plaidoyer

Le plaidoyer pour la tolérance tel que le conçoit Voltaire prend par moments de accents dramatiques. Pour lui, la tolérance s’identifierait à l’indulgence ou à la patience avec laquelle nous sommes en mesure de supporter les incommodités apportées par autrui. A l’autre extrémité, la religion ne s’autorise-t-elle pas à condamner la tolérance comme substitut du tolérantisme qui est indifférence à la vérité ? C’est à ce moment qu’apparaît la Franc Maçonnerie dont la conception de la tolérance est au moins ambiguë. Dans le « Symbolisme maçonnique traditionnel » elle est rattachée aux nécessités du travail en équipe, à la quête illimitée de la vérité, à l’humanisme et à l’ésotérisme. Entre ces pôles de recherche et d’idéation, quel choix doit-on privilégier ? Si au 19è siècle on pensait que l’esprit de tolérance avait définitivement gagné le combat avec l’acquisition de la pacification religieuse et un patriotisme révolutionnaire qui incitait à vivre la vie sociale sans heurts, surgissent brusquement des situations et des expériences dont la dureté sinon la cruauté étonne. Pourtant les institutions permettaient largement de discuter et de négocier. Aux côtés de cette tendance se rassemblent des alliés qui ont nom globalité et diversification, solidarité en raison de l’expansion industrielle, conditions qui soutiennent l’idéologie de la tolérance. Pour ne pas être en reste dans ce combat pour la modernisation de la pensée et des comportements, voici qu’apparaissent Jules Ferry adoptant le concept de laïcité comme arme contre le christianisme et Auguste Comte qui prédit au monothéisme une destinée propre à construire le lit du positivisme.

La laïcité engendre-t-elle la haine ?

Désormais, le temps ne sera plus très loin où la laïcité se transformera en haine fanatique des curés et prendra le masque hideux d’une revanche sanglante à exercer sur les institutions en général et celle de l’Eglise en particulier. Ce terme parait-il exagéré ? Qu’on se rapporte aux conséquence de ce mouvement d’opinion qui n’a pas peu contribué à torpiller la convivialité, lien social ténu peut-être, mais capable de tisser au moins une affinité, une empathie fragiles entre tous ceux qui faisaient confiance à la tolérance, préalable à une vie ensemble possible sinon idéale. Les esprits un peu apaisés peuvent se permettre de réfléchir avec plus de sérénité à ce mot considéré pendant longtemps comme magique jusqu’à ce qu’il perde une partie de son éclat et se dissimule sous des signifiants qui lui font perdre un peu de son éclat. Est-ce que qu’elle servirait de mot magique au sein de la République pour servir de garant à une vie entre des hommes qui croient en un dieu ou en plusieurs, des athées ou des agnostiques ? Entre temps, on s’était mis d’accord sur une plateforme minimum selon laquelle la tolérance est la reconnaissance des droits universels de la personne humaine et des libertés fondamentales d’autrui.

Diversité : faut-il en profiter ?

Comme les peuples se caractérisent naturellement par leur diversité, seule la tolérance peut assurer la survie de communautés mixtes sur toute l’étendue du globe. Tout comme l’injustice et la violence caractérisées, la discrimination et la marginalisation sont des formes courantes d’intolérance. Devant cet amas de définitions et d’essais d’éclaircissement, le risque n’est pas négligeable des termes être confondus entre eux comme pourraient l’être tolérance et indifférence où l’indifférence est un état sans douleur ni plaisir, sans crainte ni désir vis-à-vis de tous ou vis-à-vis d’une ou de plusieurs choses en particulier. L’indifférence, si elle n’est pas une pose, une affectation, n’a évidemment rien à voir avec la tolérance.

Acceptation de la différence ?

Dans la mesure où la tolérance est l’acceptation de la différence, celui qui affiche l’indifférence n’a aucunement besoin de pratiquer la tolérance envers qui que ce soit ou quoi que ce soit. Si tant l’indifférence est un trait de la vieillesse, on peut donner crédit à Pierre Maurois d’avoir écrit que « le vrai mal de la vieillesse n’est pas l’affaiblissement du corps mais l’indifférence de l’âme. » L’indulgence est une disposition à la bonté, à la clémence ; une facilité à pardonner. L’indulgence va plus loin que la tolérance, mais il est clair que les deux font un bout de chemin ensemble. L’indulgence est un trait de la vieillesse quand celle-ci est un mûrissement et non un durcissement ou un pourrissement. La complicité est l’association dans le mal. Dans le langage juridique, comme dans le langage courant, il n’y a complicité que dans un délit. En ce sens-là, il peut arriver que l’on tolère une situation, une conduite, parce que cela fait « son affaire », comme on dit familièrement. Cette tolérance fournit un alibi, une excuse, un prétexte. Cette forme de tolérance dure le temps d’un intérêt commun et provisoire. »

Education de la tolérance

L’éducation à la tolérance vise à contrecarrer les influences qui conduisent à la peur et à l’exclusion de l’autre et aide les jeunes à développer leur capacité d’exercer un jugement autonome, de mener une réflexion critique et de raisonner en termes éthiques. La diversité des religions, des langues et des cultures, des caractéristiques ethniques qui existent sur notre planète ne doit pas être un prétexte ou une source de conflit mais au contraire un trésor dont il faut profiter pour nous enrichir tous. Comme nécessité fait loi, la vie commune sous la protection de la Déclaration des Droits de l’Homme doit assurer à chacun la liberté de conscience qui exclut toute contrainte religieuse ou idéologique et l’égalité de droit, incompatible avec la valorisation excessive sinon exclusive d’une croyance. Dans cette optique, la laïcité est moins une option spirituelle que la condition fondamentale de la vie publique. Si on se permet de remplacer l’option spirituelle par l’option religieuse, nous atteignons par ce biais la conviction de Hegel selon laquelle cette formule de l’absolu opère par une représentation concrète et émotionnelle extérieure à tout décret arbitraire et à toute démonstration rationnelle.

Violer les consciences

Dans ces deux hypothèses, la balance oscille entre l’illégitimité d’une violence faite à la conscience et la méconnaissance de toute spécificité de la croyance religieuse. Pour autant, la tolérance n’implique aucun abandon de convictions. Revient-elle à l’idée pascalienne de vérité ou à son équivalent possible c’est-à-dire à l’idée de l’humanité et de sa destination. Une dernière question se pose : cette vertu jugée comme élevée et indispensable à l’évolution de la vie n’est-elle fondée que pour une élite ? En ce cas n’est-il pas douloureux d’admettre que les hommes qui veulent accéder à la vertu ont besoin davantage de sermons que de méditation et de raison ? Si cette condition est réalisée, que devient l’histoire, une histoire débarrassée de la tolérance ? Laissons répondre James Joyce : l’Histoire n’est-elle pas un cauchemar dont nous tentons de nous éveiller ? Elle comptabilise dans l’indifférence de la réalité statistique massacres, génocides, révolutions inhumaines tout en niant la survenue probable de sa fin selon Hegel.

Ethiques de la tolérance :

1. Pour Bayle la tolérance s’applique au croyant qui vit sa foi comme un libre engagement de sa conscience et considère que toute contrainte est incompatible avec sa vraie religion. Aucun dieu ne saurait exiger de l’homme qui croit en lui qu’il accepte librement les contraintes qui lui sont imposées pour faire progresser la religion ou, au pire, obtenir des privilèges au titre de sa croyance.

2. De son côté, Spinoza réclame une séparation rigoureuse entre l’Etat et la religion et entre la philosophie qui propose la vérité et la foi ou la théologie qui se donne pour but l’obéissance et la ferveur de la conduite. Cette exigence rigoureuse est atténuée par la sentence suivante qui postule que la foi laisse à chacun la liberté de philosopher jusqu’à s’autoriser à aborder n’importe quel sujet dogmatique. Est-ce qu’au nom de la foi, les clercs peuvent laisser condamner les individus qui se croient autorisés à professer des croyances susceptibles de répandre l’insoumission, la haine, les querelles et la colère ? Pour établir la stabilité sociale, ne convient-il pas de limiter l’activité des administrateurs chargés du domaine sacré et d’établir des lois concernant les opinions sous peine de voir les conflits générés par leurs contradictions dégénérer en violences et crimes.

3. Kant établit un distinguo subtil entre l’opinion, subjective, sans certitude, la foi qui ressortit à la conviction subjective et le savoir qui est essentiel pour éviter les tentations du fanatisme.

4. Hegel pense que l’universalisation permet à l’Etat de réaliser la marche vers l’absolu qui pour lui constitue la représentation de Dieu. Ce qui ne signifie nullement que l’Etat ne doive ou ne puisse intervenir non pour imposer une croyance mais pour promouvoir la connaissance rationnelle. Cette conception aboutit tout naturellement à la fondation de l’Etat laïque ce qui n’empêche pas de se soucier de l’affirmation bien comprise du religieux.

5. Est-ce que le désenchantement du monde équivaut à fustiger une privation des repères éthiques et de références éthiques ? Est-ce que la laïcité est assez forte pour dresser un rempart contre les dérives obscurantistes, délier les hommes au moment où l’institution les élève par la culture la raison et de leur permettre de maîtriser leurs pensées puis leurs actions ?

Retour à l’actualité

Les définitions et commentaires mentionnés ci-dessus s’appliquent-ils aux situations politiques et géostratégiques actuelles :

1. Comment analyser autrement la situation au Tchad résultant des évènements qui viennent d’y survenir. Y sont en jeu un problème d’ordre politique qui concerne la souveraineté de ce pays, la mémoire d’un passé qui a marqué les esprits des colonisés comme des colonisateurs ?

2. Toute situation conflictuelle engendre le même type de situation et de réflexion, qu’elle se passe au sein d’une communauté ou en dehors d’elle. N’est-ce pas le cas de l’irritation provoquée par l’attitude, les décisions, la pauvreté de la concertation engagée par la Ministre de la Justice d’une part et la frustration ressentie par la Magistrature qui est subitement et radicalement amputée d’une fraction non négligeable des tribunaux qu’elle animait en province ?

3. Cette plongée dans les profondeurs de la tolérance ou les conflits de l’intolérance incite les politiques, les diplomates, les corps intermédiaires à utiliser de plus en plus la négociation pour éviter les longs conflits sociaux qui ont perturbé pendant si longtemps la vie des sociétés civiles.

4. N’est-ce pas le retour à une certaine sagesse qui privilégie l’art de la discussion aux dépens de la violence comme seule issue envisageable au règlement des conflits ?