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Bouleversements et mutations dans la société française

Travail : plaisir ou obligation ?

Donne-t-il la vie ou la mort ?

dimanche 25 octobre 2009, par Picospin

Les Français détiennent depuis des années le record peu enviable du pessimisme, mesuré par les sondages et de la consommation de tranquillisants pour oublier les réalités du monde et en recueillir une vision plus optimiste, plus encourageante et plus riante.

Traumatismes

L’annonce " officielle " de la crise puis celle de la récession économique ont donc constitué un véritable traumatisme : on n’avait encore rien vu ; c’était maintenant que les difficultés commençaient vraiment ! Si l’on veut résumer par un mot les transformations intervenues au cours des dernières années, c’est celui de rupture qui vient à l’esprit. C’est la conception de la vie dans son ensemble qui a été bouleversée depuis quelques années. La relation des Français au temps a-t-elle été transformée par un virage vers les improvisations plutôt vers la planification en mélangeant les activités, par l’évitement des temps morts détestés et le refuge dans les temps forts recherchés… Le rapport à l’espace et au temps a connu la même évolution, avec le " don d’ubiquité " offert puis conféré par les outils technologiques depuis la multiplication des repères spatio-temporels comme l’Internet, le téléphone portable, le GPS, celle des lieux de vie ou même le nomadisme. Un nouvel espace-temps s’est ainsi construit, bousculant les habitudes culturelles, depuis les conditions de travail jusqu’au choix des loisirs qui représentent, encore plus qu’avant l’échappatoire principale à la pénibilité et aux contraintes de l’existence ce qui pourrait conduire à un bouleversement radical de la nature humaine.

Trop de mutations ?

Cette mutation n’a pas touché seulement les esprits et la psyché mais aussi, sinon surtout le rapport au corps dont le besoin d’attention a été renforcé par les conseils et recommandations hygiéno-diététiques des donneurs habituels de leçons que sont le corps médical, les experts en santé publique qui se répandent sur ondes et écrans pour justifier la nécessité de privilégier telle consommation par rapport à une autre, d’ingurgiter tel aliment et de limiter les excès de l’autre, sinon de mobiliser muscles, articulations, influx nerveux pour éviter l’endormissement des corps et de l’esprit – on n’ose ajouter – avant le repos final. Dans cette perspective, la relation qu’entretiennent les Français à leur corps a aussi changé : il est devenu moins " vitrine " et davantage " miroir ". Ils se nourrissent plus de produits biologiques, que d’aliments industriels et accordent une confiance illimitée aux nutriments dits naturels, qui, coutant plus cher, sont de ce faits censés apporter plus de bonheur à des éléments corporels pollués par les émanations toxiques, les déchets innombrables et les apparitions soudaines de matières organiques ou anorganiques, ne serait-ce que le déploiement inattendu des méduses aux pieds des baigneurs ou les algues vertes envahissant un paysage marin déjà modifié en couleurs et consistance. Ils attachent à la santé une importance croissante, qui se traduit par la hausse continue des dépenses.

La famille est prioritaire

La vie familiale reste prioritaire, mais elle est de plus en plus " accidentée ", avec des ruptures de plus en plus fréquentes au sein des couples comportant séparations, divorces, familles recomposées. Le foyer joue un rôle primordial : lorsque c’est " dur dehors ", il faut que ce soit " doux dedans ". Si l’on ne peut attribuer le fort taux de natalité de la France à un optimisme concernant l’avenir du monde, on peut l’expliquer par la volonté pour chacun de créer une bulle bien protégée à l’abri des autres, qui rend sans doute plus facile de donner un sens à sa vie ou de s’illusionner à ce propos . Faire des enfants, les élever, partager avec eux, c’est un moyen d’oublier l’extérieur, même si l’éducation est devenue une tâche difficile, risquée sinon dangereuse dans un monde d’une illusion pour l’égalité des chances que l’on retrouve plus volontiers dans les familles les plus structurées, les mieux éduquées et qui cumulent les occasions de prendre l’ascenseur social de bien nés, des plus nantis intellectuellement, des plus élevés socialement et des plus ambitieux psychiquement. C’est surtout créer son propre monde, que l’on peut comprendre, sculpter et dessiner, peut-être pour mieux en maitriser les structures.

Elle sert de refuge

Les Français estiment ainsi que " la famille est le seul endroit où l’on se sent bien et détendu " même si le rapport à la vie y est plus délié, sans doute moins tendu qu’avant mais d’un autre côté plus âpre économiquement dans les rapports au travail, à l’exercice de la profession, à une compétition de plus en plus dure, éprouvante et coriace. L’argent, équivalent de bien-être sinon de bonheur occupe le centre des préoccupations et des échanges, des relations comme étant la clef qui ouvre les portes de l’épanouissement, du succès de la consécration sociale, du plaisir et de la jouissance, malgré les menaces perpétuelles du déclassement, de la chute, de la perte de profession, vertige toujours envisageable de la descente aux enfers où l’on retrouve les SDF, les indigents à secourir, les pauvres à nourrir. Longtemps tabou, il est devenu omniprésent dans les conversations, les médias. Le plus souvent pour dénoncer les abus qu’il engendre chez les " riches ", les inégalités et injustices qu’il induit parmi les " pauvres ". Dans l’imagerie populaire, l’argent apparaît comme à la fois nécessaire et toujours insuffisant.

Argent : puissant ou accessoire ?

On se défend d’y attacher de l’importance, mais on se bat pour en avoir davantage. Il est plus porteur de frustrations que de satisfactions. La vie en société s’est globalement désagrégée, au profit des appartenances familiales, mais aussi de plus en plus tribales, claniques, communautaires, souvent virtuelles et éphémères. Pour beaucoup de Français, la collectivité nationale a perdu du sens et le mot citoyen du contenu. Le " modèle républicain ", globalisant et uniformisateur, apparaît obsolète à une époque où chacun veut être reconnu pour lui-même et vivre avec ceux qui lui ressemblent. Dans ce tableau où l’allégorie le cède au réel le travail souvent mal vécu avec ses contraintes et ses obligations, son inconfort et son stress devient parfois une malédiction puisque tous ses éléments porteurs de vitalité, d’invention, de satisfaction personnelle on été décapités au profit d’une organisation fortement hiérarchisée. Certains affirment que le travail est loin de constituer une joie pour les Français mais plutôt un devoir dont on s’acquitte par fierté et mimétisme pour échapper à la honte du chômage. Les conditions de son application sont trop désagréables pour être appréciées à l’instar des écoliers qui se rendent dans une école de la République dépourvue d’attraits, de joie, d’espérance mais cimentée par des conditions de vie sans espoir d’épanouissement, dans la tristesse, la mélancolie sinon la dépression.

S’évader ?

Dès lors, jeunes et plus vieux se précipitent dans le factice, l’artificiel et les illusions des plaisirs passagers, des groupes où l’alcool sinon la drogue tient lieu d’empathie, la proximité de chaleur. Le loisir est considéré comme un but plus qu’une illusion, une nécessité plus qu’un divertissement en attendant que soient maitrisées, régulées et logiquement ordonnées les recherches continuelles de nouveaux gadgets sacralisés comme des chapelets.

Questionnement éthique :

1. Comment expliquer qu’à la moindre occasion, les Français se jettent sur les routes comme s’ils avaient un besoin impérieux de s’évader de leur milieu habituel qu’on pourrait leur reprocher de na pas aimer ?

2. Pourquoi les Français ne décorent-ils pas leur lieu et leur décor de travail pour le rendre plus agréable à vivre, plus décoratif, plus confortable alors que le plus souvent il donne l’impression de ne servir que d’endroit de passage pour de courtes escales, à oublier le plus vite possible ?

3. Est-ce que cet habitat provisoire ne ressemble pas à celui des écoles qui sont le plus souvent des lieux tristes, gris, fermés, sans verdure et dépourvus de personnalité, toutes caractéristiques qui risquent d’en faire des endroits peu attachants et dépourvus de vie, sinon de beauté, de charme et de personnalité ?

4. Est-ce que les campus à l’anglo-saxonne n’expliquent pas, au moins partiellement, l’attachement des étudiants à leur lieu de vie, de travail, mais aussi l’endroit où ils rencontrent les autres, leurs guides, leurs conseillers sinon leurs vieux amis ?