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Traversée de la mer Rouge et errance

jeudi 23 septembre 2010, par Picospin

La sortie d’Égypte est un des épisodes les plus grandioses de l’Exode et sans doute l’un des plus difficilement explicables. Deux chercheurs américains affirment pourtant être en mesure de retracer les circonstances et le lieu où la mer aurait pu naturellement s’ouvrir devant Moïse et ses compagnons, il y a près de trois mille ans. L’événement se serait produit non pas en mer Rouge à l’occasion d’un tsunami, comme le prétendaient certains chercheurs, mais dans le delta du Nil.

Ouverture de la mer

Le phénomène est observable à moindre échelle dans le sud de la France. Les vents d’est ont tendance à faire monter le niveau de la mer le long de la côte au point que, parfois, le Rhône a du mal à s’écouler. Au XIXe siècle, un officier britannique avait observé dans le delta du Nil, un phénomène comparable à celui raconté dans l’Exode. Le vent qui avait soufflé très fort pendant une longue période avait vidé une partie du lac, l’eau s’était retirée au loin et les personnes pouvaient le traverser à pied. « Ce que tu as hérité de tes parents, conquiers-le, pour le faire tien » Le peuple juif, en tant que minorité à part dans une société de semblables, remonte à l’exil millénaire qui a lancé le juif dans l’expérience de la Diaspora. À la différence de l’exilé politique, expulsé de sa propre patrie, le sujet de la Diaspora vient d’un pays par rapport auquel il se situe simultanément dedans et dehors, dans un entre-deux dont les « frontières » lui permettent de partager l’identité du peuple de la nation où il vit et de maintenir un « morceau de soi » dans l’espace marginal du non-lieu. Lorsque les patients venaient vers lui, poussés par la souffrance, il a pu voir qu’indépendamment de la culture, de l’ethnie et du sexe, ils étaient des sujets de la diaspora.

Le pays de l’autre

Si quelque frontière fixait leur identité les patients de Freud fréquentaient aussi le « Pays de l’Autre ». La psychanalyse freudienne est proche de celle du peuple juif dans la Diaspora : être toujours en mouvement, en dehors de l’espace de la majorité, dans divers espaces autres. Il s’ensuit également que l’invention freudienne vit dans l’« entre-deux » : elle fréquente le « pays » de la science, celui de l’art, de l’esthétique, de la philosophie, de la littérature, de la religion et du mythe, en même temps qu’elle exige que soient repensés tous ces topos. C’est cela qui justifie sa fonction de coupure et oblige l’analyste à chercher sa nourriture toujours au-delà, ailleurs. D’un côté, il y a une identification entre eux, établie par les traits de l’étrangeté et de l’exil. Paradoxalement, ce sont ces traits mêmes qui établissent, d’ores et déjà, une désidentification, dans la mesure où ce sont des traits qui provoquent des effets de coupure et de rupture. C’est dans ce paradoxe que résident la garantie de spécificité et l’étrangeté viscérale qui constituent la judéité et la psychanalyse. Le point le plus frappant dans la Bible hébraïque concernant le peuple juif n’est pas seulement celui de l’antériorité d’une expérience nomade sur la sédentarisation mais, avant tout, le prolongement de son errance à travers le désert et la reprise d’un exode toujours refait. L’étrangeté des anciens Hébreux est mise en évidence par la recherche de la différence dans ce qui lui est extérieur et par la foi inébranlable dans l’inconnaissable.

Abraham

C’est dans ce contexte que l’on situe l’histoire d’Abraham, le patriarche des Hébreux, et l’histoire de la matriarche de la royauté judaïque, Ruth, la Moabite, l’étrangère qui s’inscrit dans la lignée judaïque comme ancêtre du Messie du Roi David. L’histoire d’Abraham diffère de celle d’Adam et Ève, ou de la malédiction de l’exil de Cham, à l’image de celui d’Œdipe qui, après avoir reconnu ses crimes – inceste et parricide –, est chassé de la ville de Thèbes. Toutes ces figures connaissent l’exil par punition à la suite de leurs actes coupables de transgression. Abraham inaugure une nouvelle conception de l’exil en tant que rupture « de l’être face à lui-même ». C’est l’apprentissage de l’altérité, en tant qu’expérience de la différence. C’est à cause de cet exil que ses descendants ont été appelés les Hébreux. Le signifiant hébraïque ivrit pour exprimer l’hébreu – l’homme et la langue – signifie le migrant. Et dans la langue hébraïque, l’absence de conjugaison du verbe « être » au présent renforce l’idée du transitoire contenu dans la racine même du mot qui nomme l’hébreu. Seuls le passé et le futur sont conjugués, raison pour laquelle l’homme biblique n’« est » pas, car il s’énonce toujours comme celui qui a été ou qui sera. De même que pour l’homme biblique exister, c’est devenir, dans la modernité, l’exercice de la judéité accuse un être-ouvert-au-futur : dans le temps qui succède à la mort de Dieu, le sujet continue à se sentir juif, si contradictoire que cela puisse paraître.

Freud et le judaïsme

Dans ce sens, la relation de Freud avec le judaïsme devient exemplaire. Lorsqu’on lui demandait ou on l’interrogeait à propos de son identité judaïque, quoiqu’il se reconnût en tant que juif du fait d’être constamment disposé à mener une lutte perpétuelle face à la « majorité massive » et « homogénéisée », fût-elle extérieure ou intérieure au judaïsme lui-même, paradoxalement, il soutenait qu’il lui était impossible de définir une telle identité. Sinon il se contredirait s’agissant du leurre que contient l’idée même d’identité. Freud se déclare étranger à la religion de ses parents et à tout idéal nationaliste judaïque, ce qui ne l’empêche pas d’affirmer son appartenance au peuple juif. Il pose à son interlocuteur imaginaire une question traduisant l’idée d’une impossibilité de définir une identité ou une « nature essentielle » judaïque. Quand on lui posait la question : “Depuis que vous avez abandonné toutes ces caractéristiques communes à votre peuple, que vous reste-t-il de juif ?”, il répondait : “Une grande part et son essence même, qui, un jour, deviendra peut-être accessible à l’esprit scientifique ». Quoiqu’il se reconnût en tant que juif puisqu’il était disposé à mener une lutte perpétuelle face à la « majorité massive » et « homogénéisée », fût-elle extérieure ou intérieure au judaïsme lui-même, il lui était impossible de définir une telle identité à moins de se contredire sur le leurre que contient l’idée même d’identité.

"Porter le juif"

Je savais que j’avais à porter cette chose miraculeuse – jusqu’à présent inaccessible à toute analyse– qui fait le juif. Peut-on surprendre chez Freud une judéité indéfinissable, innommable et interminable, qui se traduirait par la recherche d’un autre en soi-même, une expression de la judéité qui fût son exode permanent d’une identité fixe et immuable, capable de se réfléchir en un mimétisme religieux et politique. L’invention freudienne sépare radicalement le sujet de l’identique, ce qui le conduit finalement à « l’exil ». Ce dernier cherche dans les incommodités de la répétition et dans la déconstruction progressive de sa propre idolâtrie (narcissisme du moi et mandats du sur-moi) la rencontre avec ce qu’il y a de plus étrange par rapport à lui-même, le face-à-face avec l’inconnu. L’exil consiste conduit le sujet à chercher dans les incommodités de la répétition et dans la déconstruction progressive de sa propre idolâtrie (narcissisme du moi et mandats du sur-moi) la rencontre avec ce qu’il y a de plus étrange par rapport à lui-même, le face-à-face avec l’inconnu. L’analyse implique que le sujet quitte ce qui est familier et affronte l’isolement d’avec la majorité compacte. C’est dans cette traversée, qu’il rencontre, grâce à la rigueur des mots, sa singularité, son style et sa différence. L’instrument clinique utilisé est l’association libre. Elle conduit à l’apprentissage de l’altérité. Lorsqu’il institue la parole comme mouvement de rupture avec lui-même, il conduit le sujet à s’exiler de soi et à révéler l’inconscient. Est-il déplacé de faire de l’histoire du patriarche Abraham, déterritorialisé une aventure qui le fait devenir autre – une métaphore de l’aventure analytique.

Métaphore de l’aventure

L’analyste, convoqué par le transfert à une écoute flottante, est condamné à mener le combat quotidien et implacable de son labeur, dont on n’en sort que clopinant, boitant. C’est une allusion à l’épisode biblique de la lutte dans le désert entre Jacob et l’Autre par lequel il annonce son concept de la pulsion de mort. La condition d’étranger de l’homme est en corrélation avec la force et l’intensité du commandement qui interdit l’idolâtrie. L’idée étrange et effrayante d’un Dieu qui soit pure absence, sans visage, sans essence, dont le Nom s’écrit en un tétragramme ne se prononçant pas, a plongé la doctrine mosaïque dans une exigence iconoclaste irréversible. Le judaïsme connait l’hétérogénéité en raison des multiples lectures qui en sont faites. Est-ce pour cette raison que s’ouvre ce qui frappe le plus dans sa fondation, l’abîme qui s’ouvre entre l’homme et la divinité ? Kadosh, terme hébraïque qui désigne indistinctement saint et séparé, désigne la présence inaccessible de Dieu qui se définit par son contraire, l’absence. Kadosh désigne quelque chose d’infiniment séparé, de telle façon que l’inscription du nom de Dieu peut être considérée comme inscription originaire de la différence.

Kadosh

A partir de cette tendance iconoclaste du judaïsme, peut-on reconnaître des racines judaïques à la psychanalyse, si l’on considère que Freud dénonce les effets fétichistes et pervers d’un monde géré par l’idolâtrie à l’égard du moi. Le désir de la différence et la conquête du savoir incorporent et engendrent l’inconnaissable. Freud étend à la culture sa lutte contre l’idolâtrie. Il constitue le juif comme l’un des non-identiques au sein de la masse, pour accomplir la stratégie de consolidation du nazisme. Le Dieu sans visage et sans nom ne se marque pas seulement par l’absence : sa révélation se manifeste par la parole. Les lettres de l’Écriture viennent tisser le tissu infini qui recouvre le vide indépassable que le judaïsme a institué entre les hommes et Dieu. Ceux qui fondèrent la religion mosaïque sont passés, dans la tradition, à la lecture-écriture de la Parole moins comprise comme dévoilement que comme production de sens. Il s’agit d’un travail semblable à celui que Freud voit à l’œuvre dans celui du rêve : processus d’élaboration où il ne s’agit plus de penser, ni de calculer, ni d’une façon générale de juger, mais de transformer. Un jour, à Auschwitz, les SS ont fait pendre un enfant devant des milliers de prisonniers qui étaient obligés d’assister à cette scène indescriptible.

Où est Dieu ?

Pour Élie Wiesel raconter cet épisode était impossible : pour lui, voir la mort de cet « ange aux yeux tristes » a été l’expérience de la mise à mort de l’humanité. Il a entendu à l’intérieur de lui-même une voix répondre à la question que tous se posaient alors : « Où est Dieu maintenant ? » et la réponse fut : « Le voilà, là, accroché à cet échafaud » suite. » C’est dans ce même camp d’extermination que certains juifs décidèrent de faire le procès de Dieu, L’accusant d’avoir abandonné son peuple aux atrocités des nazis : le conseil formé alors pour Le juger, pris d’un sentiment de perplexité et d’incompréhension face à cette horreur, Le considéra comme coupable condamnant l’Éternel à mort. Le rabbin prononça la sentence, à la suite de quoi tous furent convoqués à la lecture de la Torah des vêpres. La pratique millénaire de la « lecture-écriture » du Texte est le centre structurant du judaïsme et la garantie de sa transmission. Mais au-delà de l’exégèse qui se répand au sein d’une culture donnée sur laquelle l’exégète tisse des commentaires qui sont immédiatement absorbés par la tradition, le mode de lecture talmudique parcourt des itinéraires différents : il se situe, pour des raisons linguistiques et de par une exigence éthique, plus proche du champ de l’interprétation, où la parole venue du dehors introduit une différence au sein même de la tradition.

Lire

Faire la lecture des lettres, multiplier les combinaisons entre elles, les réécrire dans un mouvement continu de constructions signifiantes singulières concernant l’origine, la valeur et le sens de la vie et de la mort, constitue le mode à travers lequel chaque sujet se différencie du Tout. La religion commence où cesse la lecture. Le paradoxe du judaïsme exige de l’interprète de la Bible la position de l’athée, de quelqu’un qui n’empêche pas l’avènement de la parole, qui ne transforme pas l’Écriture en idole ou en totem. Les paradoxes dans l’univers de l’interprétation talmudique sont d‘un tel ordre qu’un discours concernant Dieu qui ne soit pas idolâtre, renvoie inévitablement à l’athéisme. Freud a toujours refusé de soumettre sa découverte à la rationalité herméneutique et n’a pu découvrir la clef des rêves que parce qu’il a rompu avec la tradition. Celle-ci avait restreint le sujet à un simple objet, interprétable à partir d’un code préétabli, pour convoquer la parole qui, « même en venant de l’extérieur, agissait comme si elle venait de l’intérieur. »