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Une situation trouble

Troubles en Afghanistan

Comment regarder ce pays au relief montagneux comme celui de l’Algérie

jeudi 21 août 2008, par Picospin

On est loin du plan initial lorsque George W.Bush annonçait que les frappes américaines, soutenues par les pays de l’Otan, par l’ONU, par l’Alliance du Nord et la coalition afghane anti-talibans, avaient commencé contre les camps d’Al-Qaeda, soupçonnés d’être à l’origine des attentats du 11 septembre. Washington avait, en vain, réclamé la tête d’Oussama Ben Laden avant d’attaquer le pays. En novembre 2001, la chute des talibans, « étudiants en religion » à la tête d’une dictature islamiste depuis 1996, consacrait la victoire-éclair des Américains.

Une guerre qui mérite son nom

Rapide, mais éphémère, la guerre s’est éternisée permettant aux talibans d’ouvrir des fronts dans l’est du pays. Cette situation a brisé le rêve d’une nouvelle démocratie qui est restée à l’état d’une illusion. En dépit de l’élection présidentielle de 2004 et de l’arrivée au pouvoir d’Hamid Karzaï, les Occidentaux n’ont pu se retirer du pays. L’insécurité n’a fait que croître comme le montre l’assassinat de plusieurs ministres et celui manqué du Président Karzaï qui a échappé à plusieurs tentatives d’assassinat sans compter les victimes civiles afghanes durant les cinq premiers mois de 2008, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan a fait état de 698 civils tués, tandis que durant la même période de 2007 on enregistrait 430 décès. Enfin, le nombre des tués au sein de la coalition internationale a augmenté considérablement d’année en année passant de 12 tués en 2001 à 232 en 2007. Côté français, 24 soldats sont morts depuis 2001 en comptant les 10 hommes tués dans l’embuscade meurtrière de mardi. Malgré la présence d’environ 50.000 hommes de l’ISAF -dont près de la moitié d’Américains -, la sécurité se délite continuellement dans ce pays montagneux propice aux attaques soudaines. Aux appels des Etats-Unis ont appelé de renforcer la force internationale, l’Allemagne a refusé, le Canada a hésité et la France a approuvé le projet malgré les déclarations répétées antérieures de Sarkozy de ne pas intervenir nécessairement car en 2007, pendant la campagne présidentielle et alors que des humanitaires français étaient retenus en otages par des talibans, Nicolas Sarkozy estimait que la guerre en Afghanistan n’était ni « décisive » ni prioritaire pour la France.

Un renversement complet d’opinion

Depuis, son opinion a trourné de 180° avec la volonté d’un renforcement des troupes françaises dans cette partie du monde. En mars 2008, en visite en Angleterre, il déclare : « Est-ce que l’on peut se permettre, nous, l’Alliance, les alliés, de perdre en Afghanistan ? La réponse est non. « Parce qu’en Afghanistan se joue une partie de la lutte contre le terrorisme mondial, donc on doit gagner. » Est-ce que la France veut partir, la réponse est non ». Quelle est la cause soudaine de ce revirement ? Officiellement, parce que la situation s’est dégradée et que ni la France ni l’Europe n’ont intérêt à ce que l’Afghanistan retombe dans le chaos. Pour le grand public, Nicolas Sarkozy place son action sur le plan moral : il s’agit d’empêcher le retour au pouvoir de gens qui « ont amputé d’une main une femme parce qu’elle avait mis du vernis à ongles » qui tient d’une rumeur non vérifiée. Le revirement du président français s’inscrit aussi dans une inflexion majeure de la stratégie nationale parce qu’il veut que la France reprenne sa place pleine et entière dans les instances de l’Otan - à commencer par son commandement militaire - et qu’elle prenne la tête de son « pilier européen ».

Détermination ?

Envoyer des troupes en Afghanistan, c’était apparaître comme le chef déterminé d’une France qui n’hésite pas à engager ses troupes au côté de ses frères d’armes de l’Alliance sur des terrains éloignés. Cette France dans le profil dessiné par le Président se distinguerait alors par sa politique et son action d’une Europe de plus en plus frileuse. Sur le terrain, après avoir stationné à Kandahar des Mirage autrefois basés au Tadjikistan et envoyé des formateurs supplémentaires auprès de l’armée afghane, il décidait en avril d’envoyer 700 hommes supplémentaires. Il y a donc désormais 3 300 soldats français affectés au terrain d’opération afghan. Il n’est pas impossible que le calendrier politique n’ait joué un rôle décisif dans ces décisions en raison de la prise de commandement par la France de la direction du Commandement régional à Kaboul, succédant ainsi à l’Italie. Le contingent français a plusieurs missions : stabiliser et sécuriser les zones qui lui sont attribuées ; surveiller les zones sensibles (aéroports, frontières) ; détruire des munitions (obus et mines) ; soigner militaires et civils dans certaines zones ; assurer le transport des troupes (hélicoptères, avions) et former l’armée nationale afghane. Certains regrettent déjà que ces décisions aient été prises sans débat national, presque en catimini ce qui explique a posteriori le mauvais accueil de l’opinion qui y a vu un alignement sur Washington et un risque inutile pour la vie de ses soldats. Cette opinion s’est trouvée confirmée a posteriori par l’embuscade mortelle de mardi.

L’embuscade mortelle et les larmes de la France

La situation est aujourd’hui si mauvaise pour les forces occidentales, que le parallèle avec l’occupation russe s’impose. Après l’invasion de 1979, l’armée rouge a occupé le pays pendant dix ans, sans jamais parvenir à le contrôler. L’Américain Eric Margolis, chroniqueur pour le journal canadien, le Toronto Sun, l’un des experts les plus réputés de l’Afghanistan, juge cette guerre impossible à gagner. Dans les années 1980, les Soviétiques avaient mobilisé 160 000 hommes et, face à une communauté pachtoune déterminée, et soutenue par les Etats-Unis, ils n’avaient pas réussi à contrôler le pays, malgré des appuis pro-communistes importants. Dans ces conditions, comment espérer contrôler cette mosaïque de tribus avec 20.000 soldats occidentaux ? Car il ne peut y avoir de solution militaire à moins de donner aux Pachtouns une représentation politique plus importante et d’ouvrir une négociation avec les ennemis d’aujourd’hui : les talibans. Margolis n’est pas le seul à prôner le dialogue avec les talibans : c’est une proposition qui a également été avancée en Grande Bretagne. Mais un tel discours est actuellement inaudible aux Etats-Unis où talibans et Al-Qaeda sont synonymes. Pas plus pour l’Amérique de Bush que pour la France de Sarkozy, discuter avec les « amputeurs de mains » n’est pas une option envisageable, même si son ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner s’est montré plus ouvert à un choix plus large d’options.

Questionnement éthique :

1. Est-ce qu’une politique dont les objectifs varient au point de se détourner de 180° de laposition initiale est apte à convaincre le peuple du bien fondé des décisions prises ?

2. Est-ce que le peuple a été suffisamment informé de la complexité des problèmes posés par ce pays tribal mû par une islamisme radical mais dans lequel existent des intérêts commerciaux non négligeables sous la dépendance de la culture du pavot ?

3. Est-ce que l’histoire de l’échec de l’URSS dans ce pays a été suffisamment investie par les politiques, historiens, militaires avant de décider d’y implanter une guerre d’autant plus difficile et risquée à mener qu’elle se déroule dans un relief tourmenté, propice aux attaques secrètes, à la guérilla et aux embuscades ?

4. Quel est le véritable intérêt de la France et des autres nations à une alliance avec l’administration Bush dans un conflit mené sous l’égide de l’OTAN ?