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Ubu Roi dîne en ville

lundi 4 mars 2013, par Picospin

Lisons ensemble ce qu’en disent les concepteurs anglais du spectacle qui ont tenté de mélanger les origines hexagonales de ce Roi burlesque avec les outrances coutumières aux présentations d’Outre Manche où l’on se jette à la figure des morceaux d’abdomen, de cœur, de foie ou de rein en les enrobant du rouge sanglant, traditionnel accompagnateur de ces festivités colorées.

Déconstruction heideggerienne

Cette fois, elles tournent à la déconstruction si chère à Derrida qui en détaille les mécanismes et en fournit l’explication par le terme de déconstruction qui apparaît chez lui pour la première fois dans De la grammatologie sans traduire explicitement des termes heideggeriens. Derrida expliqua qu’il souhaitait « entre autres choses » proposer une traduction pour les termes allemands de Destruktion et Abbau, que Heidegger emploie dans Être et Temps ; Derrida estime cette traduction plus pertinente que la traduction classique par destruction, dans la mesure où il ne s’agit pas tant, dans la déconstruction de la métaphysique, de la réduire au néant, que de montrer comment elle s’est bâtie, organisée ou désorganisée, réduite à néant comme poussières d’étoiles selon la conception cinématographique du film du Grec Angelopoulos. Ici, Le metteur en scène table sur le contraste entre deux mondes, l’un policé, l’autre anarchique. L’appartement est immaculé mais murs et moquette clairs ne resteront pas intacts. Le Britan¬nique Declan Donnellan ne fait pas dans la dentelle dans Ubu roi (1894) d’Alfred Jarry. Conçue il y a presque deux siècles, les créateurs de cette œuvre – car c’en est une, et de quelle facture – les années se télescopent comme le font les conversations reprises et suspendues instantanément par la caméra virtuelle et ses images enregistrées par un jeune marginal qui les projette sur les murs du décor limpide au début et qui finit pas se dissoudre en une furie de chaos où se côtoient des morceaux épars, jamais imbriqués, des couleurs sans harmonie et des formes inconsistantes que ne lie aucune logique. On a du prévoir un bon budget Ketchup pour raconter l’assassinat du roi Venceslas de Pologne par le Père Ubu et les dommages collatéraux : réformes sanglantes, représailles, complots, batailles.

Chez qui est-on invité ?

Est-on bien chez le père de la pataphysique ? Peu soucieux du politiquement correct, le diable en tête, le metteur en scène table sur le contraste entre deux mondes, l’un policé, l’autre anarchique. Il effectue des allers-retours entre la société d’aujourd’hui, avec des personnages policés, très BCBG, qui débattent de la qualité du vin et des mérites des légumes bio - et un passé imaginaire où les mêmes convives se transforment en véritables bêtes et machines de guerre. Comme dans une cour de récréation laissée sans surveillance, les protagonistes sont des polissons livrés à eux-mêmes, qui jouent à la guerre, s’étripent sans vergogne, meurent dans d’atroces souffrances, avant de se relever frétillants comme des gardons. Charles Trenet chantonne La mer qu’on voit danser pour rappeler les gouts artistiques des années 30, où la danse se développait avec calme et répétition, dans une sorte de rigueur figée, si rassurante par son classicisme et son rituel qu’on ne pouvait l’écarter que par des manœuvres violentes, capables de chasser les démons de l’invention, de la création d’un autre monde, attendant de croquer sa proie sous on ne sait quel meuble transformé pour la circonstance en grotte où l’on baptise et en champ de guerre où l’on protège sa tête avec le minimaliste casque anglais, survivant des guerres désuètes menées par ce pays contre on ne sait quel ennemi.

Champ de guerre ou de foire ?

En près de deux heures, le salon salle-à-manger laisse place à un champ de foire jonché de détritus variés… Les acces¬soires sont autant de jouets : un abat-jour, une couronne, une balayette… Donnellan est en plein dans la farce de Jarry, outrancière, débordante d’une énergie sans retenue. « Une œuvre d’élèves de collège écrite au collège pour ridiculiser un professeur », avait écrit Paul Léautaud. Du bonheur pour les comédiens caméléons, familiers de l’univers de Declan Donnellan. Le metteur en scène s’est une nouvelle fois appuyé sur la troupe avec laquelle il avait élaboré sa première création en français, Andromaque , de Racine, en 2008.

A la sauce ketchup

Qu’elle soit au ketchup ou pas, la sauce concoctée entre Jarry et Donnellan prend à merveille pour le plus grand plaisir, la joie et le rire de spectateurs entrainés par le dynamisme d’une bande d’histrions heureux comme jamais d’être enfin libérés des carcans et contraintes imposés par la rigidité du théâtre dit classique où la partition doit être exécutée selon l’immuabilité de règles centenaires et la monotonie des adagios romantiques de la fin du 19è siècle. Des pièces comme celles-là on en redemande pour quitter la mélancolie des chômeurs, les prétentions des entrepreneurs et les vicissitudes des règlements alimentaires.