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L’éthique du care

Un autre regard sur l’éthique de la vulnérabilité

Quel rôle pour la féminité ?

dimanche 17 juin 2012, par Picospin

Cet ouragan avait pris la forme d’une figure féminine désireuse apparemment de vengeance, de malfaisance et de perversité. On eut dit d’une déesse sortie de l’eau pour arroser de son venin les premiers baigneurs bravant les eaux glacées du côté des Charentes, des deux Sèvres et même de la proche Gironde, quitte à empoisonner les huitres d’origine japonaise du bassin d’Arcachon. Ces événements surprenants et inattendus surviennent au moment où jamais les efforts accomplis par les humains en général et les homme en particulier n’avaient été aussi fervents, aussi nombreux et aussi impressionnants pour rétablir partout où c’était possible et fut ardemment réclamé la parité entre les hommes et les femmes.

Frustrations

Ces actions ont été menées avec un soin délicat, une volonté à toute épreuve et un désir de justice revendiqué depuis longtemps pour ne pas continuer à laisser ces dernières dans une frustration millénaire, sinon biblique sous la pression incessante, souvent violente des mâles qui avaient pris l’habitude et la liberté de capturer à leur unique profit la puissance des décisions et le gouvernement de la cité. La bourrasque levée récemment est synchrone de celle qui apparaît sur nos côtes, nos terres, nos champs et nos états sous la forme d’une nouvelle conception ou de la résurgence d’une plus ancienne perception de la nécessité, sinon de l’urgence à confier une part non négligeable de la gouvernance à la féminité dans un souci d’équilibre entre genres, de répartition des tâches humaines et humanistes et d’optimisation de conduites envers l’altérité. Une voix différente était née qui portait au loin l’idée que les femmes avaient une autre manière de penser, la morale que les hommes sans que cette division des genres se limite à la morale. Elle criait aussi très fort, en tout avec suffisamment de puissance qu’il y avait un autre enjeu, celui d’interroger le frontières de la morale, la possibilité d’une expérience de la vie morale inédite dont les femmes, largement mais pas exclusivement étaient moins les témoins que les dépositaires. On venait de s’apercevoir qu’il existe une autre façon de renouveler le problème du lien social par l’attention aux autres, le soin mutuel, la sollicitude ou le souci des autres.

Une nouvelle éthique du care

Il ne s’agit pas ici d’une nouvelle éthique du care et du soin aux vulnérables et aux plus faibles en termes de relations interpersonnelles ou intersubjectives mais de la perspective d’un changement politique et social. Ce dernier consisterait à fonder une théorie critique capable de dénoncer et exhiber les procédés par lesquels s’est opérée dans nos sociétés une marginalisation du souci des plus vulnérables et l’absence de reconnaissance des pratiques, des personnes et des institutions qui portent ce traitement de la société. L’acte de care est constitué par un ensemble de préoccupations et d’applications consistant en attention, responsabilité, compétence, capacité de réponse qui ficellent le paquet de la grammaire éthique de l’acte de soin ou de « care » à travers de laquelle la disposition continue de jouer un rôle. Cette dernière est intimement associée à l’activité dans l’idée qu’il s’agit de faire reconnaître la spécificité du travail et des pratiques portées par les besoins des autres, sous l’autorité et le jugement de la responsabilité qui en désigne la catégorie morale formelle sur le mode de l’obligation à accomplir. Cette dernière est revêtue d’un sens politique qui ouvre sur la pensée, le projet, le désir de son partage dans la société sans que soit exclue la notion de compétence à saisir dans le cadre d’un conséquentialisme moral dans lequel la sollicitude doit s’exprimer en tant que résultat final.

Un bouleversement des modalités du lien social

C’est au 18è siècle que qu’eut lieu la transformation du changement de nature du lien social lorsque les sentiments moraux ont laissé la place à une morale universaliste, sous l’influence de Kant qui a détaché la morale en sphère autonome de la vie humaine à partir d’un jeu social, s’exerçant à travers la raison et les sentiments moraux qui rappelaient combien, comment, et jusqu’à quel point ils pouvaient être le lieu fondateur des activités humaines. Une crise que je considère comme la plus importante et la plus significative de toutes celles survenues à l’époque contemporaine a radicalement bouleversé les anciennes conceptions des valeurs telles qu’elles avaient été considérées à l’époque encore toute récente de l’hétéronomie, avant que cette dernière ne cède la place aux nouvelles perspectives dessinées par l’autonomie. Celle-ci se dégage des premières à partir du moment où a été sifflée la mi-temps où l’arbitre avait droit et devoir d’avertir, de punir et de rappeler à l’ordre les sujets qui participèrent au jeu de la vie et de la mort sous ses yeux et sa direction que l’on croyait avisée. Il n’en aurait pas été toujours ainsi, ou du moins certains participants aux jeux se mirent à contester son autorité moins que ses décisions. A point qu’on a souhaité de toutes parts, lui adjoindre de multiples assesseurs, prélude à une modification majeure du fonctionnement et des règles du jeu. Le coup de sifflet, impératif, unique, couperet devait faire place à une discussion de la part des participants au débat ludique, politique, voire juridique.

Évolution ou révolution

Cette évolution ne fut plus une révolution mais la lente progression vers le débat démocratique auquel étaient invités les divers corps participant au vivre ensemble né de la réunion des acteurs d’une confrontation devenue à la fois plus rigoureuse, mais aussi plus juste et plus égalitaire malgré les tendances de l’humain à tourner lois et règlements, sans aller nécessairement à la tricherie si vilipendée actuellement dans les milieux scolaires quand il s’agit de celle sévèrement réprimandée lors des épreuves du baccalauréat. Ce passage de l’autorité imposée à la décision consentie se marque toujours sous la forme d’une crise qui n’a pas encore terminé sa croissance si l’on en croit la poursuite des interminables discussions et combats dans les sociétés entre commandement, domination voire tyrannie confisquée et liberté conquise moins souvent par la négociation que par la prise de pouvoir. Cette dernière était – et l’est encore parfois de nos jours – sous les auspices d’une autorité tellement supérieure à l’homme et à la limite hors de sa portée qu’elle s’imposait d’elle-même hors de toute possibilité de dialogue, de transaction, d’arbitrage. A ceci près que les échanges étaient parfois si durs et si inconciliables que des émissaires devaient être envoyés aux hommes pour leur permettre d’amorcer des pourparlers, des marchandages pour relier, comme le souhaite et le veut la religion, l’homme fragile et vulnérable au Dieu tout puissant, même si cette dernière qualification Lui avait été retirée par certains au vu des comportements qui lui avaient été attribués à l’occasion de phases particulièrement tragiques, douloureuses et meurtrières des relations inter humaines ou intersubjectives.

Morale et religion

Comment sortir de l’assujettissement de la morale à la religion par la soumission de l’homme à Dieu d’autant plus que ce dernier se trouvait dans un extrême état de faiblesse et de détresse devant la figure de la toute puissance de Dieu qui n’avait pas encore subi les attaques, ou si l’on veut, les contestations des hommes, ses sujets, encouragés à adopter cette démarche. Sans doute, l’homme y avait été conduit sous l’éclairage trop éblouissant des Lumières, dont les flashs l’incitaient chaque jour à retirer un peu plus sa soumission, sa confiance, son allégeance à un Dieu représenté comme maitre du monde, face à un être humain parti d’une fragilité extrême devant une nature qui l’avait manipulé à sa guise. Pourtant, encouragé par l’avancée des sciences à se battre contre celle-ci avec une vigueur d’autant plus grande qu’elle s’appuyait sur des résultats de plus en plus efficaces et probants dans sa lutte envers les réactions hostiles ou indifférentes qu’elle lui montrait parfois. Cet homme prenait progressivement son indépendance, sinon son autonomie, toute relative au départ, pour voler de ses propres ailes même si celles-ci lui manquèrent cruellement quand il prétendait imiter les oiseaux et qu’il chutait ridiculement dans la mer pour avoir oublié ou refusé d’obéir aux injonctions de son père de se méfier à la fois de la chaleur du soleil et de l’humidité de la mer. Est-ce à ce moment fatidique qu’il prit conscience de l’obligation absolue de se plier aux exigences du devoir absolu, quitte à en dépasser les limites généralement acceptées jusque là pour aller au sacrifice des exigences individuelles ?

Caricature ?

Cette attitude caricaturale, partiellement inspirée des religions du Livre, s’est résolue en un compromis plus acceptable pour la nature humaine, toujours aux aguets pour rechercher le plaisir, la satisfaction du désir et de l’intérêt personnel, sinon le bonheur malgré la part d’inconnu et d’indéterminé que cette notion porte avec elle. Il n’est pas certain que le glissement des valeurs morales depuis l’austérité et l’abnégation de soi jusqu’à l’acceptation d’une vie mieux ancrée dans le confort que dans la souffrance fut mieux acceptée par une population plus encline à conserver les traditionnelles valeurs sécurisantes pour l’âme que les plaisirs éphémères produites par un corps devenu plus discipliné, plus assagi, mieux éduqué et bien entrainé, donc moins sensible à la douleur et au mal être. Est-ce qu’on se rapproche par cette démarche de l’épicurisme dont on sait que le but consiste à arriver à un état de bonheur constant, une sérénité de l’esprit, tout en bannissant toute forme de plaisir non utile ? .L’épicurisme professait que pour éviter la souffrance il fallait éviter les sources de plaisir qui ne sont ni naturelles ni nécessaires. Il ne prônait donc nullement la recherche effrénée du plaisir. Pour ses disciples, Épicure est le libérateur. À ces âmes courbées depuis longtemps sous le joug de tristes superstitions, il apportait un immense soulagement, et parmi ses admirateurs, ce fut comme un long cri de délivrance. C’est l’homme et le philosophe qui a débarrassé l’humanité de la nuit noire de la superstition ; c’est le défenseur des droits de la liberté et de l’indépendance personnelle contre toute tradition religieuse.

D’Épicure au stoïcisme

Le choc était d’autant plus impressionnant qu’en même temps apparaissait en Grèce, une forme voisine de l’accès au bonheur, certes ressenti sous une intensité moindre mais associé à des ressources plus riches en contenu, en développement et en perspectives d’avenir. Ce fut celle du stoïcisme, courant philosophique qui a traversé les siècles, subi des transformations puis exercé diverses influences, allant de la période classique en Europe chez René Descartes jusqu’à nos jours. Cette philosophie exhortait à la pratique d’exercices de méditation conduisant à vivre en accord avec la nature et la raison pour atteindre la sagesse et le bonheur envisagés comme l’absence de passions prenant la forme d’une absence de souffrance. A la lecture de cette description, il est facile de s’apercevoir que nombre de recettes modernes du bonheur continuent de s’inspirer d’idées qui se dépouillèrent du surplus des devoirs pour revêtir au contraire les habits aussi nobles des droits, du respect des différences et des libertés. Est-ce que les initiatives de ces pensées modernes sont suffisantes à instaurer une nouvelle éthique fondée sur une morale moins douloureuse, moins sacrificielle, mais plus positive à l’égard de l’altérité pour peu qu’on en oriente le sens vers un accroissement et un nouvelle forme d’intérêt pour l’altérité, celle du souci de l’autre et au besoin du soin dispensé à l’être fragile, vulnérable dont le regard dit « j’ai besoin de toi » et auquel on répond par la disponibilité du « me voici ».

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