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Où est Gogol ?

Un beau manteau ou les aléas du fonctionnaire de l’immigration

Le désarroi des immigrés

vendredi 3 octobre 2008, par Picospin

Chaque année, le Congrès aux Etats-Unis donne l’autorisation à un certain nombre de personnes en possession d’un visa de résident permanent, ou une carte verte de venir travailler aux Etats-Unis ou d’y rejoindre leur famille. Et régulièrement chaque année, des retards dus à une bureaucratie envahissante empêchent une bonne partie de ces visas d’être réclamés.

Evanouissements

Quel est le résultat de cette politique ou de cette absence de politique ? Chaque année, des milliers de cartes vertes potentielles s’évanouissent dans la nature comme cela se passe pour les téléphones portables. L’énorme accumulation de retards pris dans les contingents autorisés pour l’immigration locale qui peut durer des années ou même des dizaines d’années lorsqu’il s’agit de certains pays continue encore de s’envenimer. Cette situation fait du mythe de Long Island un autre mythe encore plus sévère. Des enseignants, des infirmières, des ingénieurs, des chercheurs ou d’autres candidats à l’immigration qui suivent les voies légales, remplissent correctement leurs documents, s’acquittent de leurs frais et qui ne cessent d’attendre reçoivent le message glacial et inhumain leur indiquant qu’ils ne sont pas désirés dans le pays choisi pour son accueil. Certains d’entre eux ressentent une forte pression devant la longue attente pour revoir leurs êtres chers et devient de plus en plus insupportable à leurs yeux. Une proposition de la Chambre des Représentants visant à colliger plus de 550.000 visas perdus et qui a été formulée par un Représentant démocrate a mis beaucoup de temps à franchir les obstacles dressés par les procédures complexes du Comité malgré les efforts déployés par certains membres du Congrès pour saboter le projet en proposant des amendements très restrictifs.

Sabotages

De la sorte, on ne garantirait l’obtention de la carte verte qu’à des gens âgés de moins de 40 ans, déjà diplômés d’un collège. Un autre de ces amendements proposait d’éliminer des catégories entières de visas destinés aux familles d’immigrants qui amènent avec eux leurs enfants. Un sénateur démocrate du New Jersey a été victime des quolibets de ses pairs pour avoir osé proposer un amendement visant à accueillir de nouveaux immigrants plutôt que d’empêcher l’engagement d’immigrants illégaux. Tous ses collègues se sont unis pour le fustiger d’avoir proposé un texte de loi dont l’application n’aurait d’autre conséquence que l’arrivée d’un énorme flux d’immigrants. Tout ceci ne représente qu’une fausse alerte car le Congrès avait déjà autorisé la délivrance de ces cartes vertes dont la plupart sont destinés à des travailleurs de haut niveau, qui ont déjà vécu dans le pays avec des visas provisoires. Il est peu probable qu’il sera possible de proposer une autre mesure pour reprendre des visas cette année. Mais surtout ne blâmez pas le Congrès d’avoir créé une situation plus que complexe pour en faisant la promotion de cette réglementation. La reprise des visas n’est après tout qu’une modeste façon d’agir et qui aurait du être réalisée depuis fort longtemps. Le pays a besoin de construire un chemin beaucoup plus simple et plus doux pour permettre aux immigrants d’y d’entrer légalement.

Des fautes

La faute incombe essentiellement aux jusqu’au-boutistes qui sont enragés par l’arrivée d’immigrants illégaux et se désintéressent de l’aide qu’ils peuvent apporter à ceux qui attendent patiemment leur tout, jouent le jeu, ne tentent pas de circonvenir la loi. Cette description de la situation de l’immigration aux Etats-Unis mérite d’être comparée à celle existant en France et dont un rapport vient de dégager les grandes lignes dans un document rédigé par le sociologue Alexis Spire dans un ouvrage intitulé « Accueillir ou reconduire, enquête sur les guichets de l’immigration » (Ed. Raisons d’agir). Ici, nous sommes plongés au coeur de l’arbitraire, de la décision individuelle, de l’absence de toute concertation ou de consensus collégial. Le guichet sépare de façon étanche, efficace, le plus souvent hermétique, l’autorité du fonctionnaire de la fragilité du demandeur, prêt à accepter toutes les humiliations pour franchir les limites virtuelles d’un territoire au-delà duquel il peut rêver, retrouver les siens, reprendre la parole, son verbe, et exhiber fièrement ses capacités, ses compétences en face de ceux avec lesquels il devra nouer des rapports de travail, de distractions, de culture. Un nouveau monde s’ouvre devant lui après le franchissement douloureux de barbelés ou de miradors virtuels, de garde frontières qui ne tirent pas à balles réelles mais montrent dans leur attitude leur intention de les utiliser si la nécessité s’en présente. En Amérique, nous avons vu le fonctionnement maladroit d’une autorité xénophobe, prompte à prendre le moindre prétexte pour refouler, écarter, limiter, restreindre. Du moins était-elle soumise au fonctionnement plus ou moins consensuel et démocratique de groupes d’hommes qui gardent leur capital de sympathie moins que d’antipathie envers des requérants qui cherchent désespérément d’atteindre le paradis artificiel du nouveau monde.

Le visage de l’autre

Ailleurs, c’est la décision en fonction du visage de l’autre, non celui qui fait face à Levinas mais de celui qui est un délit en soi, une improbabilité statistique, une non appartenance. Les fonctionnaires chargés de cette mission de filtrage donnent l’impression de faire leur travail non en raison des instructions plus ou moins définies et précises reçues mais selon de critères personnels qui les autorisent à accepter, à accueillir moins qu’à rejeter. On dirait que leur comportement et leurs décisions sont prises selon des modalités qui ne diffèrent guère de celles des geôliers nazis dont les supérieurs hiérarchiques n’avaient en vue que le chiffre, entendez, le nombre des refoulés à embarquer, des convois à faire partir, des avions à renvoyer. Il n’y a ni haine, ni acrimonie, ni antipathie dans cette attitude mais l’obligation ressentie ou imaginée d’obéir à des ordres, des instructions, voire des règlements qui ne découlent pas tous d’une seule autorité réfléchie, rationnelle ou logique mais plutôt de sentiments vagues et disparates, arrivés à fleur de peau au jour le jour. Quels personnages se déguisent derrière le manteau rapiécé et usé de l’employé de l’administration impériale russe, Akaki Akakievitch, ou du superbe vêtement, le remplaçant, trop bref couronnement de sa carrière ? Gogol ou le fonctionnaire ?

Questionnement éthique :

1. Pour quelle raison existe-t-il autant de fonctionnaires qui exercent leur activité sans manifester le moindre sentiment humain de compassion envers les personnes dont ils ont pris la charge ?

2. Quel est le rôle du guichet dans la relation brisée entre les employés et le public ?

3. En quoi la situation des immigrés mal acceptés dans une société se rapproche-t-elle du comportement du fonctionnaire décrit dans le nouvelle de Gogol ?

4. Peut-on exiger plus d’humanité dans le traitement des immigrés qu’on renvoie dans leur pays sans la moindre considération pour leur dignité, leur souffrance et leurs frustrations ?