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L’aventure d’un honnête citoyen soviétique

Un compositeur de génie sous le totalitarisme

Que faire sous la terreur ?

jeudi 16 octobre 2008, par Picospin

Déployant une activité multiple, premier prix du concours d’orchestre Herbert-von-Karakan il travaille surtout avec cet orchestre qu’il abandonne parfois pour s’occuper du World Orchestra for Peace, fondé par Georg Solti. A ses côtés se produisait Leonidas Kavakos, lauréat des concours Sibelius, Paganini, directeur artistique de la Camerata de Salzbourg et joue sur un Stradivarius Falmouth de 1962.

Le "LSO"

Installé dans l’enceinte monumentale et moderne du Barbican à Londres, le LSO est un des meilleurs orchestres du monde par la qualité individuelle de ses musiciens, l’homogénéité de ses interprétations et l’attention qu’il prête à la recherche, au travail, à la fidélité à un programme d’enseignement énergique et novateur comportant aussi une maison de disques, un centre de formation musicale et un travail dans le domaine des technologies de l’information. C’est après avoir entendu les premières notes de l’allegro de la 2è symphonie que je commençais à jeter dans la pénombre de la salle aux murs blancs et aux fauteuils rouge cardinal, mon regard sur le programme qui donnait quelques détails sur la vie du compositeur et les circonstances de la création de cette oeuvre à Paris, au théâtre de l’Opéra dont la critique n’était guère bienveillante car elle était abasourdie par les audaces présentées dans ce premier mouvement, en particulier les heurts des tonalités, les déchirements de timbres la polyrythmie et la polytonalité créant un tumulte orchestral dispensé avec une suprême habileté. L’effervescence se calmant au début du 2è mouvement, je bénéficiai alors de plus de loisir pour relire sur le programme quelques épisodes de la vie de Prokofiev, enfant du 20è siècle, chahuté par les bouleversements politiques imposés à l’Europe et au monde par l’assemblage hétéroclite contre nature de deux personnages aussi incultes l’un que l’autre qui ne mirent pas longtemps à transformer l’Europe puis le monde en un charnier dans lequel ils finirent par s’engouffrer et y mourir. Sergueï Sergueïevitch Prokofiev est mort brutalement le 5 mars 1953 à Moscou, d’une hémorragie cérébrale. Il décéda 50 minutes avant Joseph Staline, mais la Pravda et les autorités mettront six jours avant d’annoncer la mort du compositeur, pour mieux focaliser toute l’attention sur le « petit père des peuples ». Sa mère, pianiste amateur, est son premier maître et l’évidence des dons de l’enfant apparaît si tôt qu’elle n’hésite pas à l’engager dans une carrière musicale. En 1900, il compose son premier opéra, le Géant, destiné aux enfants.

Mort synchrone

Suivant son penchant pour le théâtre, il compose deux autres opéras : Sur une île déserte (1902) et Ondine (1904-1907) De 1902 à 1903, il travaille principalement la composition avec Glière qui lui enseigne la théorie et l’harmonie, puis rentre au Conservatoire de Saint-Pétersbourg en 1904, à l’âge de treize ans. Il étudie l’orchestration avec le compositeur Rimski-Korsakov. Ses premières apparitions aux « soirées de musique contemporaine » le révèlent comme un phénomène. Prokofiev était de la race des « jeunes barbares », résolument anticonformistes et bourrés de « forces explosives ». « Extérieurement, cet homme robuste, sportif (on a beaucoup parlé de son art de jouer au football sur son clavier) et même provocateur dans ses costumes, dans sa façon naturelle et dans ses redoutables humeurs, peut apparaître comme une sorte d’improvisateur brillant » écrit un écrivain russe. Dès 1918, Prokofiev quitte la Russie où les événements politiques le passionnent beaucoup moins que l’actualité musicale. L’énorme effervescence qui secoue son pays le laisse indifférent. Après une longue période de pianiste errant de capitales en capitales il s’établit aux États-Unis où il compose ses principales œuvres telles que L’Amour de trois oranges créé à Chicago puis à Paris les créations des Ballets russes de Diaghilev. C’est lors de ce séjour en France qu’il se querelle avec Stravinski dont l’art est plus « rocailleux » que celui de son rival. En 1914, il reçoit le prix Anton Rubinstein comme pianiste-compositeur avec son Concerto pour piano n° 1 opus 10. Comme ses compatriotes insistent pour qu’il revienne en Union soviétique, en lui faisant miroiter l’esprit nouveau qui l’animerait, il rentre en Russie en 1932 où il devient chef d’école, est chargé de fonctions officielles mais doit s’adapter aux inévitables rigueurs des nouvelles disciplines.

Retour et cinéma

En 1938, Sergueï Eisenstein l’invite à travailler sur la musique de son projet de film Alexandre Nevski. Sa composition sert de bande originale au film, mais est également interprétée en tant que cantate du même nom. En 1947, Prokofiev est proclamé Artiste du Peuple de la République socialiste fédérative soviétique de Russie. La deuxième purge stalinienne le condamna publiquement et de fait le conduisit à la misère. Par chance, Mstislav Rostropovitch força le secrétaire général de l’Union des compositeurs à lui fournir 5000 roubles. L’histoire ne se montre pas tendre avec Serge Prokofiev dont l’image de compositeur officiel envahit les biographies mal informées. L’écriture de Zdravitsa, ode aux 60 ans de Staline, et d’autres œuvres « officielles », furent moins inspirées que motivées par la prise en otage de Lina, sa première femme, en Sibérie. Si d’autres ont pu bénéficier de la détente imposée par Kroutchev pour racheter leur musique de propagande par de puissantes représentations musicales de la terreur, Prokofiev lui mourut le 5 mars 1953, cinquante minutes avant son bourreau ce qui explique que sa disparition passa inaperçue. En 1957, le Prix Lénine lui est décerné à titre posthume. Dans la campagne des environs de St Pétersbourg le jeune compositeur élabore en 1916 une symphonie légère et transparente sous la figure tutélaire de Haydn, provocation d’un jeune insolent et première profession de foi classique. Cette prise de position se transforme avec sa 2è Symphonie donnée en 1924 en un ballet commandé par Diaghilev qui est vite accusé d’être de la propagande soviétique. En 1929, il revient à une conception plus simple et plus fondamentale des thématiques avec une inspiration biblique où triomphe la mélodie et le diatonisme qui formeront le terreau du futur style soviétique qui permet au compositeur de passer de l’esthétique occidentale au réalisme socialiste, sans rupture.

Tolérance ou intolérance

Après se écarts dont on se demande encore comment et par quel miracle ils ont été tolérés, le retour aux fondamentaux du communisme conduit notre compositeur, déjà affaibli physiquement et moralement par les années d’épreuves, à entreprendre la composition de la 7è Symphonie en 1948, année au cours de laquelle il trouve sur son chemin Jdanov chargé de la politique culturelle soviétique et qui convoquant une assemblée de musiciens et de musicologues qui seraient responsables de l’influence pernicieuse d’un groupe l’accuse de contrer les principes du réalisme soviétique qui se doit d’emprunter au folklore et à la musique traditionnelle classique et à l’héritage de la musique russe du XIXè siècle. Nouvelle semonce aux compositeurs qui ne doivent pas perdre de vue le contenu idéologique associé à l’oeuvre qui « doit être élevé et en relation étroite avec le peuple, qui prend pour critère la mesure dans laquelle elle reflète l’esprit du peuple et répond aux goûts des masses ». Convoqués par l’Union des Compositeurs, Prokofiev est taxé avec ses collègues de formalisme et de rejet de l’héritage classique et de l’inspiration de source populaire tout en cherchant une vaine nouveauté et en refusant de servir le peuple. Son oeuvre qui est condamnée l’oblige par la suite à publier une humiliante autocritique dont il espère se sortira par la composition d’un opéra qui sera rejeté. La terreur est à son comble quand en février sa femme est arrêtée et condamnée à 20 ans de déportation pour espionnage. Epuisé par cette pression permanente, placé sur les rails intransigeants d’une idée force implacable qui lamine tout sur son passage, Prokofiev n’a cessé de louvoyer entre une thématique affirmée, une solide assise tonale, une énergie rythmique canalisée par une pulsation régulière, une clarté dans la structure qui s’adapte aux fresques primitivistes, aux cadences implacables, au constructivisme et à la rhétorique communiste.

Un artiste balloté

Balloté entre le formalisme imposé par le pouvoir et le contenu idéologique porté par le manichéisme musical, enfermé dans son dévouement à la jeunesse et son désir de vivre en homme libre, il n’avait plus qu’à dire un adieu mélancolique à ses jeunes années, à un public qui n’avait pas toujours compris son message et à un parti qui s’en était éloigné pour cause d’incompréhension et de rejet ordonné. Est-ce ainsi que l’on étrangle les génies et que l’on détruit l’être ?

Questionnement éthique :

1. Quelles sont les conditions optimales qu’un pouvoir peut offrir à ses citoyens pour qu’ils soient en mesure d’exprimer toute leur puissance et leur richesse créatrice ?

2. Est-ce qu’on n’est pas confronté chaque jour aux abus d’un pouvoir qui transgresse les règles de liberté de création, d’inspiration et restreint l’imagination des artistes ?

3. Dans ces conditions quelles sont les moyens dont dispose ce dernier pour retrouver sa liberté confisquée ?

4. Est-ce qu’on observe une diminution significative de la création artistique en quantité, en diversité et en qualité dans les pays soumis à un contrôle rigoureux des thématiques ?