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Histoire d’un canal et d’un hameau

Un crime

Comment disparaitre dans le grand Nord ?

dimanche 14 décembre 2008, par Picospin

Peu de gens peuvent oublier encore ce qui se passa en début de journée dans un petit village froid mais douillet, d’une propreté méticuleuse telle qu’on pouvait voir se découper dans un ciel extraordinairement bleu les murs blancs d’une charmante petite maison aux proportions parfaites qui rappelaient un peu celles tirées du nombre d’or cher aux étudiants en architecture du monde entier mais encore davantage de ceux inscrits à la célèbre école d’Oslo.

Une grande école

Cette dernière se faisait gloire de ne recevoir sur ses bancs, ses tréteaux et ses immenses salles de sculpture que le gratin de ce que la Scandinavie en général et la Norvège en particulier comptait d’élèves brillants, dessinateurs comme inspirés par Vinci, peintres en herbe spécialisés dans une couleur difficile à manier, le blanc, et sculpteurs qui avaient en leur temps regardé avec une attention particulière les proportions parfaites, les attitudes souples et harmonieuses d’un Rodin quand ils étaient à Paris, ou d’un Bernin quand ils avaient eu la chance exceptionnelle de se promener à Rome et de s’approcher de l’église St Pierre dont on connait naturellement la proximité de pensée, l’harmonie architecturale, la philosophie commune avec tous les éléments qui contribuent à former la structure de l’ensemble des sculptures et monuments rassemblés autour du Vatican. Au soir couchant, quand il fait déjà froid dans cette région située non loin du pôle, quand les premières brumes tombent comme une chape de plomb sur le hameau traversé par un canal de 3 m de large dans lequel l’eau dessine parfois de légers tourbillons dont certains sont montés en écume, vous pouvez rencontrer dans les cafés et quelques pubs, les habitants vous raconter l’histoire d’une femme mystérieuse qui est venue un soir d’octobre de l’année 1996 s’arrêter dans le meilleur hôtel de la région afin, disait-elle, de trouver quelque part un endroit, un logement, une petite maison ou une gentilhommière capable d’abriter ses habitudes, sa façon de vivre, de la protéger du regard et de la curiosité du voisinage pour lui laisser le temps de se pencher sur elle-même, de faire un grand vide intérieur, de procéder à un ramonage tel que sa cheminée interne resterait immaculée pendant des années.

Confidences parcimonieuses

Elle s’arrêta là dans ses confidences, en réalité fort limitées et protégées, ne les libérant que très parcimonieusement à mesure que, les salles s’échauffant au débit des conversations et des pintes de bière ambrée s’écoulant des tonneaux, permettaient aux habitués des rencontres vespérales de délier leurs langues. Ils n’osaient pas trop intervenir dans les conversations de crainte d’entrer par effraction dans la mémoire, l’intimité, le jardin secret de la nouvelle invitée pour ne pas violer le souvenir supposé douloureux de la dame inconnue, nouvelle venue dans un monde qu’elle ne connaissait pas, pas plus que ne pouvait la découvrir l’entourage qu’elle commençait de rencontrer dans les lieux de vie où elle cherchait un peu de chaleur pour réchauffer son corps transi par le froid impitoyable du nord mais aussi où elle réclamait un peu de chaleur humaine, non pour se blottir dans le bras d’un inconnu mais pour chercher une âme, éventuellement munie d’oreilles ou d’un capteur capable de déchirer et de comprendre sa solitude, son besoin de parler, sinon de communiquer par cet indescriptible relation que certains appellent empathie.

Un destin ?

Des gens avaient eu l’occasion de rencontrer sur leur chemin ou leur destin cette dame venue d’ailleurs dont on ne savait rien puisqu’elle gardait le silence, que personne n’osait l’interroger et que par malheur et au grand désespoir des villageois, elle n’avait passé que quelques jours dans leur site. Le destin a voulu qu’elle disparût aussitôt après sa brève installation provisoire tout simplement parce qu’elle a été tuée dans des conditions pas encore entièrement élucidées, son cadavre ayant été retrouvé depuis dans le canal dont nous avons déjà signalé l’existence au moment où nous avons tenté de situer le décor des évènements et dont Stendhal autrefois avait parlé avec délices : « Si les bords de ce canal n’eussent pas été aussi humides, je me serais mis à dormir pour un quart d’heure. »

A suivre...

Stendhal, Mémoires d’un touriste (Voyage en Bretagne et en Normandie), ABU, la Bibliothèque universelle

La suite de ce reportage sera publié dans un prochain N° du site ethique-info.