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Un testament

Un dénommé Meisl à Prague

Que reste-t-il de la vie ?

lundi 29 décembre 2008, par Picospin

Il se souvint parfaitement de la ville de Prague qu’on appelait à l’époque Josefstadt sans qu’il eût donné la moindre explication à ce nouveau baptême. On se doute que cette appellation avait été liée au Prénom de l’empereur qui était reconnu par tous, les habitants, les citoyens, les riches et les pauvres, comme la figure du grand père plus que du père de la nation, ou plus exactement des nations à la fois séparées et unies autour d’un grand empire au sein duquel les cousins se reconnaissaient comme membres d’une grande famille avec ses dissensions, ses disputes, ses rivalités, en somme tout ce qui peut se passer lorsque, au cours du grand repas des membres de cette communauté, les personnes issues de ce considérable arbre généalogique se retrouvent autour de la table sacrée des festins après des années de silence, de séparation, de non-dits.

Hantises

Evacuant d’un coup de chiffon les souvenirs qui hantent, les appels qui mobilisent, les songes qui tapissent les mémoires, il se rappela les vieilles maisons blotties les unes contre les autres, des maisons au dernier stade du délabrement, avec des saillies, des ajouts qui encombraient les ruelles étroites, venelles tortueuses dans le dédale desquelles il lui arrivait de se perdre sans espoir lorsqu’il n’y prenait pas garde. Des passages obscurs, des cours sombres, des brèches dans les murs, des voûtes, telles des cavernes, où des brocanteurs vendaient leurs marchandises, des puits et des citernes dont l’eau était contaminée par la maladie répandue à cette époque, le typhus, et dans les moindres recoins, à tous les carrefours des tripots, des cafés, des bars où se retrouvaient les corps désarticulés, les âmes pas encore polies, informes, immobiles avant d’apparaître à la lumière et d’amorcer les premiers mouvements de la vie si récemment donnée ou transmis. Sur les murs piqués d’humidité, il revoyait les rapières croisées d’un étudiant en médecine célèbre, du nom de Meisl, noires de suie et éclaboussées d’encre et ses cinq pipes avec des têtes en porcelaine décorées de reproductions en couleurs vives de portraits de Schiller, Voltaire, Napoléon, du Maréchal Radetzky, et du chef hussite Jan Ziska.

Futur médecin

Quelqu’un eut l’idée appropriée, saugrenue de lui montrer le testament de ce célèbre étudiant dont il avait hérité et dont l’histoire avait été racontée avec la plus grande minutie par un précepteur au cours des nombreux après-midi d’hiver. Ce testament était rédigé en langue tchèque, commençant par l’invocation de Dieu appelé Celui qui vit en règne pour l’éternité et Créateur du monde. Ce Meisl s’y désignait comme un homme pauvre qui ne possédait ni argent ni biens et auquel il ne restait plus que les quelques ustensiles de la vie quotidienne et ceux des jours de fête et c’est à leur sujet qu’il voulait prendre des dispositions testamentaires. Le lit et l’armoire reviennent à me sœur Frummet afin qu’elle se souvienne de moi, mon habit de tous les jours et celui des jours de fête doivent revenir à mon frère Joseph, les « Jours du Monde » doivent revenir à Elias, le fils de mon frère Joseph l’érudit qui gravit tous les jours les échelons de la connaissance. A tous je souhaite d’obtenir ce que leur cœur souhaite. Le lendemain de l’enterrement de Meisl, les huissiers envahirent sa maison mais ne trouvèrent rien, ce qui les surprit énormément. Le fisc s’empara de l’affaire entreprit une action en justice pour exiger le remboursement de la fortune de notre héros défunt. C’est alors que quelqu’un eut l’idée de faire l’inventaire de ce qui restait debout après les démolitions, les toits, les cours, les chantiers, les auberges, les magasins, les ateliers en ruines, l’asile des pauvres en déshérence, l’hospice des incurables vide. Ce que tu vois là, dit quelqu’un, c’est la fortune de Meisl s’effondrer, se transformer en morceaux de gravats et de débris puis se redresser une dernière fois et s’élever dans l’air en un épais nuage de poussière rougeâtre. C’était toute la fortune de Meisl que l’on put voir de loin jusqu’au moment où un coup de vent la dispersa et où elle s’évanouit.

C’était un village en flammes et des habitants chassés.